ROUMANIE 1990

Roumanie : entretien avec l’ambassadeur

"Le pays ne veut plus entendre parler de communisme !"

Personnalité marquante de la culture roumaine, Alexandru Paleologu, décédé le 1er septembre à l’âge de 86 ans, était écrivain, auteur d’essais et philosophe. Alexandru Paleologu (connu en France sous le nom d’Alexandre Paléologue) a écrit plus de 70 livres, parmi lesquels « Spiritul si litera » (L’esprit et la lettre), « Bunul simţ ca paradox » (Le bon sens comme paradoxe), « Simţul practic » (Le sens pratique), « Minunatele amintiri ale unui ambasador al golanilor » (Les merveilleux souvenirs d’un ambassadeur des voyous).

Pendant la période 1950 - 1956, Alexandru Paleologu a été poursuit par la Securitate, et forcé de vivre dans la clandestinité, sous un faux nom. En 1959, il fut arrêté et condamné à 14 ans de travaux forcés, puis libéré en 1964 par décret de grâce. Ambassadeur de Roumanie à Paris en 1990, il s’est déclaré solidaire avec la manifestation de la Place de l’Université de Bucarest, s’autoproclamant « ambassadeur des golans ». Alexandru Paleologu est devenu sénateur en 1992 sur les listes de l’Alliance Civique et il a été réélu parlementaire en 1996 sur les listes du Parti National Libéral.

Des intellectuels et des hommes politiques ont exprimé leur regret à la disparition du grand érudit, dernier survivant du Service diplomatique royal. L’ancien souverain Michel de Roumanie (Mihai I) a été profondément affligé de la mort de Alexandru Paleologu, et il a exprimé sa sympathie à l’ensemble de la société roumaine, de même que pour la famille du disparu. « Je ne peux pas oublier qu’Alexandru Paleologu a été le premier officiel roumain venu à Versoix après décembre 1989. Cinquante ans de brutalité fanatique ne peuvent pas détruire notre identité culturelle et intellectuelle. » a affirmé l’ancien roi dans le message adressé à la presse.


 N-O : "Quatre mois apès la Révolution, une partie des roumains sont dans la rue. Et ils manifestent, cette fois, contre le régime du président Iliescu. Nous sommes à trois semaines des élections. Est ce que vous comprenez les manifestants de Bucarest ?
 Alexander Paleologu : Il y a désormais deux camps bien distincts en Roumanie : les pro et les anti-gouvernementaux. Pour le camp pro-gouvernemental, quelque soit la situation dans le pays aujourd’hui, elle est, de toute facon, meilleure qu’avant la Révolution.Il faut faire crédit à cette révolution jeune de quatre mois à peine et se montrer clément envers les faux pas et les impairs commis par le gouvernement. D’autant qu’il doit affronter une situation quasi-insurmontable. Et puis il y a les autres, ceux qui manifestent contre le gouvernement, et ceux là me semblent avoir une série de motivations assez cohérentes.
 N-O : Et pour être plus précis ?
 A.P : D’abord, voilà quatre mois que rien n’est dit sur le problème de la Sécuritate. Aucun communiqué, aucune déclaration. Tout le monde est en droit de se demander ce qu’est devenue la Sécuritate ? Il ne s’agit pas de la liquider d’un bloc ! Non, bien sûr. Un état a besoin des services secrets. Et il ne faut pas créer une force solidaire et libre qui peut devenir une force d’opposition et de sabotage extrêmement dangereux. C’est une question de bon sens. Mais ne rien dire, laisser croire que la Sécuritate est encore présente, qu’elle a de l’influence et peut encore sévir..cela est une faute ; plus grave, un crime. Il y a un deuxième problème : la Nomenklatura. Tous les membres du parti communiste n’ont pas agi par conviction, par idéologie ou par opportunisme. La plupart n’ont adhéré au parti que pour pouvoir avoir une place dans la société. Dire que tous ces "communistes" étaient des vrais communistes et en déduire que 80 % de la population est communiste est tout simplement absurde. N-O : Les manifestants à Bucarest demandent que les hommes de la Sécuritate et les membres connus de la Nomenklatura ne puissent pas se présenter aux élections. Vous êtes d’accord ?
 A.P : Cela me semble d’une morale élémentaire ! Ecoutez, j’ai été le premier à écrire qu’il ne fallait pas déclencher une chasse aux sorcières. Mais d’ici ...à blanchir tous les communistes, à accepter toutes les nullités communistes comme compétents - Par parenthèse, la majorité des communistes étaient des nullités ! On a vu le résultat de 45 ans de dictature communiste !- Non, cela n’est pas acceptable. La société roumaine a le sentiment insuportable d’être dirigée, de facon plus ou moins obscure, par les mêmes personnages qu’auparavant. Il faut mettre fin à cela.
 N.O : Comment ? Que doit faire le gouvernement ?
 A.P : Faire connaitre- immédiatement et par un communiqué officiel- la situation exacte et vérifiable de la Sécuritate, le patrimoine officiel du parti communiste et les noms des anciens de la Nomenklatura considérés comme fiables et loyaux à la jeunesse sacrifiée de la Révolution, une liste qui puisse être soumise à la critique de l’opinion publique. Il y a encore trop de mystère qui plane, trop de questions sans réponses. Qu’est devenu le Général Vlad ? (ancien chef de la Sécuritate qui a rejoint le camp des insurgés avant d’être finalement arrété. NDLR) Pourquoi n’en parle-t-on plus ? Et le Général Gouze ? (ancien chef d’état major. NDLR). Quelle est la vérité sur lui ? Et sur le Général Militaru ? (ex-ministre de la défense du gouvernement du Front de Salut National.NDLR) Et sur les juges des procès de Ceausescu et de leurs complices ? Quel est leur passé en tant que juges ?
 N.O : En un mot : Est ce que ceux qui jugent le régime du dictateur n’étaient pas ses exécutants zélés ?
 A.P : Absolument. Ils ne savent pas conduire un procès correctement. Le style est un montage de procèdure typiquement stalinien. N.O : A qui faites vous confiance au Gouvernement ? Monsieur Iliescu ? Petre Roman ? Silviu Brucan ?
 A.P : J’ai fait confiance à ces trois hommes là. Exactement. Mais depuis, j’ai formulé certains doutes et certaines critiques envers ces dirigeants. Pour Mr Iliescu, sa déclaration après les violences inter-ethniques de Tirgu Mures a été inhabile et tardive et que son interview avec Frédéric Mitterand a été catastrophique. D’ailleurs, je le lui ai dit. Quant à Sylviu Brucan qui a parlé de mes "visites secrètes au Roi Michel"...je dirais que le terme secret ne s’applique qu’a un régime de terreur. Il n’y a rien d’anormal a ce qu’un roumain-même ambassadeur- aille rendre une visite privée à son Roi. Nous sommes en République, elle est d’ailleurs provisoire. N.O : Provisoire ? A.P : Il n’est pas dit qu’une constitution à venir ne rétablisse pas une monarchie constitutionnelle. Et quand Petre Roman traite, la Monarchie de "relique", il est imprudent. On peut être jeune et devenir soi même une "relique". Surtout quand on sait que Mr Roman vient de rendre visite en Espagne à une monarchie constitutionnelle gouvernée par des socialistes. N.O : Vous êtes pour une monarchie constitutionelle en Roumanie... A.P : Ah oui ! Et je l’ai dit au Roi. Je suis monarchiste. Et je n’ai pas a le cacher. N.O : On vous a déjà reproché votre liberté de ton, disons ...pas très diplomatique, n’est ce pas. A.P : Et j’ai dit que le gouvernement pouvait me destituer mais que je démissionerais pas. Et qu’un ambassadeur n’est pas un représentant fidèle de son gouvernement mais de son pays, de sa nation. Il n’a pas comme mission de reproduire comme, un phonographe, les clichés verbaux du gouvernement. S’identifier à son gouvernement n’est plus être son ambassadeur mais son propagandiste. Après tout Paul Claudel, ambassadeur, a très bien fait son office sans cacher qu’il ne partageait pas les opinions de tous les gouvernements qu’il a représenté. Ecoutez, Mr Roman a dit qu’il était partisan d’un gouvernement de centre-gauche. Je suis d’accord. Un gouvernement de centre-gauche est parfaitement compatible avec une monarchie constitutionnelle- voyez l’espagne- mais il ne couvre pas les anciens auteurs des crimes communistes, la Nomenklatura et la Sécuritate.
 N.O : Et selon vous, le Front de Salut National, lui, les couvre ?
 A.P : A l’évidence. Je veux pas savoir pourquoi. Peut être pour garder le pouvoir ou pour épargner certaines personnes. Le fait est qu’il les couvre.
 N.O : Sur les images du procès Ceaucescu, on a vu apparaitre le Général Stanculescu, devenu aujourd’hui, ministre de la défense.. A.P : Je l’avais rencontré rapidement une fois, il m’avait fait une bonne impression,à l’époque. Je dis à l’époque parce que, aujourd’hui, après ce procès grotesque et répugnant, ces manoeuvres rocambolesques et dérisoires sur l’utilisation de la cassette- qui ne profite a personne-, aujourd’hui, rien de ce qui est impliqué dans ce procès ne m’inspire autre chose qu’un profond dégout. Exception- malheureusement ! -des deux tyrans, qui ont été seuls à se comporter dignement dans ces circonstances. N.O : Et Gelu Voïcan, organisateur du procès ? A.P : Il est pour moi moins énigmatique qu’on veut le dire. Je le connaissais un peu pour l’avoir rencontré comme ami de certains écrivains d’avant-garde roumains et, lui même, grand passionné d’ésoterisme et de René Guenon. Je crois que pour lui, l’idée de la fin des Ceaucescu est qu’un nouveau cycle de l’histoire doit de fonder sur le sang d’un monstre tué. Et que le grand prêtre qui officie le rituel des obsèques avec un capuchon sur la tête, mi-militaire, mi-moine, a l’air de satisfaire a certains scénarios initiatiques. C’est le seul élément qui ait une cohérence et une logique dans tout cet horrible spectacle assez déshonorant pour ceux qui représentaient-soit disant- la Justice.
 N.O : Croyez vous qu’il reste encore des images cachées de ce procès ?
 A.P : Je crois qu’on n’a pas tout vu. Il manque la scène capitale. Et il y a toutes ces spéculations-fort convaincantes- sur l’état des corps, les impacts des balles, le sang, etc. Le mot troublant est une litote. Il est clair qu’il n’ont pas été tués au moment ou on l’a dit ! N.O : L’histoire de la cassette n’est pas terminée... A.P : Non, et cela me désole. A chaque fois qu’on reverra cette horreur, ce sera un pas de plus pour mon pays vers le déshonneur. Cela ne profite qu’a la mémoire des Ceausescu. Il aurait mieux valu les fusiller sans jugement. On n’avait pas besoin de preuves, la dictature était prise en flagrant délit. Mais pas ce faux procès, ce simulacre de justice dont on connaissait le résultat a l’avance. Rien n’est plus monstrueux ! N.O : Vous êtes très sévère pour l’épisode du proces des dictateurs, vous dites que le pouvoir couvre la Sécuritate et la Nomenklatura...en fait, vous êtes tout a fait d’accord avec les manifestants anti-front qui manifestent dans les rues de Bucarest ! A.P : Je constate que les points de vue coincident. N.O : Même quand ils demandent le report des éléctions et la démission du président Iliescu ? A.P : Je suis d’accord sur le report des élections. Il ne suffit pas que le scrutin soit correct-et je crois qu’il le sera-sauf exceptions locales-mais les conditions préalables ne le sont pas : les différents partis sont pris de court, ils n’ont ni les moyens ni le temps de se faire connaitre, pas de TV, de radio privées, pas assez de papier pour leurs journeaux... N.O : Reporter les élections ? Jusqu’a quand ? A.P : Selon moi, jusqu’en Octobre, au moins. Avant, ce sont des élections prématurées. N.O : Et Mr Iliescu ? Doit-il démissioner ? A.P : Pff...Personnellement, je ne le crois pas. Sauf s’il le juge nécessaire. Nul ne démissionne après quelques journées de troubles dans les rues, parce qu’il y a des gens qui rouspètent. Sauf si cela devient massif et persévérant..Alors, cela devient une "sommation". Ce qui est différent. N.O : Comment voyez vous les semaines a venir. A.P : Je ne veux pas faire de pronostics. Mais je suis désespéré de voir l’image de la roumanie se détériorer et son crédit se dégrader. Et le gouvernement en est responsable. Mais je reste plutôt optimiste. Il n’y a pas de risques de basculer vers une dictature de droite ou de gauche. Pour l’instant, en roumanie, il y a une liberté de la presse, sinon une liberté de la diffusion. Il faut la préserver. A mon avis, quelque soit l’équipe qui gagnera les élections, elle devrait gouverner avec des techniciens, des gestionnaires qui ne manquent pas en roumanie.. N.O : Il faut désidéologiser la roumanie ? A.P : Absolument. Pour laisser se constituer une pensée, une conscience politique. Et qu’elle puisse s’exercer dans l’opposition, plutôt qu’au pouvoir qui serait confié à des techniciens compétents. N.O : Qu’est ce vous "conseillez" a votre gouvernement, en attendant les élections ? A.P : De ne plus faire des erreurs " lexicales", de ne plus traiter les manifestants de "hooligans", de "contre-révolutionnaires", de ne pas utiliser les clichés verbaux de N. Ceausescu, de ne plus utiliser la langue de bois communiste. Ces erreurs de lexique sont des erreurs de pensée. Et des erreurs tout court. N.O : Vous trouvez ce gouvernement très marqué par ce que les manifestants appellent là bas le "Néo-communisme" ? A.P : J’en reconnais tous les symptômes. Le pays ne veut plus entendre parler de communisme. Cela est certain. N.O : Et d’Iliescu ? A.P : Iliescu ne veut pas proposer le communisme. En fait, Iliescu n’est plus communiste, je le crois, mais il se comporte encore comme un ancien communiste.

1990

Par Jean-Paul Mari

plusPhotos

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


ROUMANIE