CUBA janvier 2007

Cuba après Fidel Castro ? Bilan d’une révolution.

Cuba : Le fantôme de Fidel

« Ne cherchez pas le changement, il viendra de l’intérieur... »

Cinquante ans après l’épopée des « barbudos » de la Sierra Maestra, que reste-t-il de la révolution cubaine ? Un Lider maximo malade, et un régime lancé dans une évolution à la chinoise : continuité politique et ouverture économique, coexistence entre le Parti et le dollar...

Voilà deux heures qu’il tourne, empalé sur une poutre de pin, au-dessus d’un grand lit de braises, cuivré par le feu et la graisse qui crépite. Un solide cochon noir de 80 livres, élevé dans la sierra, qui doit nourrir une famille cubaine et va griller une bonne partie de la nuit de ce réveillon du Jour de l’An à Trinidad.

La grande maison se trouve tout près de l’église effondrée de Santa Ana, dans le centre historique, mélange de rues empierrées, de trottoirs gondolés et de palais du temps des colonies, autrefois riches de bois précieux, de baignoires en marbre de Carrare, d’azulejos de Castille, d’opalines françaises et de cristal de Bohême. Dans le grand jardin, mélange de verdure et d’atelier mécanique éclairé par la lune, il y a trois perroquets en cage, un chien fou en liberté, des marmites sur le feu, de la vapeur, des sauces qui refroidissent, un bric-à-brac de vaisselle en fer blanc et 14 personnes qui hument l’odeur de la viande rôtie. Un luxe inouï, même pour une famille de la petite nomenklatura.

Tout le monde est là, José, 46 ans, le musicien et maître de la maison, ancien prof de biologie et de mathématiques, qui joue de la guitare dans un restaurant pour touristes ; sa fille, Zoé, 19 ans, étudiante en design, future restauratrice des fresques des palais ; Carlos et Vilma, le neveu et sa fiancée, étudiants en langues, volontiers insolents envers le régime ; un couple d’amis venus de Santa Clara, lui, professeur de marxisme-léninisme, la cinquantaine, brun, chaleureux, solide comme un dogme ; elle, chercheuse en « psychologie marxiste », amoureuse du constructivisme de Piaget ; une poignée de grands-oncles et tantes, vieillards transparents aux cheveux blancs, « Négrita », cuisinière noire de 84 ans, le corps rabougri, mais qui danse comme une jeune fille, et puis « Pépé », l’arrière-grand-père, sans âge, chapeau de paille sur la tête, cigare à la bouche, l’oeil inquiet - « Un cochon doit cuire, pas brûler ! » -, occupé à tourner la lourde broche.

Ils sont tous là. Pourtant, il manque quelqu’un. Il n’était pas invité, personne n’en parle, mais tout le monde l’attendait. Voilà quatre mois qu’on ne l’a pas revu en public. Le 27 juillet, le vieillard a été opéré d’une grave hémorragie intestinale. Les Américains parlent de cancer en phase terminale. Pour les contrer, le gouvernement a fait venir de Madrid un célèbre chirurgien espagnol qui a affirmé qu’il n’en avait pas. Fin octobre, la télévision a diffusé des images du Lider maximo en survêtement, effectuant un simulacre de gymnastique.

Le 4 décembre, il était absent du défilé militaire donné en son honneur pour ses 80 ans. Et ce soir, à la veille de l’an neuf, rien, toujours rien, pas un mot, pas une image récente du « convalescent ». Pour un homme habitué à faire des discours de sept à huit heures à son peuple et dont la barbe couvre depuis quarante-sept ans les murs du pays, l’absence de Fidel devient de plomb.

Ce soir, autour du feu, personne ne parle de la maladie de Fidel ou de sa mort. Par pudeur, par respect ou par crainte, mais tous savent que le vieil homme, qu’il soit convalescent, grabataire ou mort, ne reviendra pas à la tête du pays : Fidel est déjà devenu un fantôme.

On n’efface pas l’image d’un homme d’un coup d’éponge quand il incarne un demi-siècle d’histoire, un pays, une révolution. Fidel n’a pas seulement, en 1959, pris le pouvoir chancelant de Batista, les armes à la main, en deux mois et avec 1 500 hommes en guenilles, il a toujours réussi à échapper à sa condamnation à mort par les Etats-Unis, résisté à la chute du mur de Berlin et survécu à la fin de l’empire soviétique.

Il a inventé un système, un style unique, un mythe, une épopée entre la jungle de la Sierra Maestra et La Havane promue óphare du tiers-monde. Avec l’aide de « Che » Guevara, figure tragique du fils, intégriste combattant et ombrageux transformé, par la grâce d’une photo historique et sa fin de crucifié, en une icône des temps modernes, il a vendu de la passion, du sang, de l’espoir et des rêves à toute une génération de la planète, avide d’une révolution au grand coeur.

Que reste-t-il de Cuba, de son oeuvre, aujourd’hui ? Pour en avoir une idée, il faut fuir La Havane surpeuplée, envahie par les voyageurs, le front de mer du Malecón, la vieille ville espagnole et la plaza de la Revolución, à la fois magnifiques et délabrés, où les touristes vivent dans le luxe et jouissent du pittoresque. Il suffit de quitter la capitale, d’abord par « l’autoroute », voie rapide inégale, à l’asphalte quasiment vide, sans aucune signalisation mais plantée d’immenses panneaux politiques, « Patría o Muerte ».

On roule en croisant quelques jeeps d’entreprises nationales, de vieux bus d’Etat, d’antiques Chevrolet, Ford ou Buick, pas mal de vélos, de vieux tracteurs russes et des carrioles à cheval. Partout, à la sortie d’une ville, d’une usine ou sous un pont, des grappes d’hommes de tous âges, de femmes avec bébé dans les bras, qui font signe aux voitures, en quête permanente d’un moyen de transport.

Les routes de campagne, c’est-à-dire toutes les autres, truffées de nids-de-poule, ont des allures de pistes africaines. On se perd entre les espaces vides laissés par l’arrachage des champs de canne à sucre, une immense « bananeraie Lénine » ou les vergers d’Etat, à perte de vue. Cuba reconvertit son agriculture pour tenter de nourrir sa population. Mais dans les villages, on voit surtout les corps maigres de ceux qui mangent trop peu ou les corps gras de ceux qui mangent trop mal. Alimentation, transports, logement, le pays souffre.

Plus grave, il est coupé en deux. D’un côté, le rationnement et la pénurie, ceux qui doivent se contenter d’un salaire mensuel en peso national compris entre 10 et 15 dollars, alors que 200 grammes de lessive au marché noir coûtent l’équivalent du tiers d’une retraite.

De l’autre, les employés, ouvriers, fonctionnaires qui désertent les bureaux, pillent leur entreprise, revendent un boulon, un cigare, quelques grammes de café ou une tranche de jambon et doivent inventer chaque jour le moyen d’obtenir les « pesos convertibles », la devise qui permet d’acheter un produit étranger.

Douze millions de Cubains, de tout âge, doivent se battre chaque jour pour vivre. Et il n’y a pas de place pour une génération de trentenaires qui larmoient en accusant leurs parents. José, le guitariste de Trinidad, ne vit pas de son salaire de 12 dollars mais des pourboires laissés par les touristes. Officiellement, il n’a pas droit à internet, au téléphone cellulaire ni aux télévisions étrangères. Mais dans son salon il y a un ordinateur acheté, sans mode d’emploi, à un ami. José l’a démonté, étudié et remonté pièce par pièce.

Aujourd’hui, il peut réparer à distance le PC d’un ami à Madrid et pirate les logiciels nécessaires au disque qu’il enregistre avec sa guitare. Le génie cubain : « Démonter un ordinateur, une voiture, adapter un carburateur de Lada sur une Chevrolet des années 1950... Ici, on sait tout faire, dit José. Ah ! Je crois que le cochon est bientôt cuit. »

Il a vécu la « période spéciale », terrible, imposée en 1990 par l’effondrement du bloc de l’Est, quand le produit intérieur brut a chuté de 35% et le commerce extérieur de 75%. Dans les campagnes, les paysans retrouvaient au matin une vache qui boitait bas, amputée d’un cuisseau pendant la nuit. Dans les villes, les pizzerias remplaçaient le fromage par des morceaux de préservatif ou de peau de pamplemousse râpés et frits à l’huile de vidange.

A cette époque, Macholo, l’ami architecte et grand restaurateur du vieux Trinidad, inventait une machine à photocopier avec des néons et du papier ammoniaqué. Et José n’a jamais oublié que c’est la médecine cubaine qui l’a sauvé d’une hépatite C, grâce à des séances gratuites d’interféron. Depuis, Macholo l’artiste s’en est allé, emporté par une leucémie foudroyante, mais, pour José, Fidel a su garantir la santé et l’éducation pour tous : « Cuba a éradiqué la malaria, la fièvre jaune, la tuberculose. Pas comme en Amérique latine ! Et quand ma fille fait de longues études d’art, cela ne me coûte pas un sou. »

De l’autre côté des braises, Pépé agite son chapeau de paille. Cette fois, le cochon est cuit. Et c’est le professeur de fac en marxisme-léninisme qui s’apprête à le découper scientifiquement à la machette. Il vient de passer deux ans au Venezuela comme coopérant dans l’enseignement. La pratique est devenue courante. Cuba a envoyé 26 000 médecins exercer dans toute l’Amérique latine. Face à la pénurie de pétrole, Fidel vend ses services d’éducation et de santé.

Une odeur forte de viande et de rhum monte dans le jardin. Déjà, la chair brûle les doigts gourmands qui arrachent des lambeaux, les plongent dans le gros sel avant de les engouffrer. On mange en découpant et le prof assène : « Le néolibéralisme a montré sa fragilité. Fidel a inventé et adapté le communisme au tiers-monde. L’embargo américain va bien sûr continuer. Fidel est la « lumière » du pays. Il peut s’en aller, mais le système est bien établi. » Autour de lui, les autres n’écoutent pas, trop occupés à approcher une bassine, à remplir les plats de riz gris et de yucca ou à décapsuler une bouteille de bière.

Avec l’âge, Fidel lui-même était angustiado, angoissé, obsédé par l’idée que le socialisme cubain risquait de ne pas lui survivre. Dans un discours prononcé en novembre 2005, il avait mis en garde : « Ce pays peut très bien s’autodétruire, cette révolution peut signer sa propre fin ! » Cette fois, il ne parlait pas de la menace américaine : « Eux ne peuvent pas nous détruire, mais nous, nous le pouvons. » Et il avait martelé : « Nous pouvons détruire cette révolution et ce serait de notre faute. »

Ce n’était pas là le simple frisson d’un vieillard sentant venir sa fin. L’ancien révolutionnaire lisait toujours avec attention la synthèse des « sondages d’opinion secrets », 5 000 rapports quotidiens recueillis par les militants qui écoutent, sondent et surveillent l’âme populaire. Quand Fidel s’est rendu compte que les Cubains ne supportaient plus les "apagons", ces longues coupures de courant, les nuits sans climatiseur, les moustiques et la chaleur humide qui épuise avant même la reprise du travail, il a commandé des milliers de générateurs coréens et allemands et ordonné qu’on connecte toutes les sources d’énergie entre elles, centrales électriques et générateurs, quitte à tout faire sauter dans quelques années. Qu’importe ! Il fallait répondre à l’urgence populaire.

Toute sa vie, Fidel a su jouer aux échecs avec l’ennemi. Pendant la « période spéciale », il a permis la circulation du dollar, l’ouverture de restaurants privés et de marchés agricoles, développé le tourisme et ainsi évité l’explosion. L’été 1994, des dizaines de milliers de Cubains fuient par la mer à bord de radeaux. Que fait l’homme de fer ? Rien. Le régime ouvre les doigts, inonde les plages de Floride de réfugiés, embarrasse les Etats-Unis et se débarrasse dans le même temps d’une foule d’opposants. Et quand les émeutiers envahissent le front de mer du Malecón avec des briques et des pierres, Fidel va sur place, descend dans la foule et les manifestants lâchent leurs armes pour l’acclamer : « Viva Fidel ! »

En 2000, tout change. Les nouvelles relations avec le Venezuela de Hugo Chávez - devenu premier partenaire de l’île avec 1 milliard de dollars d’échanges commerciaux - lui permettent de recevoir 90 000 barils de pétrole par jour contre l’envoi de médecins et d’enseignants. Immédiatement, Fidel l’autoritaire resserre son étreinte, fait taire les journalistes dissidents et expédier 75 opposants en prison.

Au printemps 2006, il lit les derniers rapports sur l’état des consciences. Ils sont alarmants. Le mot revolución sonne de plus en plus creux, les Cubains font semblant de travailler puisqu’on fait semblant de les payer, trois générations regardent trois télés différentes, la chaîne officielle pour les anciens, les telenovelas pour les parents, les clips sauvages ou internet pour les jeunes qui rêvent de cinéma, de musique, de voyage et d’un autre avenir. Rien ne sert d’arrêter les jeunes et de les envoyer en prison au motif légal inédit d’une « prédélinquance » !

L’épopée du « Granma », le Che, la guérilla de la Sierra Maestra, la lutte contre l’impérialisme... le discours officiel fait l’effet d’une petite musique de nuit, l’esprit révolutionnaire est dans le coma. Voilà pourquoi Fidel, le chef de guerre, lance son dernier combat : la « bataille des idées », sorte de révolution culturelle menée par des gardes rouges. Cuba les a surnommés les « talibans », avec un commandement central de fidèles de l’Union des Jeunesses communistes.

Sur le terrain, le pouvoir organise la mobilisation par des défilés, et des bataillons de « travailleurs sociaux » ont pour mission d’intervenir dans tous les domaines de la vie quotidienne, de faire du porte-à-porte pour vérifier l’utilisation de nouvelles ampoules plus économiques ou l’installation d’un autocuiseur chinois, et de fortifier la conscience révolutionnaire de l’habitant. Mais la révolution culturelle n’aura pas lieu, la maladie du Lider a sans doute mis un terme à la grande bataille des idées.

A la tête du pays, leader « provisoire », Raúl Castro, son frère, n’a que cinq ans de moins, la main aussi ferme, voire brutale, mais un agenda révolutionnaire plus pragmatique. « Mieux vaut des haricots que les canons », disait à ses officiers le ministre de la Défense en 1993, en pleine « période spéciale ». Il réagit en chef d’entreprise, réduit de manière drastique les effectifs militaires, de 250 000 à 60 000 hommes.

Depuis une loi de 1994, l’armée doit désormais subvenir à ses besoins et son poids ne cesse de grandir dans tous les secteurs de l’économie : tourisme, transports, télécommunication, distribution, import-export... Aujourd’hui les FAR (Forces armées révolutionnaires) contrôlent 322 des plus grandes entreprises cubaines, 20% des salariés et 90% des exportations. Dans ses restaurants touristiques, l’armée vend aussi bien des langoustes que d’excellents havanes. Le régime a envoyé des commandos d’officiers se former à l’étranger, loin des armes mais tout près du management. Et c’est cette nouvelle génération d’officiers qui dirige les nouvelles entreprises.

« Personne, ici, ne croit à une insurrection, à un coup d’Etat ou à un effondrement du régime, dit un vieil observateur de Cuba. Ne cherchez pas le changement, il viendra de l’intérieur. Continuité politique, ouverture économique, tout est déjà en place pour évoluer vers un système à la chinoise. » A l’en croire, Raúl le pragmatique serait presque prêt, encore occupé à écarter les « talibans » et à gagner les coeurs des intellectuels et des cadres du Parti. Fidel est malade, mais rien ne changera vraiment avant sa mort. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire de son vivant, par respect pour le frère aîné, le père de la nation. Et après ?

A minuit, dans le jardin de la maison à Trinidad, le brasier était éteint, la broche vide et le cochon noir englouti. Toute la famille, repue, s’est installée devant la télévision officielle et on a applaudi la salve de canons donnée sur le Malecón. Quand le présentateur a appelé ses « compatriotes » à saluer Fidel, tout le monde a repris : « Viva Cuba ! Viva Fidel ! » Puis on a éteint la télévision pour s’asseoir sous le grand patio délabré. Quelqu’un a frappé à la porte et deux hommes et une femme sont entrés avec des guitares.

Eux, avec des corps de lutteurs, des mains de paysans mais des doigts d’artistes ; elle, brune et belle, un grain de beauté noir sur la joue et une voix de cantatrice. José l’a accompagnée, les larmes aux yeux : « Quand je chante, je pleure. » Puis il a joué « El Tiempo pasa » et tous, jeunes et anciens, ont été emporté par la nostalgie, comme s’ils veillaient un fantôme géant, le terme d’une histoire, la fin d’un monde.

janvier 2007

Par Jean-Paul Mari

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