IRAK 24 janvier 1991

Guerre golfe : bataille en plein ciel

Le pilote priait à voix haute

De notre envoyé spécial à Dahran, Jean-Paul Mari

« Là-haut, dit l’un de ceux qui décollent jour et nuit de la grande base américano-saoudienne pour bombarder l’Irak, la première erreur de votre vie est souvent aussi la dernière »

Ils ont les yeux bleus, injectés de sang et brillants d’excitation, poussent des rugissements de plaisir et parlent d’« arbres de Noël », de « dômes de lumière », de « formidables boules de feu qui éclairent le ciel » de la nuit irakienne. Là-haut, les pilotes américains glissent des écouteurs de walk-man à l’intérieur de leurs casques, et ils font gicler sur le chemin du combat le rock grinçant de Heavy Metal. A peine le pied posé sur le béton de la piste, ils crient leur jubilation et évoquent la pompe à adrénaline de la peur comme s’il s’agissait d’un shoot à l’héroïne... « C’était vraiment excitant ! » On reste pantois. A les écouter, la guerre ressemble à un magnifique jeu vidéo, propre et précis, logique et lumineux comme la magie de l’ordinateur, où l’objectif est « traité et réduit » sur écran. Où des machines affrontent d’autres machines, sans hommes sous les bombes, sans morts et sans sang. Voilà une semaine que la base de Dahran joue et rejoue « Top Gun ». Au premier soir, on a d’abord lancé une centaine de missiles Cruise, qui crachent une fumée plus noire que la nuit et filent au ras de sol, droit sur l’objectif ; et puis les F-117, les avions « invisibles », aussi difficiles à détecter qu’une mouette sur un radar ; puis sont venus les bombardiers et les chasseurs-bombardiers... Depuis, les raids se suivent à raison d’un millier d’avions en l’air, en même temps. Mille appareils lancés vers le Koweït et l’Irak, guidés et récupérés par une nuée de radars et d’ordinateurs qui calculent leur départ, l’horaire et la position de chacun sur l’objectif, à cinq secondes près. « Impossible de rater son tour de piste », souffle un contrôleur. « Moi, quand j’enfile ma combinaison, je me répète que vais frapper un de ceux qui ont massacré les Koweïtiens, dit le commandant saoudien Majid Fahad. Mais une fois là-haut, je n’ai plus le temps de penser à rien... » Il caresse du regard son F-15 qui l’attend, immobile et cambré, posé sur la pointe des roues, élégant et porteur de mort :« C’est vrai, on ne voit pas grand’chose. » Il est livide, épuisé par une longue mission nocturne où son chasseur a servi de chien de garde à une formation serrée de 150 bombardiers de toutes nationalités. Majid a l’expérience du combat de nuit : il a autrefois abattu un avion au dessus du Golfe, quand les Iraniens s’attaquaient aux tankers pétroliers... C’était une autre guerre. Mais il n’a pas oublié cette petite tache qui disparaît brutalement de l’écran en même temps que celui qui a manqué de vigilance. « Là haut, la première erreur de votre vie est souvent aussi la dernière », dit Majid. A 34 ans, le vétéran sait qu’il faut voler les yeux rivés sur le radar. Un premier écran déroule la carte du chemin, un autre vous dit s’il y a un ennemi dans l’air dans un rayon d’une centaine de kilomètres, si son radar est en train de vous « éclairer » ou si un missile est déjà parti... Un chiffre, un code, un symbole qui clignote : tout se lit, tout est signal de vie ou de mort. Le F-15 est un tueur qui va chercher l’autre. Quand il le trouve, il l’« engage ». Parfois, sept ou huit appareils s’affrontent dans le même espace. Alors commence le vertige d’une noria où les missiles infra-rouge et électromagnétiques se cherchent, où les radars s’entrebrouillent, où des pilotes à demi-aveugles tournent en encaissant le choc d’une formidable accélération, neuf g, neuf fois le poids du corps, pendant vingt à trente secondes, à la limite de la résistance humaine. « Il faut absolument éviter le voile noir et l’évanouissement, explique un pilote. A cette vitesse une défaillance, et le crash est inévitable. » Dans son cockpit, transformé en un pilote de formule-1 qui jouerait une partie d’échecs en trois dimensions, l’homme-chasseur plonge, masque écrasé sur le visage, ventre et diaphragme bloqués, en hurlant à pleins poumons pour empêcher le sang de refluer vers les jambes. Au bout d’un combat d’une à deux minutes, il y a l’appareil ennemi bien cadré dans le radar, à portée de missile, le « Bingo » - nom de code de la victoire -, et cette boule de feu dont rêve chaque pilote. Ou, au contraire, un écran muet, un Mig silencieux dans le dos, et une fuite désespérée dans les nuages... « On ne fait jamais deux fois le même combat aérien. » Plus question de video game quand un pilote touché se retrouve propulsé sur son siège éjectable, avant de flotter, seul au bout de son parachute, au milieu des lignes irakiennes. Sur la base de Dahran, devant leurs postes de télévision, tous les hommes ont eu un haut-le-coeur en regardant le visage tuméfié et ahuri des pilotes capturés, une douzaine d’officiers passés en un instant de leur univers supersonique à la sale guerre des tranchées. « Nous avons été entraînés pour affronter ce genre d’hypothèse, essaie de se rassurer un officier US. On nous a mis pendant trois semaines en isolement total et infligé des interrogatoires très durs... » Il hésite un peu avant de confier : « Mais j’ai bien peur de passer un mauvais quart d’heure. » POW (prisoner of war, prisonnier de guerre), disparu en mission : revoilà le syndrome du Viêtnam et les vieilles images qui ont empoisonné la mémoire collective américaine. Pour conjurer leur hantise de la capture, tous les hommes se répètent l’histoire toute fraîche du sauvetage d’un pilote de l’aéronavale, échoué sous les nuages, en plein territoire ennemi. Les deux autres appareils ne l’ont jamais abandonné, ils se sont fait ravitailler quatre fois en vol, ont tourné en rond sur place pendant huit heures d’affilée et pulvérisé un camion de soldats irakiens qui voulaient le capturer. Quand le ciel a consenti à s’ouvrir, l’homme est sorti de sa cachette, et un hélicoptère s’est posé pour ramener le miraculé au pays des ordinateurs. Qu’importent les quelques appareils perdus, les pilotes prisonniers, la DCA et les missiles sol-air... La machine de guerre américaine est prête à tout accepter s’il n’y avait la météo et cette vilaine couche de nuages qui colle au désert comme une ventouse du diable. « C’était ma première mission, le plafond était bas et on n’y voyait pas grand’chose », raconte le capitaine Ahmed Assiri. Il est mince, brillant, barbu comme un jeune homme pieux et s’en remet à Dieu et à son bombardier Tornado pour écraser les mauvais musulmans de Bagdad. Sa mission était précise : « On est partis à quatre appareils, au ras du sol, à 60 mètres d’altitude, pour traverser la frontière et démolir des réserves de carburants et des pistes d’atterrissage à soixante miles à l’intérieur du territoire irakien. » Son Tornado est un véritable « camion à bombes », muni de projectiles qui cassent les pistes d’atterrissage et laissent un chapelet de bombes « aléatoires », qui explosent au hasard dans les six heures après leur lâcher. En face, il y a les sol-air que l’on aveugle par le brouillage-radar et les leurres électromagnétiques, et puis la vieille DCA : jusqu’à 1200 coups par minute crachés par des dizaines de canons, un rideau de ferraille en fusion, le dôme de lumière dont parlaient les pilotes sur Bagdad. Il faut rester au dessus ou plonger : « Je naviguais au milieu d’une volée d’obus, raconte le capitaine Ahmed Assiri, comme des étoiles lumineuses qui montaient vers moi. Un feu d’artifice de mort... » Le Tornado a respecté le contrat. Il a lâché ses bombes à l’endroit et à l’heure dictés par les informaticiens de Dahran. Sur le chemin du retour de sa première mission, le jeune pilote pieux priait à voix haute. Réservoirs de carburants, centrales de communication, batteries de missiles, palais présidentiel à Bagdad, oeuvres monumentales ou immeubles stratégiques... Ce ne sont que de toutes petites croix dans l’oeil électronique d’un bombardier supersonique. Un arbre de Noël, disent les pilotes qui l’ont vu de haut ; une effrayante boule de feu, soupirent ceux qui doivent le traverser ; l’apocalypse, racontent ceux qui étaient au dessous. Les raids succèdent aux raids ; on veut broyer la colonne vertébrale irakienne, arrêter ces volées de Scuds qui font beaucoup de bruit politique. Ne plus voir surgir des masques à gaz dans les rues des villes et mettre fin à ces images heurtées, prises en courant par des cameramen qui mettent en scène leur propre panique. Après les raids « chirurgicaux » sur l’appareil militaro-industriel, il faudra faire donner les vieux B-52, trente tonnes par appareil, un tapis de bombes sur les lignes irakiennes au Koweït : l’hécatombe et le retour à l’horreur nue de la guerre. Difficile de ne pas penser aux humains enterrés là-bas et qui vont recevoir, à chaque grondement du ciel, l’équivalent d’un poids lourd en explosifs. Ceux-là doivent déjà prier très fort, Allah, Jésus ou un autre. L’objectif est de réduire 50% de ces forces irakiennes. Saddam Hussein a décidé de s’enterrer, selon sa vieille méthode, et de laisser passer l’orage en attendant son heure : celle où il faudra faire avancer les troupes au sol pour enlever son bunker irakien. Il sait que les alliés ne veulent pas payer trop cher en vies humaines le prix d’une offensive. Ce jour-là, il y aura moins d’électronique et plus de boue, de canons et de morts. Tout le monde ici le sait, et il faut remonter vers le nord de l’Arabie saoudite, sur les 500 kilomètres qui relient Dahran et la frontière ouest du Koweït, pour prendre conscience de la puissance de l’armada qui envahit le désert d’Arabie. Porte-chars lourds, montagnes d’acier sur camions, bus à deux étages bourrés de troupe, camions-citernes philippins, indiens ou sri-lankais, véhicules à chenilles, motos, nuée d’hélicoptères qui remontent la file à dix mètres d’altitude à peine : le convoi est interminable. Un serpent d’acier qui déroule ses anneaux sur des centaines de kilomètres, sans laisser d’espace. C’est la migration d’un demi-million d’hommes prêts à la guerre ; un bulldozer qui laisse sur son passage des volutes de poussière noire et quelques véhicules abandonnés sur le sable du bas-côté, avalés par le désert. Les hommes sont debout, accrochés à leurs mitrailleuses ou affalés dans les camions, endormis, bouche ouverte, en attendant d’arriver au bout du chemin. Et partout des tanks, des milliers de blindés lourds et massifs, comme la colonne vertébrale en acier d’un gigantesque corps d’armée. Sept ou huit heures plus tard, on traverse Hafar al-Batin, ville abandonnée aux militaires. Les soldats saoudiens, égyptiens ou syriens font la queue devant le standard téléphonique du dernier hôtel ouvert, l’« Al-Fao », un nom étrange qui rappelle une des plus effroyables batailles de la guerre Iran-Irak, quand les canons de Saddam Hussein avaient écrasé les pasdarans sous un déluge d’artillerie : six millions d’obus, quatre au mètre carré. A la sortie de la ville, la pluie et le brouillard enveloppent le désert, et la route, excellente, file, droite comme une flèche, au milieu d’un désert lisse et caillouteux, idéal pour jeter des divisions blindées. Plus un civil, plus un militaire sur les derniers trente kilomètres. Cette région est un no man’s land. Au bout, le silence et une ville-frontière vide, où deux ânes oubliés trottinent sur le macadam désert de l’autoroute. De l’autre côté, il y a les premières lignes irakiennes. Un jour prochain, ici, il y aura du bruit et de la fureur.

Jean-Paul Mari

24 janvier 1991

Par Jean-Paul Mari

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