ALGERIE 4 novembre 1993

Que fait cette femme, seule, perdue, à la nuit tombée ?

Le mystère du rapt d’Alger

Que fait cette femme, seule, perdue, à la nuit tombée, ce dimanche trente et un octobre vers dix-huit heures trente, face à la maison diocésaine d’Hydra, un quartier résidentiel sur les hauteurs d’Alger ? Elle a la tête recouverte d’un hijab, le voile traditionnel des musulmanes et serre dans sa poche un bout de papier, une lettre manuscrite rédigée à la hâte. Une algérienne parmi d’autres ? Non. Elle entre dans la maison diocésaine et demande le téléphone. A l’autre bout du fil, l’Ambassadeur de France reçoit l’appel, écoute, interrompt brutalement toute ses activités et sort en trombe de son bureau. A quelques centaines de mètres de l’ambassade, la femme a laissé tombé son hijab. La "musulmane" est une française, Michèle Thévenot, agent consulaire à Alger, l’un des trois otages français enlevés une semaine plus tôt. Ceux que toutes les polices d’Alger recherchent depuis près d’une semaine. Son mari, Jean-Paul Thévenot, et un autre agent consulaire, Alain Fressier, ont été libérés la veille. Au même moment, fatigués mais en bonne santé, ils volent vers l’aéroport militaire de Villacoublay où les attend quelques proches, pas mal de caméras de tv, beaucoup de fonctionnaires et une tribune avec micro pour Alain Juppé, ministre des Affaires Etrangères : discours d’usage. L’important n’est pas là. Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire récente de l’Algérie, qu’on enlève des français ou d’autres étrangers, russes, phillipins ou latino-américains..Mais c’est bien la première fois que les kidnappés ne sont pas retrouvés morts, exécutés, voire égorgés, dans les vingt quatre heures et abandonnés quelques dizaines de kilomètres plus loin. Cette fois, les ravisseurs ne voulaient pas tuer. Ils ont pris d’énormes risques pour garder les otages, les transporter dans une ville quadrillée par une armée en guerre ouverte contre les islamistes ; ils se sont attaqué à des employés du consulat français, dont une femme, en plein centre d’Alger. Deux ont été libéré par les forces de l’ordre ; la troisiéme a été relachée par les ravisseurs. A l’évidence, le but n’était pas de tuer. En Algérie, ce genre d’opération est nouveau, un acte atypique, qu’on peut difficilement expliquer comme une simple goutte de plus dans le bain de sang algérien. Pour comprendre, il faut revenir aux faits, ou ce qu’il est possible de reconstituer. La version officielle du ministére de l’intérieur est, comme toute cette affaire, parsemée de trous noirs. On ne dit pas où les deux premiers otages ont été libérés, le lieu de détention de madame Thévenot, les circonstances exactes de leur libération, l’appartenance politique des ravisseurs désignés comme des "criminels"...On sait peu de choses. Et Alger la blanche, l’enfiévrée, la méfiante, avec sa capacité à transformer les rumeurs en information, à réinventer le réél pour en tirer profit, à dessiner à l’infini des plans machiavéliques se charge de brouiller le décor. Ce qu’on peut établir et reconstituer ? Le voici. Dès sept heures trente, ce dimanche vingt quatre octobre, dans ce garage qui donne sur la rue Krim Belkacem du quartier Telemly, le coeur d’Alger. Quatre employés du consulat de france se préparent à monter dans leur voiture pour se rendre à leur travail. Un commando de trois hommes s’avance, l’un d’eux crie "Halte Police" et tous se jettent sur les employés. Un des français réussit à leur échapper et s’enfuit par l’escalier intèrieur qui relie le garage à l’immeuble. Premier accroc ; il est de taille. Les trois otages sont assommés et jetés dans une camionnette Toyota qui attend les ravisseurs. Dans leur fuite, un policier en faction se serait interposé avant d’être abattu. Deuxième accroc. Enfermé chez lui, l’agent consulaire qui a échappé à l’enlèvement se bat avec une mauvaise ligne de téléphone pour essayer d’avertir l’ambassade. L’alerte est donnée, la police informée se rue sur les lieux, le quadrillage d’Alger se met en place pour éviter que les ravisseurs puissent quitter la ville et gagner la grande banlieue, ce qu’on appelle ici "le triangle de la peur". A la pointe du triangle, les banlieues populaires d’Alger ; au sud et à l’est, les gorges montagneuses, hostile de Lakhdaria, l’ancienne Palestro ; à l’ouest, Blida la rebelle. Avec au centre, une zone redoutable, les villages de Chérarga, Baraki et surtout Larbaa, où la population est toute entière acquise aux islamistes, où on tue les indicateurs et les immams envoyés par l’état, où l’armée déploie véhicules blindés, barrages de barbelés, hommes en cagoule, les "ninjas", qui avancent ici comme en terre étrangère. Il faut à tout prix éviter que les otages soient emmenés vers ce bastion. Il faut au plus vite refermer la nasse sur les contours d’Alger. A force de ratisser le quartier de l’enlèvement, on finit par retrouver rue Burdeau, à quatre cent mètres de là, la camionette Toyota qui a servi au commando. Elle appartient à une grande société nationale, la Sonatrach, et son chauffeur habituel n’a plus réapparu à son travail depuis la veille de l’enlèvement. On laisse la voiture sur place : pour servir d’appat. Le piège ne semble pas fonctionner. Le temps passe. L’affaire fait déjà grand bruit, il y a vingt cinq mille resssortissants français en Algérie dont huit mille expatriés récents, on parle de rapatrier les étrangers. La police s’engage à fond dans les recherches, le ministre de l’intèrieur suit personnellement l’enquête, Alger vit au rythme des descentes des "Ninja" dans les quartiers suspects, des ratissages, des contrôles d’identité et des interrogatoires. Pour la première fois, les caméras des tv étrangères sont autorisées à suivre et à filmer les opérations des hommes encagoulés, tout de bleu vêtus, pistolet-mitrailleurau poing, les "Ninjas" : Alger est en ébullition. A Alger, plus le temps passe, plus on a le sentiment que cette affaire d’enlèvement ne va pas terminer par la découverte de trois corps. Dès mercredi, le directeur de la sécurité algérienne affirme que "beaucoup d’indices" lui donnent à penser que les otages sont toujours vivants. En fin de semaine, la rue s’est déjà faite une opinion : "ils"sont vivants, ils vont être libérés, ils sont déjà libres, à l’hôpital, sains et saufs...Cette fois, la rue a raison. La libération des deux hommes est annoncée le dimanche en début d’après-midi mais elle a eu déjà lieu, le samedi soir, la veille. Comment ? La version officielle est tardive et laconique. On y apprend que les policiers auraient, sur renseignement, investi une villa de Oued-Slama, près de Larbaa, en plein "triangle de peur ", à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger, où les otages auraient été détenus dans la maison entourée d’un mur d’enceinte haut de trois mètres. Est-ce là que les otages ont été libérés ? Non. Mais on a guidé les enquêteurs vers une nouvelle cache dans la banlieue d’Alger. Sur place, on ne trouve personne, sauf des hommes qui ouvrent le feu. Au terme de l’accrochage, il y a deux morts et un homme qui, avant de mourir, donne le nom d’un comparse, Mouloud Bouslimani, vivant à Reghaïa. Nouveau voyage, nouvel accrochage, deux tués et encore un mourant qui donne l’adresse, cette fois, de la cache finale. On croit savoir qu’il s’agit d’un lieu de prières dans la banlieue-ouest d’Alger. Décidement, ces ravisseurs ont une nette tendance à se confesser juste avant de succomber. Les deux otages sont retrouvés ligottés ; ils sont libérés, sains et saufs. Madame Thévenot, séparée dès le quatrième jour de son mari, sera, on le sait, relâchée par ses ravisseurs le lendemain soir. L’issue ne paraissait d’ailleurs plus faire aucun doute puisque dès le début de l’après-midi, quatre à cinq heures...avant qu’on la relâche, l’ambassadeur d’algérie en france annonçait qu’elle allait effectivement être libérée. Fin de l’enlèvement mais la traque continue. Quatre membres du commando ont été abattus et les policiers en recherchent quatre autres : Guezmir Mohammed, 24 ans, Berafta Aïssa, 34 ans, déjà recherchés pour assassinats ; "Djafaar l’afghan", 29 ans et Djabri Rachid, déjà condamnés à mort par contumace par les cours spéciales chargées des affaires de terrorisme et de subversion. A l’évidence, les ravisseurs sont des islamistes. Mais lesquels ? Agissant au nom de quel groupe ? Mûs par une directive du FIS, d’un courant, d’un chef de bande "électron libre". Qui a pris la décision ? Comment, dans un FIS atomisé, soumis à toutes les pressions et parfois aux infiltrations, a-t-on conçu le projet d’enlever, non pas pour tuer, mais revendiquer, influer, faire passer un message sur la scène internationale et notamment en direction de Paris. Et quel message, au fait ? Celui qui était dans la poche de l’otage française en hijab relachée à deux pas de l’ambassade de France. Il exprime, selon le communiqué officiel, de nouvelles et habituelles menaces contre la communauté étrangère. Ce ne serait pas tout. Une autre source à Alger affirme que le message demanderait aussi la libération de Abdelhak Layada, 34 ans, ancien chef du groupement islamique armé, fils spirituel de Moh Léveilley, le tôlier d’Hussein-Dey abattu au cours d’un accrochage. Layada, son successeur, a été arrêté à Oujda au Maroc en juin dernier et extradé en septembre vers l’Algérie. Avec le nom de Layada, on retrouve le GIA, Groupement Islamique Armé, très actif dans les villes, à Alger notamment, alors que le MIA tient plutôt le maquis. Ses militants armés sont résolument opposés aux élections et à toute négociation. Soumis à la pression permanente des forces de police dans les quartiers chauds, ils sont plus durs, plus tendus, plus portés à l’action qu’à la réflexion politique. Parmi, il y a beaucoup d’anciens combattants d’Afghanistan. Et la direction du FIS a du mal à garder le contact avec eux, à expliquer que l’action est un moyen, pas une fin. Récemment, elle a même envoyé un émissaire du nom de Tadjouri pour faire le lien entre la ville et les campagnes et entamer une discussion. la négociation a été âpre. Le GIA, qui représenterait trente cinq à quarante pour cent des militants armés, ne voulait pas entendre "les traîtres", ceux du Fis, qui avaient tardé à s’engager dans l’action armée. Tadjouri avait bien avancé sa médiiation quand il a été surpris, arrêté et emprisonné par la police. Les gens du Fis cherchent toujours à renouer le contact avec les durs du GIA. D’autant que les groupes ne sont pas uniformes. Certains ont été démantelés par la Sécurité Militaire, d’autres sont infiltrés. Récemment, un groupe du GIA a exécuté un des leurs à qui on reprochait quelques allers et retours entre la clandestinité et le bureau des officiers de police. C’est dire qu’il faudra du temps pour pouvoir analyser ce qui vient de se dérouler à Alge, à condition d’obtenir une version complète de cette prise d’otages pas comme les autres. Au quai d’Orsay, officiellement, on déclarait évidemment ne pas avoir de commentaires "pour des raisons de sécurité" ; officieusement, un fonctionnaire qui a suivi l’affaire affichait un air circonspect devant les incohérences et les zones d’ombres de la semaine dernière. La question maintenant est de savoir si cette prise d’otages n’est qu’un épisode singulier ou le premier d’une nouvelle forme d’action des milieux islamistes algériens ?

4 novembre 1993

Par Jean-Paul Mari

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