EGYPTE 3 février 2000

Egypte ancienne

Les mystères des Pharaons

Les dernières découvertes, les nouveaux mystères

Demandez à un égyptologue quels sont les derniers mystères de 4 000 ans d’histoire des pharaons : il éclatera de rire ! La montagne de notre savoir paraît bien modeste en regard de la Grande Pyramide. Des origines de cette civilisation jusqu’à son extinction, tout est matière à questionnement, enquête, émerveillement. Pour chaque énigme résolue cent questions nouvelles surgissent. Dans ce champ infini de la recherche, nous avons suivi des scientifiques de toutes les disciplines. Jean-Paul Mari a accompagné archéologues, philologues, historiens qui fouillent la poussière d’Egypte et Bernard Géniès a interrogé généticiens, chimistes dans leurs laboratoires de pointe. Tous s’emploient à faire revivre une civilisation éteinte depuis 2 000 ans, donnant corps au rêve fou, à l’obsession des pharaons : l’immortalité !

Plateau de Gizeh : Osiris veille sur le monde des morts

D’emblée, il y a le visible et l’invisible, la lumière et l’ombre, ce qui est dit et ce qui se cache. En surface, les visiteurs cheminent sous le soleil d’Egypte, devant la grande pyramide de Khéops, pointe dressée vers le ciel, et sur la route d’asphalte qui mène au grand Sphinx, battue et rebattue chaque année par des millions de pas. Et puis, à une centaine de mètres à peine de ce flux humain continu, à fleur de désert, s’esquisse un petit tumulus couleur plage creusé comme un château de sable, le lieu de la dernière découverte souterraine. On se laisse glisser face à un trou dans le sol aussitôt arrêté par des barreaux métalliques. Grand bruit de serrure. Déjà, l’obscurité. Et une échelle de métal rouillé qui plonge à la verticale 10 mètres plus bas. Au premier niveau, aucune inscription, pas de construction, rien. Sinon un deuxième puits noir, où il faut allumer une lampe de poche pour assurer son pied sur l’étroite échelle. Au second niveau, six salles creusées dans le calcaire et deux grands sarcophages de granit, vides. Pas un signe mais quelques gros blocs à gravir, bouchons de pierre qui barraient l’accès vers le troisième puits, plus étroit encore, chaud et humide, aux parois recouvertes d’un sel épais. Hérodote le Grec, père de l’histoire, est venu en Egypte 5 siècles avant Jésus-Christ ; il a raconté les pyramides et parlé d’une mystérieuse tombe entourée d’une étendue d’eau, où serait enterré le pharaon Khéops. Hérodote le sage n’est sûrement pas descendu au fond de ces trois puits. De l’eau ici... De quoi parlait-il ? Soudain, l’échelle bute contre la paroi, il faut tourner autour des barreaux et se laisser glisser au sol. Dans un silence de pierre résonne un étrange goutte-à-goutte. On lève haut sa lampe qui éclaire les restes de quatre piliers soutenant une salle basse rectangulaire, masse écrasante et inachevée. L’eau est là, légère et cristalline, courant le long du mur dans un sillon de pierre. Au centre, un énorme sarcophage de pierre sombre, ouvert. Vide. Au fond du tombeau, il n’y a que de l’eau claire, comme le corps liquide d’un être mystérieux. Khéops n’a sans doute jamais reposé ici. A côté du sarcophage, le chercheur égyptien Zawi Hawass a découvert un hiéroglyphe gravé à même le sol : « Pr » qui veut dire « maison ». A l’époque du Nouvel Empire, le plateau de Gizeh était dénommé la « maison d’Osiris, dieu des tunnels souterrains ». Ici, à 30 mètres au-dessous du sol, le souffle un peu court, à la fois écrasé et transporté par la force de la roche alentour, la masse de cette tombe noire flottant dans une eau bleutée, on a l’étrange sensation d’être tout au fond et au sommet d’un autre monde. Cette « maison » d’Osiris, ce sarcophage désincarné entouré d’eau, est peut-être le tombeau symbolique du dieu, placé au centre de l’immense nécropole du plateau de Gizeh, de son Sphinx, de ses pyramides et de ses tombes, habitées par des milliers de pharaons, reines, princes et princesses sur lesquels, depuis près de 5000 ans, veille l’esprit d’Osiris, maître du domaine des morts, gardiens des profondeurs.

Qui a construit les pyramides ? Retour à la surface où un début de vent de sable embrume les pyramides que le soleil masqué rend plus imposantes encore. Qui a construit, élevé, ajusté Jean Paul Mari de ses mains ces amoncellements de 3 millions de cubes de pierre, pesant chacun parfois plus de 2 tonnes et mesurant jusqu’à 150 mètres de hauteur ? Hérodote, lui encore, parle de 100 000 ouvriers travaillant pendant vingt ans ; les chercheurs disent aujourd’hui qu’il a fallu, pendant la IVe dynastie, soixante-sept ans pour achever ces pharaoniques chantiers de Khéops, Khéphren et Mykérinos. Plus de 20 000 hommes, 3 générations d’ouvriers, de contremaîtres, de boulangers et de prêtres ; une ville chantier encombrée de pierres, de pièces de bois, d’outils, avec des ateliers de sculpture et de céramique, des entrepôts, des maisons, des cuisines et un cimetière. Il y a dix ans, un touriste américain est jeté d’un cheval qui a heureusement buté sur une brique, un mur de terre, la paroi d’une tombe. On fouille. Le cimetière est là, lui-même enfoui sous 6 à 7 mètres de gravats, étagé sur une colline aujourd’hui semée de tumulus réguliers : les « tombes des bâtisseurs » des pyramides. D’abord, en bas, 600 petites fosses mises au jour, celles des ouvriers. Aucun corps n’a été momifié, privilège des nobles et des rois, mais l’étude des « ostraca » (poteries inscrites) et des squelettes retrouvés dit qu’ils sont morts souvent vers la trentaine, qu’ils souffraient de mal au dos et d’arthrose, colonne vertébrale abîmée et genoux usés, de fractures de bras et de jambes à force de se colleter avec les masses de pierre. L’analyse aux rayons-X montre aussi que ces fractures avaient été soignées, réduites à l’aide d’attelles de bois, que des hommes amputés ont survécu longtemps dix ans et qu’un autre a subi une trépanation réussie ! Des ouvriers donc, pas des esclaves, qui se nommaient les « amis de Khéops » ou les « enivrés de Mykérinos », divisés en « phyles », groupes de 10 à 20 hommes représentés chacun par un hiéroglyphe : Vie, Endurance, Perfection. Plus haut, sur la colline, s’étalent 43 tombes des classes supérieures, prêtres ou membres de l’administration, monuments recouverts de sculptures, d’inscriptions et de titres : «  contremaître de la maçonnerie » ; « inspecteur des artisans » ; « surveillant du côté de la pyramide » et, le plus noble, « directeur du travail royal ». On avance entre les « fausses portes » couvertes de hiéroglyphes, celle de Nefer-Theith, ses deux femmes et ses dix-huit enfants, les noms sont inscrits dans des cartouches, les hommes portent une chevelure de dentelle de pierre, une femme mince a le profil élégant, le corps sculpté presque élastique sous le doigt. A côté d’eux, gravé, tout ce dont les défunts ont besoin pour le grand voyage : pain, bière, fruits... Devant une autre tombe, celle de Petety et sa femme Nesy-Sokar, prêtresse d’Hathor, une inscription menace les éventuels vandales : « Ecoutez tous ! Le prêtre d’Hathor frappera deux fois quiconque d’entre vous qui entrerait dans cette tombe ou l’endommagerait. [...] Quiconque fera du mal à ma tombe, alors le crocodile, l’hippopotame et le lion le mangeront. » On redescend la colline en marchant entre les tombes, sur les morceaux de poterie, de paniers, de milliers de débris anciens qui couvrent le sable, immense cimetière dont on n’a dégagé que 20% de la surface. Tout était là, à deux pas des pyramides, près des premières villas d’habitation, des écuries de chevaux et de chameaux qui promènent les touristes. En chemin, le pied heurte une petite tombe d’un mètre de long, ouverte et protégée par une simple natte d’osier. On s’accroupit. Au bout des doigts, en position de foetus, la tête vers le nord et le regard tourné vers l’est, un squelette toujours là, assez grand, parfaitement conservé, les pommettes fortes, les côtes serrées et fines et l’émail des dents intact. Plus de 4 500 ans qu’il attendait, ouvrier recroquevillé dans le sable, pareil à tous ceux qu’on a exhumés ici. Combien sont-ils encore, bâtisseurs de pyramides enterrés au pied de leur chef-d’oeuvre ?

Saqqarah Le secret des Textes des Pyramides A une vingtaine de kilomètres de là, l’entrée de la pyramide de Téti est basse et le long tunnel oblige à progresser le corps cassé en deux, dans une position d’humilité imposée par les lieux et leur maître défunt, premier pharaon de la VIe dynastie de l’Ancien Empire, né en 2350 avant notre ère et inhumé ici, à Saqqarah. Une fois dans l’antichambre de la pyramide, on peut se redresser et passer à la chambre funéraire où attendent le sarcophage et le vase canope qui recueillait les viscères de la momie du pharaon. Au plafond, deux énormes monolithes aux parois inclinées, enchâssées dans la montagne, dessinent un ciel de pierre couvert d’étoiles bleues. A hauteur des yeux et jusqu’à cette voûte céleste court un texte beau et étrange, formules hiéroglyphiques à la calligraphie archaïque : les Textes des Pyramides. Leur nom est trompeur ; ce ne sont pas des textes à lire mais à dire à voix haute comme une incantation. Et ils existaient avant même la création des pyramides de l’Ancien Empire qu’on connaît si mal. Un jour, quelqu’un, grand prêtre ou pharaon éclairé, a décidé de les faire graver tout autour du sarcophage royal, pour accompagner le défunt dans son parcours initiatique. Long voyage ! Momie couchée dans son cercueil, le pharaon se redresse face à la première formule : «  [Roi], tu n’es pas parti mort, tu es parti vivant ! » Alors commence le périple à travers le pays des ombres, le pharaon doit affronter tous les dangers, surmonter toutes les épreuves pour finalement s’installer sur le trône du grand dieu, se fondre dans la personnalité du créateur : devenir dieu. Les formules des Textes des Pyramides ne sont pas un recueil poétique à parcourir à son gré ; elles tracent les limites d’un espace en trois dimensions, structuré et orienté d’ouest en est ; elles organisent le grand voyage vers ce qui obsédait tout pharaon, tout Egyptien : retrouver la vie. Pour se défendre du scorpion, du lion ou du taureau et neutraliser les formes du Mal, il faut l’aide des grimoires magiques, de « formules de protection » : « Crachat de mur, vomissure de brique, ce qui est sorti de ta bouche s’est retourné contre toi-même ! » Sur les murs, les hiéroglyphes fournissent ensuite les provisions nécessaires : bière, blé, vin, viande, pain, miel, gâteaux, fruits mais aussi encens, khôl, fards, tissus, arcs et huiles magiques... « formules d’offrandes et de provende » : « Faim, ne t’approche pas de Téti !... Téti est rassasié... Téti n’aura pas soif grâce à Chou, Téti n’aura pas faim grâce à Tefnout... » Les Textes sont lus à voix haute, vocalisés, dits, voire répétés « quatre fois » par le locuteur, fils du pharaon mort, et qui fait ainsi vivre la parole magique. L’âme du défunt suit le chemin tracé par les formules dans la pyramide, au rythme des incantations, étape par étape, avant de s’échapper par le long tunnel : « Debout, ôte la terre qui est sur toi, secoue la poussière qui est sur toi, dresse-toi pour voyager au sein des Esprits ! » Au bout, disent les complexes « formules théologiques », est la résurrection. Et l’ascension du roi que tous les autres pharaons, morts et redevenus vivants, prennent par la main. « Vois, Téti est sorti, vois, Téti vient, il n’est pas venu de son propre chef : c’est ce message qui est allé le chercher, ce sont les hiéroglyphes qui l’ont fait monter ! » [...] «  ! ! Lève-toi, ô Roi ! Prends ta tête, rassemble tes os, réunis tes membres, secoue la poussière de ta chair ! [...] Tu te trouves à la porte qui tient les humains à distance. Khentamenti vient vers toi et te prend la main. Il t’accompagne au ciel près de ton père Geb. Il jubile à ton approche, il te prend dans ses bras, il t’embrasse, il te caresse. Il te place au sommet des glorifiés, des étoiles impérissables. » Une montée royale vers le sanctuaire de dieu où le roi, devenu esprit, irradie sa propre lumière. Là, le défunt a retrouvé la vie, la sienne et celle du monde, car il a désormais la capacité ultime de donner cette vie et d’assurer la perpétuation de l’univers. Qui exulte. « On t’ouvre des deux battants les portes du ciel. “Bien venu !”, dit Isis, et “en paix”, dit Nephthys, quand elles ont vu leur frère. » [... ] « Les vantaux du ciel se sont ouverts, les vantaux de la Fraîcheur se sont écartés, pour que tu trouves Rê, debout à t’attendre, pour prendre ta main, te guider dans les Deux Chapelles du ciel, et te placer sur le trône d’Osiris ! » On ne peut être que fasciné par ces Textes qui ne sont rien d’autre que « le premier corpus religieux de l’histoire de l’humanité », dit Bernard Mathieu, nouveau directeur de l’Institut français d’Archéologie orientale au Caire. Agrégé de lettres, rompu au grec et au latin, philologue et grammairien, auteur d’un « Cours d’égyptien hiéroglyphique », voilà une bonne dizaine d’années qu’il traduit et étudie le sens des formules. Pour comprendre ces textes réputés obscurs, il les a replacés dans l’ordre exact où ils ont été inscrits, en refaisant le parcours : chambre funéraire à l’ouest, antichambre au centre, couloir horizontal au nord, vestibule et descenderie. Il connaît un millier de formules, de paragraphes qui constituent un ensemble abouti de l’observation du monde, plantes, animaux, biotope, et l’expression d’une mythologie raffinée à l’heure où d’autres civilisations commencent à peine à balbutier. L’étrange est que ces textes surgissent brutalement dans la pyramide d’Ounas à Saqqarah en 2400 avant Jésus-Christ mais qu’« ils donnent d’emblée l’impression d’une véritable synthèse de civilisation. Là est le mystère ». Ces formules seront retrouvées dans neuf appartements funéraires de pharaons suivants jusqu’à la VIIIe dynastie, vers 2160 avant Jésus-Christ, puis elles disparaissent. Aussi soudainement qu’elles sont apparues. Les grands écrits du Moyen Empire et du Nouvel Empire comme le Livre des Morts, le Livre des Portes ou le Livre de l’Amdouat, tout était déjà contenu dans les Textes des Pyramides. « On est à la source de l’Egypte ancienne », dit Bernard Mathieu. Un millier de formules qui racontent une civilisation parfaitement organisée, une religion nationale et cohérente et un état politique. Parfois, la littérature religieuse se fait métaphore du pouvoir quand elle décrit le créateur avec, à son côté, le dieu Thot, tête d’ibis, c’est-à-dire le pharaon, son administrateur et ses scribes. La lutte du Mal, Seth, contre le Bien, le créateur, raconte l’organisation du pouvoir face aux invasions étrangères et aux oppositions internes. Et quand Seth le Mal est vaincu par Horus, il est condamné à le porter, à le servir, façon d’enseigner que le pharaon ne doit pas faire la guerre pour écraser son adversaire mais bien pour l’utiliser et le mettre à son service. L’égyptologue pense même que les formules ont dicté et dessiné les plans d’une monumentale architecture funéraire et que les pyramides ne seraient que de simples éléments : « Qu’est-ce qu’une pyramide exactement ? Personne aujourd’hui ne peut le dire... Les Textes, eux, étaient là bien avant leur construction ! »

Saqqarah Le vizir oublié, Maïa, les chats... Des trésors sous l’ordure « Un jour, alors que je rampais dans une tombe, j’ai soudain réalisé que je faisais exactement ce dont j’avais rêvé, enfant... », confie Alain Zivie qui dirige la mission française du Bubastéïon à Saqqarah. L’enfant était rêveur, l’adulte l’est resté, doué de cette suprême élégance qu’est la sincérité ; le scientifique, lui, est devenu méthodique, obstiné comme un chercheur de trésors archéologiques. Tout a commencé il y a un quart de siècle quand le jeune attaché au CNRS recopiait d’antiques inscriptions sur les murs de Saqqarah. Face à la grande pyramide à degrés du roi Djoser, première construction en pierres de l’histoire de l’humanité, le site du Bubastéïon apparaît bien fade, promontoire rocheux usé, à moitié effondré, dix fois fouillé, cent fois pillé et surmonté du rest house des antiquités qui accueille les hôtes de passage et laisse échapper ses eaux usées à travers le calcaire. Dans les chantiers alentour, les ouvriers égyptiens l’appellent « Abouab el-Qottat », « les portes du Chat ». A quatre pattes dans les déblais, Alain Zivie relève le nom d’un grand personnage d’une tombe du Nouvel Empire, Aper-El, et fouille les bibliothèques pendant trois années. Il ne trouve rien, sinon un manuscrit du début du siècle à Oxford, laissé par un Anglais, Petrie, porteur de quelques inscriptions. Le Français revient sur le site, découvre un interstice dans la roche, se laisse glisser, lampe et crayon à la main et... tombe dans un dépotoir. Il règne une affreuse odeur de chats putréfiés ou calcinés par des incendies, les égouts du rest house suintent et empuantissent l’air rare, le calcaire est noirci, s’effrite et la roche menace de s’écrouler. D’ailleurs, elle s’écroule ! Repoussant et dangereux. « Allez donc fouiller ailleurs... », suggèrent poliment les responsables de l’élégant rest house. Mais il est têtu, on vous dit, alors il avance, déblaie, écarte la terre qui recouvre des peintures abîmées et de vieilles inscriptions. La tombe paraît vaste et profonde. Là, une entrée, qui donne sur une chapelle de 20 mètres de profondeur : le premier de quatre niveaux. Le chercheur note, s’extrait, revient et obtient l’aide d’ingénieurs français du métro pour éviter de mourir enseveli sous sa découverte. Après des années de travail, Alain Zivie commence à approcher le grand Aper-El, le serviteur du dieu El, vizir du pharaon d’Aménophis III, gouverneur de Memphis, deuxième personnage de l’Etat au Nouvel Empire et précepteur du pharaon Aménophis IV quand il s’est mué en Akhenaton l’hérétique, le schismatique. Peu à peu, les murs sales commencent à lui parler de ce Nouvel Empire qui le fascine. Parfois, la déception est cruelle, comme lorsqu’il accède au troisième niveau, vide, pillé et bloqué par un escalier qui bute sur la paroi. Et si tout s’arrêtait là ? Dehors, le monde des savants aux manches blanches ironise : « Ah oui ! Zivie qui fouille au milieu des chats ! Et les égouts, n’est-ce pas... » Un dépotoir ? Oui, mais un « dépotoir archéologique », se répète Alain Zivie. Enterré au creux de la montagne, l’obstiné glisse un oeil sous l’escalier aveugle et découvre enfin l’entrée d’une chambre cachée ! Des sarcophages, des vases canopes, de pierre ou de superbe albâtre, de très beaux coffrets et des bijoux... Aper-El, sa femme, son fils, un ensemble funéraire unique, comparable à celui découvert en 1920 dans la Vallée des Rois. Dehors, on ne rit plus. D’autant qu’il découvre un peu plus tard la momie d’Aper-El, profanée par les pillards mais avec un squelette intact dans son sarcophage. « Aper-El, l’homme que je recherchais depuis si longtemps... », se rappelle-t-il. Reste à compléter les trouvailles et à remettre ce labyrinthe archéologique dans son contexte historique. « Plusieurs vies de travail au moins... », souffle le chercheur. Il doit surtout affronter l’obstacle de dizaines de milliers de chats, momifiés, ficelés, empaquetés, ossements et fourrures entassés du sol au plafond dans les salles ; l’une d’elles, large de 6 mètres sur 3, est bourrée de près de 50 mètres cubes de ces fossiles félins ! Le site était connu comme une nécropole animale de l’époque hellénistique dédiée à la déesse-chat Bastet. Ailleurs, on a momifié des taureaux ou des oiseaux ibis ; ici, les Ptolémées ont reconstruit et réaménagé les salles pour déposer leurs offrandes. Tout autour, les chats étaient élevés, vendus, étranglés avant d’être momifiés... sacrée industrie. Au XIXe siècle, des bateaux en emportaient des cargaisons entières vers l’Angleterre où ils étaient concassés et brûlés pour en faire de l’engrais. Et maintenant, reliques sacrées, ils bouchent l’horizon archéologique du Français. Jusqu’à cette fin d’après-midi de novembre 1996 où l’équipe range ses pinceaux et ses tamis... Au moment de sortir du labyrinthe, le chercheur remarque une fissure dans la paroi. Trop tard ? Non, il se laisse glisser, rampe et aboutit dans une salle. Pas de chats ! Devant lui, une femme de pierre au sein rond, au ventre sensuel, la main tendue comme une caresse, tient sur ses genoux un enfant que l’archéologue identifie aussitôt. Il vient de découvrir Maïa, la nourrice de Toutankhamon ! Les jambes flageolantes, il marche vers la sortie, découvre un autre interstice, ne résiste pas et se penche sur la tombe d’un artiste, qui a sa palette à la main, c’est le peintre Kenna, « scribe des contours de la place de vérité  », un de ceux qui ont peut-être peint les motifs des tombes de la Vallée des Rois ! On ramènera finalement le chercheur à la surface, sonné, abasourdi, ses yeux de gamin plus brillants que jamais. Et aujourd’hui, il rêve encore : « Maïa... Elle nous ramène à la cour d’Akhenaton ici à Memphis. Tout ne se passait pas à Thèbes et à Amarna. Avec elle, on pourrait aussi en savoir plus sur Toutankhamon, son père, sa mère et la société du Nouvel Empire. Maïa ! Son corps est peut-être là, tout près ? » Il a déjà repéré une porte cachée au fond d’une galerie. Au printemps, promis, il va refaire l’enfant et chercher les trésors sous l’ordure !

Désert oriental Les mines ensevelies des rois pharaons D’où venait l’or du masque de Toutankhamon, des bracelets de Ramsès II ou du fouet de Neferouptah, l’albâtre délicat de la statue de Séthi Ier, le quartzite brun de la tête inachevée de Néfertiti, le khôl contenu dans les précieuses cuillers à fard des reines, le cuivre des hameçons, des alênes et des herminettes ? D’où venaient tous ces bijoux éblouissants et ces instruments délicats dont certains apparaissent dans des tombes datées de 3 500 ans avant Jésus-Christ et comment les Anciens faisaient-ils pour extraire le minerai précieux, le fondre, le transformer, le travailler ? On ne le sait pas. Ou si peu : « L’archéologie minière est un mystère... On est au tout début de l’exploration », dit Georges Castel, architecte des fouilles à l’Ifao, qui a participé à plusieurs missions dans le désert oriental égyptien. Là-bas, à plus de 600 kilomètres du Caire, plus de Nil, plus de boue fertile, plus de temples ou de grandes tombes royales mais, entre mer Rouge et Vallée des Rois, une chaîne de montagnes ocre, vert, bleu et noir, décor minéral, inhumain, où les caravanes de Bédouins marchent sur un trésor géologique. En roulant vers leurs zones de prospection, les scientifiques se demandaient comment les Anciens avaient pu transformer la malachite, le carbonate de cuivre, en matériau utilisable. L’énigme tient en deux chiffres : 600 et 1 000 degrés. On sait qu’il faut chauffer la malachite écrasée en la mélangeant à un « fondant », l’hématite, le fer, et atteindre 1 000 degrés pour réduire le minerai. Mais un feu au charbon de bois, même transformé en fournaise, ne dépasse pas la température de 600 degrés. Comment avaient-ils procédé ? L’équipe a retrouvé des villages de mineurs, étudié les scories, résultat de la réduction, en vain. Un jour, en passant par un col à 600 mètres d’altitude, les chercheurs remarquent de petites constructions rectangulaires, de 30 à 40 centimètres de côté : des fours. Posés sur la ligne de crête, ils font face aux vents qui viennent régulièrement de la mer Rouge, s’accélèrent avec la pente, prennent de l’altitude et arrivent en sifflant sur le foyer des fours posés par les Anciens ! Résultat : des températures de l’ordre de 1 300 degrés, et un minerai qui fond brutalement. Une fois le four éteint, on transportait les scories dans la vallée pour les broyer sur des enclumes de pierre très dure, recueillir les granulés rougeâtres, les fondre encore pour en faire des boules de cuivre à envoyer au pharaon. Le cuivre était un métal précieux, les gisements étaient pauvres, et il a fallu excaver 50 000 tonnes de roche pour extraire le précieux minerai. Dès la fin du Moyen Empire, une fois les gisements épuisés, les rois enverront des missions vers la Nubie, le Sinaï, ou traverseront la mer vers Chypre la bien nommée : Coupros, la terre du cuivre. Les scientifiques ont aussi découvert d’étranges caisses en pierre de près de 2 mètres de long : « Tuyères ? Chalumeaux ? On ne sait pas, avoue Georges Castel. On a bien essayé de reconstituer l’opération en soufflant à quatre personnes pendant trois heures d’affilée... On n’a réussi qu’à s’épuiser ! » Plus énigmatique encore est l’origine de l’or des pharaons : « Là,aussi je cherche mais ne trouve pas ! » Les Romains broyaient le quartz aurifère, récupéraient une poussière d’or extrêmement fine et la lavaient sur une peau de mouton. On connaît l’or des Egyptiens, mais ni son origine ni la méthode utilisée. Et il a fallu une prospection pétrolière dans le Geb-el-Zeit pour découvrir le secret du khôl, extrait des mines de galène. Un jour, des Bédouins montrent des scarabées d’or, sacrés, retrouvés au sommet d’une montagne en plein désert. Que font-ils là ? En fouillant, on découvre des traces de sanctuaires, sur 2 mètres de profondeur, l’équivalent de huit siècles d’occupation, et... 500 entrées de mines ! Le terrain avait été passé au crible par les prospecteurs ; personne n’avait rien vu. Les mineurs égyptiens n’ouvraient qu’un petit trou en surface et suivaient la veine du filon, parfois large de 60 centimètres à peine ; un homme creusait, se faufilait, descendait jusqu’à 30 mètres de profondeur dans la chaleur et la terre meuble, comme un insecte qui racle les racines d’un arbre. Le filon épuisé, il repartait et le vent comblait cette piqûre du sol. Terrible travail : « Dans une galerie, on a retrouvé deux petits squelettes d’adolescents munis de pics de pierre de 2 kilos », dit Georges Castel. Difficiles d’exploitation, ces mines ont abrité des générations de sujets du pharaon : ouvriers, contremaîtres, scribes, prêtres et chefs d’expédition. Sanctuaires de l’Ancien Empire, ex-voto, outils... tout est resté intact dans cette Egypte si souvent pillée. Dans les camps de mineurs subsistent toujours des filets de pêche, des amphores pleines de poissons séchés ou salés, des canards amenés là vivants, pattes attachées, des lampes à huile. A Geb-el-Zeit, à côté de 600 scarabées de terre cuite, de faïence ou de lapis-lazuli, les chercheurs ont commencé à déchiffrer des ostraca, poteries inscrites qui mentionnent les divinités protectrices des mines, « déesse d’Hathor, déesse de la galène », et des textes qui sont de véritables ordres de mission rédigés par les pharaons. Une façon de combler les trous noirs chronologiques d’une histoire de près de quatre mille ans et qui obsèdent tout égyptologue : « On connaissait le nom de deux pharaons de la XIIIe dynastie : Sekhemkaré et Nébnénou. On sait maintenant, grâce à une stèle retrouvée dans les mines, que les deux noms ne désignaient qu’un seul homme », exulte Georges Castel. Les mines des rois pharaons sont aussi de fabuleux filons archéologiques. Encore vierges.

Musée du Caire Mystère en sous-sol « J’aime le moment où cela fait clic ! », dit-elle. Et elle éclate d’un grand rire ensoleillé. Elle rit souvent, fort, sait redevenir sérieuse, plaider, se passionner et s’emporter. Le Dr Hourig Sourouzian, de l’Institut allemand d’Archéologie, est un volcan arménien pris par la folie des pierres d’Egypte. Docteur d’Etat ès lettres de la Sorbonne, elle fait une thèse à l’Ecole du Louvre sur le roi Merenptah, demande à Christiane Noblecourt de participer à des fouilles et se retrouve à Karnak. Là, elle fait des recherches sur la statuaire royale de la XIXe dynastie : 410 statues dont 130 ont été « réinscrites », c’est-à-dire modifiées par d’autres générations de sculpteurs égyptiens. Surtout, elle apprend à regarder : matériau, provenance, iconographie, nombre de perles d’un collier, longueur du pagne, infimes différences et complémentarités invisibles, elle Recherchez dans apprend à tout voir, à se souvenir de tout. Donnez-lui un champ de pierres brisées, le numéro en cours incomplètes, et elle vous reconstitue la montagne entière : le Dr Hourig est un ordinateur humain ! « Il faut un oeil exercé, une bonne mémoire, beau- coup d’expérience tactile, des photos, des croquis et des milliers de fiches que je m’apprête à scanner... C’est tout. » Elle rit encore. Et le clic ? « Quand un morceau de pierre, doigt, nez ou morceau de tunique s’adapte exactement à une statue et qu’il a retrouvé sa place, cela fait clic...J’adore ça ! » Elle montre la photo d’une tête d’Aménophis III volée et abandonnée à Alexandrie, puis un autre cliché d’un groupe statuaire vu en dépôt à Karnak Nord : « Les deux morceaux d’une même statue, dit-elle sur un ton d’évidence, séparés par 700 kilomètres. Personne ne les voit ensemble. C’est triste, non ? » Puis elle vous entraîne à l’intérieur de l’immense Musée du Caire, au rez-de-chaussée, juste après l’Atrium, devant une formidable dyade, Amon et Moût, statuaire de 4,15 mètres de haut, faite de 79 morceaux différents, tenus, portés par des broches métalliques qui respectent les lignes, l’espace, la perspective... Et on reste pantois devant ce miracle d’anatomopathologie et de chirurgie esthétique capable de dégager autant d’émotion. Alors, la voix embuée, le Dr Hourig raconte la stupéfiante histoire des retrouvailles d’Amon et Moût. En 1870, Mariette retrouve la tête de Moût dans le temple d’Amon-Rê à Karnak, la confond avec l’épouse d’Aménophis III et l’envoie au Musée du Caire. Dix ans après, Maspero trouve la couronne de Moût et la moitié gauche du buste. A la fin du siècle, Georges Legrain repère une datation du règne d’Horemheb sur un morceau de trône, la tête et un bout de torse d’Amon, il identifie Moût et envoie le tout au Caire. La guerre de 14 survient, Maspero, malade, rentre mourir en France, on néglige la dyade et elle sombre dans l’oubli, reléguée dans l’immense sous-sol, temple strictement interdit au profane, du Musée du Caire. Le reste est fait d’ombre, de silence et de toiles d’araignée. Pendant quatre-vingts ans. Jusqu’au jour où le Dr Hourig obtient la permission d’aller taquiner l’esprit endormi des statues royales : « J’ai vu neuf grands morceaux bien rangés, la tête, le torse, un morceau de trône, du socle, et vingt-cinq pièces plus petites. » Elle marche, remarque aussitôt le pied de la déesse, le sein droit, un bout de hanche, recense tous les morceaux du sous-sol, déniche 150 fragments dans un autre dépôt, file à Karnak, écume un immense dépôt d’éclats de pierres, rapporte un bout de bras, un fragment de torse et le ventre de Moût ! Il en manque encore... Hélas, les archives de Legrain ont disparu. Un collègue retrouve un lot de photos anciennes chez un bouquiniste : une partie des archives de Legrain avec la photo de la tête d’Amon ! Legrain avait échoué à retrouver le reste, Maspero pensait l’œuvre disparue, le Dr Hourig fouille le catalogue des objets temporaires et, munie de nouvelles informations, repart à Karnak où elle se fie à son oeil, scrute les étagères, touche le calcaire et emporte à chaque voyage dix ou vingt morceaux disparates : l’heure est à la reconstitution ! Surtout ne pas noyer les fragments dans le plâtre, mais les suspendre, grâce aux broches, dans l’espace. Dommage que Moût soit défigurée par une « blessure » à la mâchoire. De Louqsor, François Larché, formidable connaisseur du temple de Karnak, l’appelle pour lui dire qu’il a trouvé des éclats de calcaire intéressants précisément dans la salle hypostyle nord. Le Dr Hourig saute dans le premier avion et revient avec un fragment de joue de 2 centimètres ; la main tremblante, elle l’approche du visage de Moût, de sa blessure : « Clic... » Elle en rit de bonheur : « J’avais l’impression d’avoir inventé le monde ! » Elle caresse de la main une vitrine où repose un orteil de pierre à l’ongle délicatement dessiné, regarde d’un air nostalgique l’absence de nez d’Amon, parle des déprédations des « barbares », de ceux qui ont creusé le dos du trône pour en faire une meule qui s’est brisée, des pillards qui broyaient le calcaire royal des statues ou de temples entiers pour les jeter dans les fours à chaux, des sarcophages utilisés comme bois de chauffage ou du magnifique revêtement blanc des pyramides qui a servi au siècle dernier à la construction du Vieux Caire. « Amon et Moût ensemble... Je suis encore très émue quand je les regarde. Peut-être le bras manquant de Moût était-il posé, protecteur, sur l’épaule d’Amon ? Ou autour de sa taille, de sa hanche, comme un geste sensuel ? » Elle montre d’autres projets de reconstitution, ancrés dans des pierres pour l’heure disjointes : « J’ai l’impression de lutter contre les "barbares", de sauver une oeuvre d’art en lui évitant l’abandon, l’oubli. Comme une seconde naissance ! » Au-dessous, dans les sous-sols mystérieux du Musée du Caire, aussi vastes que le rez-de chaussée, des milliers de pièces, modestes statues ou chefs-d’oeuvre ignorés, attendent, leur étiquette numérotée prise dans les toiles d’araignée, sagement rangées sur une étagère.

Delta du Nil L’énigme de l’Acrobate au Taureau Loind du Caire, en allant vers Alexandrie, les trésors des villes anciennes se cachent parfois sous les champs de tomates plantées par les fellahs égyptiens ! Pour les mettre au jour, l’équipe autrichienne de Manfred Bietak doit louer les terres pendant un an ou deux et creuser à la pelle jusqu’au niveau du site avant de passer au pinceau les murs des palais des Hyksos. Les Hyksos, ce sont ces « barbares asiatiques », peuples cananéens et ammonites, qui, vers l’an 1700 av. J.-C., bousculent une XIVe dynastie chancelante, s’emparent du delta fertile et construisent leur capitale, Avaris. Le pouvoir central des pharaons est alors en pleine crise de valeurs, et les Hyksos utilisent un arsenal inconnu, le char de guerre et le cheval, qui mettent en déroute les plus rapides légions des pharaons. Il faudra attendre un siècle et demi avant que le pharaon Ahmosis Ier, utilisant les mêmes armes, rétablisse l’ordre divin du grand Amon. Sur les bords des bras du Nil, à Tell-el-Dab’a, les Autrichiens ont mis au jour deux grands palais construits à des époques différentes. Sur 400 mètres, des digues protégeaient les appartements des fortes crues, un aqueduc recouvert de calcaire apportait l’eau claire du grand fleuve, et dans les jardins la statue du terrible dieu Seth avait des traits asiates. En fouillant encore, ils ont retrouvé les témoignages des combats près du mur d’enceinte : trente-cinq crânes portant des traces de traumatisme, deux squelettes d’hommes jeunes et vigoureux et des morceaux de membres abandonnés dans les fossés. Mais le plus extraordinaire les attendait dans les ruines d’un bâtiment plus ancien encore, bâti avant même l’arrivée des barbares : des milliers de fragments d’une fresque représentant des acrobates évoluant sur des taureaux, avec des portraits d’hommes portant des... barbes, attribut inédit chez les anciens Egyptiens. La forme des vêtements, les couleurs utilisées, la technique de peinture, tout renvoie au style des fresques de Cnossos, en Crête. Dans certaines salles, on découvrira aussi de la pierre ponce, roche volcanique venue de Santorin, et un os de calamar géant de près d’un mètre de long. Du coup, c’est toute la question des relations entre l’Egypte ancienne et la Méditerranée orientale qui est brutalement posée. Le palais aux fresques n’aurait été habité que pendant trente ans à peine, mais que faisaient ces peintures minoennes en plein coeur de l’Egypte ? Un pharaon singulier a-t-il pris une épouse crétoise qu’il a installée dans ce palais ? Est-ce un grand commerçant qui a envoyé un de ses courtiers « explorer » le marché au bord du grand fleuve, entre Méditerranée et Haute-Egypte ? La fresque a-t-elle une signification religieuse et annonce-t-elle un nouveau culte ? D’elle on sait si peu de choses : elle est extraordinairement belle, délicate, et ses couleurs flamboient d’un immense talent ; elle a vécu éphémère, quelques années à peine, avant d’être détruite et de passer des milliers d’années sous des champs de tomates. Malgré les études acharnées des savants autrichiens, la fresque de l’Acrobate au Taureau reste une formidable énigme.

Louqsor Où sont passées les momies des reines ? Tout a commencé avec un mouvement de grève et s’est peut-être terminé par la mort d’un pharaon et la chute d’un empire. A Thèbes, sur la rive ouest du Nil, dans la cité des morts, la XXIe dynastie augure le « temps des grands sacrilèges », le temps où de simples mortels osent profaner les tombeaux des dieux vivants, Ramsès II et ses enfants. Le papyrus de Turin nous apprend le début de la « première grève de l’histoire de l’humanité, 1 100 ans avant notre ère », dit Christian Leblanc, directeur de la mission archéologique française du CNRS à Thèbes Ouest. Pour le rencontrer, il suffit de plonger dans le long corridor de la Vallée des Rois qui mène au fond de la tombe de Ramsès II et de le chercher entre les échafaudages, dans la poussière de sable qui monte du chantier de restauration. Vingt ans qu’il vit dans l’ombre des rois, des reines et des princesses inhumés ici et cherche à pénétrer leur histoire ! Avec lui, on revoit le grand vizir qui vient écouter les doléances des artisans : « On travaille sur toute la Vallée des Princes, en avalant de la poussière, disent-ils, et on n’a rien à manger ! Assez ! » Le grand vizir écoute mais avoue son impuissance. Alors les artisans se rendent en délégation aux portes du Ramesseum, « le temple de millions d’années ». Ce n’est pas un temple funéraire mais un temple de culte, où on rend hommage au dieu pharaon de son vivant. Dans cet immense palais est toute l’administration royale, les appartements des fonctionnaires, des prêtres, le tribunal, l’école et les entrepôts de denrées, une petite ville où 50 personnes travaillent aux cuisines, préparent les repas des vivants et les offrandes aux dieux. Christian Leblanc a mis au jour une vingtaine de paniers contenant des ossements d’animaux, des graines de céréales, des moules à pain, des jarres de bière et des fourneaux en terre cuite surmontés d’une plaque chauffante, modèles de nos premières cuisinières. Mais ce que les grévistes viennent assiéger, c’est le bureau de paie, aux portes du temple royal. La grève a peut-être été suspendue, mais le mouvement social a dégénéré et les tentatives de vol dans les tombes ont commencé. « Au début, les pillards se sont heurtés à la police des nécropoles, très ferme, dit Christian Leblanc, puis celle-ci est devenue corrompue, jusqu’à participer elle-même aux sacrilèges ! » Vandalisme, crise des valeurs... Ramsès XI met en place une commission d’enquête qui fait le tour des tombes de la Vallée des Rois et des Reines et rédige les procès-verbaux des dégâts : momies démaillotées, pharaons disparus, objets du culte profanés, bijoux volés. La dynastie suivante verra les grands prêtres d’Amon détenir le pouvoir et essayer de récupérer le corps des dieux. Ils regroupent les momies, les réemmaillotent, retrouvent les sarcophages dispersés, offrent prières et réparations aux pharaons et consignent tout sur papyrus qu’ils joignent aux dépouilles sacrées. Pour éviter d’autres profanations, on place le corps de Ramsès II dans la tombe de son père, Séthi Ier, et un autre lot de momies trouve refuge dans la tombe d’Aménophis II. Les tombes sont murées et certaines momies, par sécurité, sont réinhumées dans une immense « cachette », à Deir-el-Bahari. On ne les retrouvera qu’en 1881, quand Maspero voit apparaître des objets royaux funéraires sur le marché du Caire. Il envoie un enquêteur à Thèbes, qui rencontre les nouveaux voleurs, la famille Ali Abdel Rassoul, habitants de Gourna, au pied des pharaons, et très fins « explorateurs » des tombes royales ! En parcourant la région, Christian Leblanc n’a jamais retrouvé le moindre vestige des corps des reines. Il a vu les tombes, parfois des restes de sarcophages, des monuments funéraires... mais pas la plus petite momie ! En 1903, quand l’Italien Ernesto Schiaparelli a retrouvé la tombe de Nefertari, il y avait pourtant de l’étoffe, des tas de bandelettes et les restes de deux morceaux de genoux de la sublime reine. Mais son corps a été enlevé ! « Je suis convaincu que les momies des reines ramessides sont ici, quelque part dans la vallée thébaine, dit Christian Leblanc, dans une cachette aménagée par les grands prêtres d’Amon... L’épouse et les filles de Ramsès II, celles de Ramsès III, la grande épouse royale de Ramsès IV. Elles sont là. Mais où ? » Les retrouver permettrait de résoudre bien des mystères, savoir qui était exactement Nefertari, enterrée avec un énigmatique bouton de lotus de faïence bleue, ou Isis l’Asiatique, d’origine probablement syrienne, épouse de Ramsès III, et qui enfanta le futur Ramsès IV. Et là est peut-être le scandale générateur de troubles sociaux ! Ramsès III avait quatre épouses et quatre fils, dont trois porteurs du titre de « premier fils aimé du roi » et prétendants au trône divin. Il a choisi le quatrième, l’enfant d’une étrangère, alors que l’empire se souvenait encore de l’invasion des barbares Hyksos. Aujourd’hui, Christian Leblanc se demande si les grèves et l’agitation sociale qui est née alors ne sont pas parties d’une conspiration soutenue par des grands prêtres et une épouse royale ulcérée qu’une « étrangère » voie son fils devenir pharaon, dieu vivant. Un complot ultranationaliste ? Qui aurait offert sa première grève politique à l’histoire de l’humanité !

JEAN-PAUL MARI ……………………………………………………

L’ADN des Pharaons

par Bernard Géniès

Grâce aux techniques de la biologie moderne, on espère en savoir davantage sur les origines du monde pharaonique


Ce n’est pas une révolution, c’est une évolution. De plus en plus nombreux sont en effet les égyptologues qui s’intéressent aux origines du monde pharaonique. L’un d’entre eux résume à sa façon cette nouvelle donne : « Les Egyptiens ne sont quand même pas sortis de terre comme des champignons ! » Pour tenter de percer ce mystère, une équipe française, dirigée par Beatrix Midant-Reynes, chargée de recherches au CNRS, a investi le site d’Adaïma, à une soixantaine de kilomètres de Louqsor. La première occupation de ce site, qui s’étend sur une trentaine d’hectares, remonte à environ 3700 avant J.-C. Des vestiges d’habitat ont été mis au jour, plus précisément leurs arasements. A quoi sont venus s’ajouter des instruments agraires, des jarres et des silos. Ces derniers, façonnées en pisé, contenaient de l’orge et du blé. Ailleurs, on a retrouvé des graines de pois et de melons. Jusque-là rien que de très ordinaire. A cela près que la démarche suivie vise à étudier un peuplement qui ne doit rien à la légende dorée des pharaons. C’est ici que le site va révéler toute sa richesse.

Eric Croubézy, professeur en anthropologie à l’université Paul-Sabatier de Toulouse, a étudié les sépultures qui composent la nécropole d’Adaïma. Nombre d’entre elles affleurent le sable. Plus de 500 corps ont été inhumés là, dans des nattes. Certains sont enfouis à même le sable, d’autres enfermés dans des coffres en bois, des sarcophages en terre crue ou, pour les nouveau-nés, dans des jarres. « Sur certains de ces corps, raconte Eric Croubézy, nous avons procédé à des analyses génétiques. Pour cela, nous avons travaillé en collaboration avec le professeur Ludes, qui dirige l’institut de médecine légale de Strasbourg. Disposant de cerveaux desséchés en parfait état, nous les avons réduits en poudre afin d’en extraire l’ADN. Une fois celui-ci extrait, nous l’avons amplifié avant de pouvoir le lire. Les analyses montrent que nous avons affaire là à une communauté très fermée, puisque tous les sujets présentent un degré de parenté. Nous avons trouvé des cas de rhumatisme inflammatoire, semblables à ceux que nous connaissons maintenant, ainsi que des calculs de la vésicule. Plusieurs cas de tuberculose osseuse ont également été découverts. Ce sont les cas les plus anciens jamais recensés sur la planète. Nous avons aussi pu extraire l’ADN de la mycobactérie qui est à l’origine de la tuberculose, et en l’étudiant nous avons constaté que celle-ci est légèrement différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. D’après moi, c’est la première fois que l’on a pu montrer que cette mycobactérie a évolué à travers les siècles. »

Dans l’une des sépultures, six cadavres ont été découverts. Visiblement, ils ont été inhumés ensemble sur un foyer éteint. Les corps n’ont pas brûlé, les nattes étaient intactes. Non loin, dans des sépultures doubles, certains corps sont ceux de sacrifiés. «  Il existe des traces d’égorgement, c’est-à-dire des traces de couteau en silex sur les vertèbres cervicales », poursuit Eric Croubézy. Ailleurs, un sarcophage contenait des corps découpés en morceaux. « Ici, il ne s’agit pas d’un sacrifice, affirme Eric Croubézy. Les sujets étaient d’abord momifiés et on brisait leur corps ensuite. Ce qui est intéressant, c’est que le mythe d’Osiris - le dieu qui a été découpé en morceaux et dont l’épouse a reconstitué le corps pour lui permettre de ressusciter - se met en place à la même époque.  » Le site d’Adaïma n’a pas encore livré tous ses mystères. Mais les travaux qui y sont menés permettront certainement de compléter la gigantesque mosaïque de la naissance de l’Egypte.

Bernard Géniès

Rendez-vous avec Ankhesenpépy II

L’archéologue Audran Labrousse a découvert la porte du temple du culte de cette grande reine. Dans quelques jours, il espère entrer dans sa pyramide


Magnétomètre à protons, écoute basse fréquence, prospection électromagnétique, sondages électriques en ligne courte : toutes ces techniques ou dispositifs ont été mis en oeuvre par la mission archéologique française de Saqqarah dirigée par Audran Labrousse. Et plus précisément autour de la pyramide de Pépy Ier. Avec la collaboration d’EDF, Labrousse a pu repérer, enfouies sous des tonnes de sable, plusieurs autres pyramides, plus petites. Parmi elles, deux pyramides des reines.

« Nous avons eu la chance de trouver la porte d’entrée du temple de culte de l’une de ces reines, Ankhesenpépy II. Cette femme extraordinaire a été l’épouse de deux rois et la mère d’un troisième. Son fils, Pépy II, est monté sur le trône très jeune, à 6 ans, et elle a alors exercé le pouvoir comme régente. Elle est la première femme à avoir exercé un pouvoir politique en Egypte. Nous avons aussi trouvé dans les ruines de ce tombeau deux petits fragments des Textes des Pyramides. Nous pensons qu’elle a pu s’emparer pour son propre compte des Textes des Pyramides afin de les faire graver sur son tombeau. Jusqu’alors, ce privilège était réservé aux rois, il leur assurait de pouvoir gagner l’immortalité. » Au début de ce printemps, Audran Labrousse espère pouvoir pénétrer la pyramide de cette souveraine d’exception.

Plusieurs maquettes virtuelles de ce fabuleux site ont été également réalisées. Grâce à l’ordinateur, les pyramides - aujourd’hui dégradées ou tronquées - ont été reconstituées ainsi que leur environnement. Ces images étonnantes permettent de découvrir les pyramides dressées sur un tapis de verdure où, entre acacias et palmiers, on distingue des girafes, des gazelles et des oryx. Le désert et ses sables n’avait pas encore recouvert la terre des pharaons.

B. G.

Le secret du vert égyptien

Où l’on découvre que les artistes d’alors étaient, au surplus, de remarquables chimistes


Sandrine Pagès-Camagna a découvert le secret du vert égyptien. Ses travaux lui ont valu de remporter cette année l’un des prix de la fondation L’Oréal Art et Science. Longtemps ce vert égyptien, que l’on trouve tout aussi bien sur des objets que sur des monuments, a été considéré comme une couleur mal fabriquée, un bleu raté. Ces deux couleurs étaient chargées d’une signification symbolique très forte, le bleu étant associé à la nature divine et le vert à la résurrection.

Docteur en science des matériaux et ingénieur d’études au Laboratoire de Recherche des Musées de France, Sandrine Pagès-Camagna a commencé ses recherches en analysant les pigments recouvrant certains sarcophages du département des antiquités égyptiennes du Louvre. Parallèlement, elle entreprend des recherches bibliographiques sur l’usage des couleurs chez les Egyptiens. Surprise : il n’est nulle part question de vert. « Cela peut se comprendre, affirme Sandrine Pagès-Camagna, dans la mesure où sa teinte est assez proche du turquoise. On le confondait donc avec un bleu. Or la manière dont les Egyptiens l’utilisaient pour représenter les feuillages ou la végétation ne laissait planer aucun doute. »

Les premières analyses effectuées par Sandrine Pagès-Camagna révèlent que le fameux bleu égyptien est obtenu par la cuisson, entre 850° et 1100°, d’un mélange de sable siliceux, de roches calcaires, de minerai de cuivre ou de bronze et d’un fondant sodique, ce dernier élément permettant de baisser la température de fusion du mélange. Le vert est élaboré avec les mêmes ingrédients, mais dans des proportions différentes : on y trouve davantage de roches calcaires et de fondant sodique, mais moins de composés cuivrés. La température de cuisson est légèrement plus élevée (100° à 150° de plus).

Ces analyses montrent surtout que les Egyptiens étaient de très habiles chimistes. Qu’ils soient capables d’obtenir des températures élevées dans des fours - ouverts ou fermés - est une chose. Qu’ils soient capables de les maîtriser en est une autre. « Aujourd’hui, avec les appareils de mesure dont nous disposons, c’est assez simple, affirme Sandrine Pagès-Camagna. Mais comment procédaient les Egyptiens pour parvenir à ces résultats ? On l’ignore... Cela suppose aussi une bonne dose d’imagination. Il faut garder à l’esprit que le mélange initial est blanc grisé. Il n’a pas du tout l’apparence qu’il va obtenir après cuisson. »

Curieusement, si le bleu égyptien - dont la première fabrication remonte au IIIe millénaire avant J.-C. - s’est répandu dans toute la Méditerranée et a continué à être utilisé bien après la disparition des pharaons (on en trouve trace chez les Grecs et dans l’Empire romain), le vert, lui, ne sera utilisé que dans la seule Egypte. Plus tard, d’autres verts feront leur apparition, mais élaborés à partir d’autres éléments, telle la malachite.

B. G.

A lire : « les Pyramides des reines », par Audran Labrousse, Hazan, 160 p., 245 F.

3 février 2000

Par Jean-Paul Mari

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EGYPTE