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Affaire de l’hôtel Palestine à Bagdad

Le mensonge de Colin Powell

« L’usage de la force était justifié. » Voilà ce que vient d’écrire le secrétaire d’Etat américain Colin Powell. Il répondait à la requête du ministère espagnol des Affaires étrangères sur la mort de deux journalistes, un caméraman ukrainien, Taras Protsyuk, 35 ans, et un reporter espagnol, José Couso, 37 ans, tués le 8 avril par un obus de char Abrams tiré contre l’hôtel Palestine. Justifié ? Les forces américaines « ont répondu à un tir ennemi qui semblait provenir d’un emplacement identifié plus tard comme l’hôtel Palestine », écrit Colin Powell. Cette thèse ne correspond hélas pas à la vérité des faits. Rappel : ce jour-là, les chars lourds américains qui s’avancent sur le pont Al-Joumhouriya sont pris sous le feu de RPG et de missiles anti-tanks venus de toute la rive opposée, sur un angle de 180°. Les Abrams et l’artillerie américaine vont tirer des centaines d’obus sur la rive opposée, pour détruire un à un les postes de tir. Le feu irakien vient d’abord d’un pont, à gauche. En face, des immeubles, bourrés de Feddayin de Saddam, dont chaque fenêtre est une meurtrière. A droite, à 400 mètres, au bord du Tigre, deux hôtels, le Sheraton et le Palestine, qui hébergent la presse internationale. Et, à droite encore, beaucoup plus loin, une zone sur la berge d’où les tirs sont particulièrement efficaces. J’ai rencontré, deux jours après, le capitaine Philip Wolford, acteur principal qui commandait sur le pont les Abrams et a ordonné le tir contre le Palestine. Que dit-il ? « Voilà plusieurs heures que nous étions engagés au combat. Chacun de mes tanks a reçu au moins un impact. J’ai eu deux blessés. Le temps était brumeux. Nous cherchions à repérer un observateur d’artillerie ennemi qui dirigeait les tirs sur nous. J’ai reçu un appel radio disant qu’on avait repéré un homme avec des jumelles sur le toit d’un immeuble, dans la zone d’où provenaient des tirs. » Il ordonne le feu. « A ce moment-là, je n’avais aucune instruction sur l’existence d’un hôtel Palestine bourré de journalistes. » Washington, le Pentagone, l’état-major des forces de la coalition le savent, eux, puisque voilà quinze jours que les télévisions, radios, agences de presse américaines ou autres diffusent de cet hôtel, et que nous avons transmis à nos rédactions, au CICR et aux ambassades la position voire les coordonnées GPS du Palestine. L’information n’a donc pas été transmise à la Company A. Pourquoi ? D’autre part, nous tous, journalistes présents dans cet hôtel, et particulièrement vigilants, n’avons remarqué aucun sniper, entendu aucun tir à partir de notre immeuble, ce que confirme une cassette vidéo enregistrée par FR3 sur un balcon du Palestine. Mieux : le capitaine Philip Wolford m’a affirmé qu’« un avion devait larguer une bombe guidée sur cet immeuble », information confirmée par Ulrich Tilgner, journaliste de ZDF, témoin des faits (dépêche AFP, Berlin, 22 avril). Le capitaine m’a précisé : « Le raid a été retardé de deux heures quand j’ai appris, par la radio, vingt minutes après, que nous avions tué deux journalistes dans cet hôtel. » Finalement, la bombe sera larguée sur un autre immeuble face au pont. Une première chose est claire : une fois connue et identifiée la présence de centaines de journalistes dans cet hôtel, le capitaine et ses supérieurs ont pris des précautions. Deuxième chose claire : on a voulu atteindre « un homme avec des jumelles » sur le Palestine, pas répliquer à un tir ennemi identifié à partir de l’hôtel. Et la troisième : le responsable de la mort de nos collègues n’est pas le capitaine Wolford, qui a ordonné le tir, mais celui ou ceux qui ne lui ont pas donné l’information. « I feel bad…(Je me sens mal) » après cette affaire, m’a d’ailleurs confié le capitaine ce jour-là. L’enquête reste donc à faire. Et ce n’est pas le Pentagone, à la fois juge et partie, qui est le mieux placé pour la mener.

Jean-Paul Mari

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Par Jean-Paul Mari

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