ALGERIE , FRANCE

"Des milliers de militants massacrés par leurs frères" !

Le poison de la « bleuite »

La pus grande opération d’intoxication de la guerre (SPECIAL ALGERIE)

SPECIAL ANNIVERSAIRE ALGERIE.

A l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance, Grands-Reporters.com remet en ligne toute une série de reportages consacrés à l’Algérie ces dernières années.

Méconnue, cette opération d’infiltration et d’intoxication des services secrets français a abouti à des purges délirantes au sein du FLN. Jean-Paul Mari nous raconte cette incroyable machination

Ce jour-là, la Casbah est triste et les cafés silencieux. Depuis que l’austère FLN a pris le contrôle de la vieille ville au coeur d’Alger, il a interdit à ses habitants d’écouter la radio, de fumer et de jouer aux dominos. C’est l’été, le soleil est de feu, les rues bondées, mais, dans les cafés maures, les hommes sirotent leur thé en silence. Personne n’ose allumer une Bastos. La Casbah est aux ordres. Le FLN n’a pas hésité à trancher le nez et les oreilles de ceux pris en train de fumer le tabac « colonial », façon radicale mais efficace de prendre toute la population en main. Et les « choufs », les guetteurs, adultes ou enfants, signalent immédiatement au Front le moindre mouvement suspect.

Personne, pourtant, ne remarque le petit groupe de sept à huit hommes qui s’est engagé dans les escaliers de la rue Porte-Neuve de la basse Casbah et remonte les ruelles en se mêlant à la foule. Ils ont le teint mat des Arabes, portent des bérets, des casquettes, des vestes et les « bleus » de chauffe à la mode dans le quartier. Au bout de la rue, un café maure est tenu par un patron ouvertement acquis au FLN. Les hommes poussent le rideau de perles, entrent et s’assoient parmi les clients.

« Ah ! Alilou. » Le patron ouvre les bras et sourit en reconnaissant l’adjoint de liaison de Yacef Saadi, chef tout-puissant de la ZAA, la Zone autonome d’Alger. Son sourire se fige quand il voit les intrus distribuer des cigarettes aux clients éberlués et Alilou allumer la radio et dénicher les jeux de dominos sous le comptoir... « Tu es fou !Le Front ne me pardonnera pas ! » Un énorme coup de poing l’envoie valser sous le bar et met fin à ses protestations.

« Ecoute bien. A partir d’aujourd’hui, le Front n’existe plus... Et c’est lui qui commande ! » Lui, c’est le capitaine Paul-Alain Léger, l’homme des services français, adjoint du célèbre colonel Godard et patron du GRE, le Groupe de Renseignements et d’Exploitation, qu’il a créé quelques mois auparavant. Adossé à l’entrée du café, visage sombre brûlé par le soleil, mince, calme et silencieux, il serre sous sa veste une mitraillette Mat 49, prêt à ouvrir le feu.

L’opération va se répéter tout au long de la journée dans les cafés maures de la vieille ville. Au soir, quand les « bleus » du capitaine Léger s’en vont, les clients, tout heureux, ont retrouvé le plaisir interdit de fumer et toute la Casbah résonne du claquement joyeux des dominos et de la musique de Radio-Alger. La loi du FLN est mise à mal et son image passablement écornée. Le capitaine Léger a réussi son opération, frapper le FLN de l’intérieur, en utilisant des Algériens, ses bleus.

Objectif : infiltrer le FLN, le noyauter, le détruire de l’intérieur. Il est convaincu que la lutte doit être menée avec le concours des musulmans, notamment des anciens du FLN, qu’il a retournés. Il y a d’abord Alilou, ancien adjoint de Yacef Saadi mais peu convaincu par les thèses de l’indépendance. Farès, autre adjoint d’un chef important d’une région militaire. Khouas, petit maquereau, amoureux des femmes, de l’anisette et des belles chaussures, revenu très éprouvé du maquis et de son régime de marche forcée et d’eau douce. Et tous les autres...

A chaque arrestation, la méthode du capitaine Léger est la même. Il se fait conduire dans la cellule du prisonnier, sûr d’être torturé. Léger n’utilise pas ces méthodes. Il lui offre un café, une cigarette, lui explique que le FLN a perdu la guerre depuis que les paras de Massu ont démantelé ses réseaux pendant la bataille d’Alger, que ce confit « est une guerre civile entre Français » et qu’il peut éviter la prison, la gégène et la mort en travaillant du côté des futurs vainqueurs, avec le GRE, avec lui. Le capitaine Léger, extraordinaire psychologue, sait trouver les mots pour convaincre, ne force jamais l’adhésion mais écarte sans états d’âme ceux qu’il perçoit comme irrécupérables. Et le plus souvent, la tactique fonctionne.

Le capitaine Léger en opération

Les anciens du FLN, rompus aux méthodes de la clandestinité, vont se transformer en d’authentiques bleus, d’une fidélité indéfectible à leur capitaine et d’une efficacité terrifiante envers leurs anciens camarades. Ils seront jusqu’à trois cents. Dans cette guerre, tous les coups sont permis, surtout les plus tordus. Et le capitaine français, vétéran de la guerre perdue d’Indochine, est devenu un expert de la lutte contre la subversion. Même s’il n’imagine pas qu’il vient de mettre en marche une machine ter- rifante, la « bleuite », où son génie de la manipulation allié à la paranoïa maladive du FLN va aboutir à la liquidation physique de milliers de cadres du Front, bien plus que ceux tués en opération lors de toute la guerre d’Algérie.

Comme toujours, au coeur de cette bataille brutale entre hommes, aux moments clés, il y a des femmes. Ce matin-là, Léger a rendez-vous avec une inconnue qui l’attend, enroulée dans une cachabiah grise devant la Grande Poste. Ouria a 18 ans à peine, des cheveux noirs, des lèvres pleines, des yeux en amande, une musulmane au français parfait. Ouria est en colère. Son mari, cadre du FLN, la trompe. Pour se débarrasser d’elle, il l’a même dénoncée. Elle veut se venger. Le capitaine vient de recruter « Ouria la Brune », celle qui se révélera être sa meilleure agente. Il l’infiltre dans la Casbah et les renseignements pleuvent. Dans un bordel de la ville, elle entend Ali la Pointe, second de Yacef Saadi, parler d’une cache d’armes à sa maîtresse. Le stock d’armes sera retrouvé et saisi. Et la maîtresse-prostituée... égorgée par le FLN.

Un jour, Ouria la Brune appelle, désespérée. Le FLN veut l’envoyer comme infirmière au maquis. Il faut agir, vite. Léger mobilise ses bleus, feint une descente dans la maison qui abrite Ouria, la découvre, veut « l’arrêter ». Elle s’échappe. Quelques coups de feu sont tirés en l’air. Et le lendemain, la Casbah répète à l’envi l’histoire de l’héroïne qui a échappé sous le feu à l’armée française... bien trop précieuse pour être envoyée dans la montagne. Rapidement le réseau s’étoffe. Léger a recruté une deuxième femme. Blonde, yeux verts, peau claire, kabyle. Son mari, militant du MNA, le Mouvement national algérien, a été abattu par un homme du FLN. Vengeance ! Elle se prénomme également Ouria. Désormais, il y aura Ouria la Brune et Ouria la Blonde, un duo ravageur.

Alger n’est pas encore totalement pacifié. Yacef Saadi et ses poseuses de bombes sèment le sang et la terreur. Au casino de la Corniche, les jeunes danseurs européens ont les jambes arrachées par les explosifs placés sous le parquet. Infiltrée, Ouria la Blonde approche l’agent de liaison de Yacef Saadi, celui qui lui porte les messages mais ne peut aller plus loin. Ouria la Brune, plus experte, prend sa place, porteuse d’une lettre qu’elle remet à l’homme. Elle le quitte en le saluant d’une tape cordiale et patriotique dans le dos, avant de jeter le morceau de craie qu’elle tenait à la main.

Les guetteurs de Léger, hommes, femmes et enfants, n’ont aucun mal à suivre l’agent de liaison marqué au dos d’une trace crayeuse. Il les conduit droit à la planque de Saadi. Le chef terrible est arrêté et ressort sans un hématome... d’une nuit avec les paras. Et comme par hasard, la cache d’Ali la Pointe est aussitôt découverte. Elle saute. La Zone autonome d’Alger n’existe plus, les bombes se taisent, la capitale revit.

Léger a une idée de génie. La ZAA est morte, vive la ZAA ! Ses bleus, anciens cadres FLN, prendront la place des chefs tombés. S’ensuit une longue correspondance, par boîtes à lettres clandestines et faux cachets interposés, avec le maquis de la wilaya III, dirigé par le commandant Amirouche. Peu à peu, Hani, Safi, dit « Basile », et les autres vont s ?imposer comme les « chefs » officiels du FLN à Alger. Les bleus poussent l ?audace jusqu ?à envoyer un des leurs au maquis participer à une réunion au sommet !

En retour, un document remis par le FLN arrive entre les mains du capitaine français : « Le porteur de cet ordre de mission est habilité au nom de la wilaya III à représen-ter l ?Armée et le Front de Libération nationale au sein de la one uto-nome ?d ?Alger. ? » Léger éclate d ?un grand rire incrédule. Muni des tampons et des cachets officiels, le voilà devenu le nouveau chef de la ZAA !

videmment les bombes n ?explosent plus. Et le maquis s ?inquiète régulièrement de ce silence malgré les armes envoyées aux « cama-rades » de la capitale. Au point que Léger est obligé d ?organiser un faux attentat qui fait plus de bruit dans la presse que de mal sur les hauteurs d ?Alger. Le FLN se méfie et, six mois plus tard, la situation est devenue intenable. Le capitaine se résout à en finir avec la fiction de la ZAA, après une dernière opération coup de poing au coeur du maquis FLN qui permet de rafer l’état-major complet d’une région militaire.

La Zone autonome a vécu. Pas la désinformation, ni l’intoxication et la manipulation. Dans une planque de Maison-Carrée, lors d’une rafe de circonstance, une jeune femme réussit à s’échapper. Tadjer Zora, dite « Roza », est à peine coupable d’avoir confectionné un drapeau algérien mais sa fuite intrigue Léger. Il la fait arrêter à son domicile familial de Bordj-Menaiel. Roza est jeune, jolie, visage fin, yeux très noirs, pommettes hautes, une Kabyle. Charmante, mais rebelle. En témoigne la hâte avec laquelle elle accepte l’offre de collaborer. Le capitaine Léger n’y croit pas.

Dans son bureau, il lui lit la correspondance de responsables du maquis censée prouver que tout le maquis est infiltré. Les lettres sont imaginaires mais les signatures et les cachets authentiques. Un coup de téléphone bienvenu oblige Léger à prendre l’appel dans le couloir. Et, du coin de l’oeil, il observe Roza qui mémorise chaque nom au bas des lettres. Roza est libérée, promet de rappeler, ne rappelle pas et disparaît. Auparavant Léger a pris soin de la promener, assise à ses côtés, dans sa 203 Peugeot, au grand marché de Bordj-Menaiel, observé par des centaines de paires d’yeux.

Quand elle arrive au maquis, elle a le malheur de tomber sur un personnage noir comme la mort, Ahcène Mahiouz, que les hommes du maquis surnomment « Eichmann ». Il est le second du commandant Amirouche, chef de la wilaya III en Kabylie. Ahcène, rebelle de 35 ans, qui deviendra très vite connu comme « Ahcène la Torture » est un animal à sang froid. Pas de sentiment, le goût du travail bien fait, une vie sacrifiée à la révolution, une paranoïa pathologique et la conviction que les traîtres se cachent partout, surtout chez les insoupçonnables.

Rémy Madoui, cadre du FLN torturé dix-sept jours d’aflée par Ahcène, se souvient de ses nuits passées au fond d’un trou de terre, une corde autour de son cou reliée à la main d’Ahcène qui dormait au bord de la fosse. Dix-sept jours... un record pour Ahcène qui expédie généralement ses victimes en une nuit. Sa préférence va vers la torture de « l’hélicoptère ». La victime est suspendue à une corde, pieds et poings liés dans le dos, son ventre nu offert à un brasero. Le supplicié monte et descend au gré de l’interrogatoire. Ahcène ne pose pas de questions, il dit seulement : « Inid ! », « Parle ! » en kabyle. Au bout de la nuit, l’homme est mort ou fnit égorgé.

Roza, suspectée de collaboration par Ahcène, se défend vigoureusement. Des traîtres ? Il y en a plein le maquis ! Et elle raconte les lettres et les signatures vues chez le capitaine français. Ahcène veut en savoir plus. Au bout d’une nuit d’« hélicoptère », la jeune femme agonise après avoir reconnu sa « trahison » et livré des mots de passe imaginaires, des noms de code inventés et les dizaines de noms qu’elle connaît, amis, famille ou militants du FLN. Le couteau achève la malheureuse. A l’aube, Ahcène tient sa victoire et une conviction : le maquis est infltré par les bleus du capitaine Léger.

Il court en informer son supérieur. Le commandant Amirouche est un personnage hors du commun, un chef d’un courage et d’une dureté inouïes, à la fois aimé et redouté. Il est très religieux, croit aux esprits des ancêtres et au FLN comme un idéal absolu. Il est la guerre, le peuple, la révolution, qui ne peut conduire qu’au sacrifice suprême. Amirouche est un intégriste. Il dit : « La révolution ne commet pas d’injustices, elle fait des erreurs », « Oui, on peut massacrer le tiers des révolutionnaires pour sauver les deux autres », et « Pour éliminer la gangrène, il faut couper jusqu’à la chair fraîche ». Lui aussi est atteint d’une paranoïa aiguë.

En écoutant Ahcène faire son rapport, il lui ordonne de pousser plus loin les investigations, d’aller jusqu’au bout. Commence alors un efroyable marathon nocturne qui voit défler tous ceux dont le nom est cité par le délire des suppliciés. « Inid ! » (« Parle ! »)... ils avouent ! Et chaque passage à « l’hélicoptère » fournit une nouvelle liste de noms. Le virus de la « bleuite » gagne toute la wilaya. Léger le machiavélique a vu juste, le FLN est obsédé par les complots, il vient de lui en fournir un, magistral. Et continue à l’alimenter. Quand un militant FLN, libéré, regagne la montagne, la fouille obligatoire découvre parfois un petit rouleau de papier - une liste de « collaborateurs » - cousu à son insu dans les semelles de ses chaussures. Les protestations du malheureux sur la perfidie des Français n’y changent rien. La spirale est sans fin.

A Alger, le capitaine français interroge Kouider, un dur des durs, militant inflexible. Léger le comprend aussitôt, ne le maltraite pas et le fait nourrir généreusement pendant trois semaines. Lors de leur dernière rencontre, il reconnaît : « Je comprends tes convictions et je les respecte. Avec moi, c’est fini. Pour toi, c’est la prison de Barberousse... » Au cours de son transfert, le gendarme d’escorte a l’air absent, la voiture ralentit dans un tournant, Kouider saute dans le fossé et le gendarme tire deux coups de feu en l’air. L’évadé rejoint aussitôt le maquis et ses camarades, ravis, pour reprendre le combat.

« Tiens ! Les Français ne t’ont pas torturé..., remarque Ahcène, et tu as même grossi en prison. » Une nuit d’« hélicoptère » et le traître avoue. Tous ses camarades sont arrêtés. Et torturés. Le mal de la « bleuite » n’a pas fini de s’étendre.

Le 3 août 1958, Amirouche envoie une mise en garde sous forme de circulaire aux chefs des autres wilayas : « Cher frère, j’ai le devoir de vous informer, en priant Dieu que ce message vous parvienne à temps, de la découverte en notre wilaya d’un vaste complot ourdi depuis de longs mois par les services français (...) s’étendrait à toutes les wilayas d’Algérie (...) jusqu’aux bases de la Tunisie et du Maroc (...) noyautage de l’ALN (...) grâce à Dieu (...) arrestations (...) interrogatoires énergiques (...) mesures draconiennes (...) » Les consignes sont claires, il faut éradiquer le mal avant qu’il dévore la révolution. Et tant pis pour les innocents, « des martyrs, quoi déplus beau ! » décrète Amirouche.

Rémy Madoui, rescapé, évadé et qui rejoindra l’armée française avant de s’exiler aux Etats-Unis, se rappelle le quotidien « horrible » du maquis où des hommes insoupçonnables tombent, où chacun se méfie de l’autre, surveille ses paroles, ses gestes : « Un enfer ! » Amirouche pointe notamment tous les intellectuels que le FLN a appelés au maquis. Des milliers de journalistes, étudiants, médecins, profs, dont il s’est entouré. Tous des traîtres ! L’occasion pour les anciens cadres nés dans la montagne et un temps écartés, de prendre leur revanche, avec une férocité particulière.

Le capitaine Léger parle de quatre mille victimes. Rémy Madoui en a décompté 3 000 dans la wilaya III (Kabylie), 2 000 en wilaya I (Aurès), 1 500 en wilaya IV (Algérois) et 500 en wilaya V (Oranais).

Quand la « bleuite » finira par s’éteindre, Amirouche sera mort, tué par les Français, Ahcène la Torture se fondra dans l’anonymat et disparaîtra, le capitaine Léger reprendra le combat ailleurs et la révolution, minée de l’intérieur par les purges, aura dévoré une partie de ses enfants, la fleur de l’intelligentsia et de ses cadres, ceux qui manqueront si fort au jour de cette indépendance algérienne tant attendue.

Par Jean-Paul Mari

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