USA , FRANCE 13 avril 1996

Critique Télécinéobs

Le ring des lumières

Boxe

Le film « les Rois du ring » nous le confirme avec force : la boxe n’est sans doute pas un sport d’intellectuels, mais c’est une matière de choix pour les intellectuels. Il suffit de se pencher sur le carré de lumière d’un ring, de regarder à travers cet œilleton précieux, de tout observer, les combats, le public, les salles d’entraînement, les boxeurs, les managers et les admirateurs, d’ouvrir grands ses yeux, son intelligence et son cœur, pour lire le monde et com- prendre son temps. Le champion est un héros, à la fois bourreau et victime. Qu’importe qu’il soit méchant, laid et bête ou, au contraire, gracieux, doux et brillant : il est toujours un symbole de son époque. Comme un grand écrivain, un musicien sensible, un peintre de génie. A leur façon, à coups de poings, les boxeurs écrivent la légende d’un siècle. Mai 1919, Toledo, Etats-Unis : l’Amérique est sauvage comme la boxe de Jack Dempsey opposé au puissant Willard, plus lourd de trente kilos. On ne laisse pas souffler l’adversaire au tapis, on le frappe dès qu’il parvient à se relever... Boxe de bûcherons. Dempsey vainqueur affronte l’élégant Georges Carpentier. La France se prend à rêver. C’est le début des années folles. Les deux hommes s’étreignent chaleureusement, sincères, avant de s’entre-tuer. Carpentier se brise la main au deuxième round, se tait et continue jusqu’à l’inévitable KO... « La France, monsieur, n’avait pas le droit d’abdiquer ce jour-là », confiera-t-il, bien des années plus tard, vieillard mince aux yeux plus pâles que jamais.Voici déjà Jimmy Tunney, moderne, écologiste, scientifique, face à la dureté de Dempsey. « C’est la première fois que j’ai le sentiment que quelqu’un veut me tuer », dit Tunney. Il est vainqueur. Au même moment, Charles Lindbergh vole au-dessus de l’Atlantique. Le monde va-t-il faire un grand bond en avant dans la modernité ? Non. Voici la montée de Mussolini et de Hitler, et l’ombre archaïque de la guerre. En 1933, le champion italien s’appelle Primo Carnera, un géant puissant, niais et ridicule qui finira sa carrière en boxant... un kangourou. Pour l’heure, on l’affuble d’une chemise noire et le Duce préside la grand-messe. Face à lui, la démocratie américaine, le grand Joe Louis, le « bombardier noir ». Noir mais sage. Noir mais soumis. Dans une Amérique du New Deal, des grandes lois sociales mais aussi des syndicats infiltrés par la Mafia d’Al Capone.Juin1936, le nouveau champion est allemand. Max Schmeling utilise le cinéma, voit et revoit chaque combat de Joe Louis, note qu’il est vulnérable au direct du droit, dirigé vers le haut, à gauche de la tête. Application sur le ring : Joe Louis est KO. Schmeling rentre à Berlin en zeppelin, fêté comme un héros du Reich, symbole de la race supérieure. Schmeling n’est pas nazi, son manager est juif. Qu’importe ! La boxe archaïque agrège toujours les forces du moment. Juin 1938 à New York : la revanche augure du sort de la Seconde Guerre mondiale. Joe Louis, félin, lance de grands coups de pattes. Il faut voir au ralenti la tête de Schmeling, secouée, sidérée, défaite. Joe Louis défendra vingt-cinq fois son titre, victorieux, irrésistible comme l’Amérique d’après-guerre.Juin 1948, l’époque du maccarthysme, des services et des coups bas. Dans la salle, il y a Hoover, chef du FBI ; un acteur de Hollywood, témoin à charge dans les procès en sorcellerie po- litique de l’époque, et Bob Hole le comédien. That’s entertainment ! Walcott, le boxeur chorégraphe, commet l’erreur de danser devant un Joe Louis vieilli qui l’assomme avec sagesse. Vient Rocky Marciano, fils d’immigrés italiens, pauvre bien sûr, sans manières mais affamé des richesses du rêve américain. Un cœur gros comme ça, mais un punch-séisme que l’on peut mesurer sur l’échelle de Richter. Il ne frappe pas, il démolit, se fait ouvrir les arcades, saigne comme un bœuf, mais avance et frappe plus fort encore. Et ses adversaires finissent par s’affaisser, bras en croix, dans les cordes. Affreux, sale et méchant. Mais malin. Le taureau se retire à temps. Sans se faire estoquer. C’est l’heure du tête-à-tête final entre Blanc et Noir. Des duels répétés entre « Raging Bull » Jake La Motta et Ray « Sugar » Robinson le divin. Désormais, la boxe sera noire.Cassius Clay arrive. Et le gentil Noir qui « vole comme un papillon et pique comme une abeille » se fait présomptueux, insolent : « Je suis le plus grand ! » Provocateur : « Je suis imbattable, je suis le diable ! » Subversif comme MalcolmX ou comme les champions olympiques qui en 1972 dressent sur le podium un poing ganté de noir, il refuse d’aller se battre au Vietnam. « Moi, un Noir, tuer des Jaunes, pour le plus grand profit des Blancs ? Jamais ! » On veut le briser, on l’emprisonne, il devient musulman, chante dans les cabarets pour payer ses avocats et revient, plus fêlé, plus grande gueule que jamais. Le 30octobre 1974, à Kinshasa, la nuit africaine est à lui. Cassius Clay, devenu Mohammed Ali, réussit un impossible et magnifique come-back. Foreman, le champion du monde, est jeune et puissant. Ali, alourdi par son inactivité forcée, est donné perdant. Il se fait attendre, gesticule, provoque, s’échauffe. Et Foreman s’énerve. Ali se love dans les cordes, tend son piège mortel, laisse l’autre brûler toute son énergie. Au huitième round enfin, il consent à se détendre et abat Foreman. La victoire de l’intelligence contre la force nue. « Je suis le maître de la boxe ! », hurle Ali, transcendé. Il a raison. Seul contre tous. Alexis Philonenko, grand philosophe spécialiste de Hegel et de Kant mais passionné du noble art, note que cette nuit-là, en Afrique, la boxe a dit tout ce qu’elle avait à dire. Il y aura d’autres combats surhumains. Frazier-Ali descendront du ring pour aller à l’hôpital. Et Ali, victorieux, s’écroule, si faible, si épuisé, si meurtri qu’il dira : « Ce jour-là, j’ai vu la mort. » Aujourd’hui, Mike Tyson n’a pas cette flamboyance. Il est de notre époque avec sa violence, sa haine, son corps body-buildé et sa boxe de robot-cop. Quand il va en prison, c’est pour viol. Fini le temps de la révolte, voilà venu celui du fric et des bêtes de ring.Clay le magnifique vieillit, mangé par la maladie mais fidèle à ses idéaux ; Joe Louis le gentil Noir a fini ruiné, portier dans un casino de Las Vegas ; Primo Carnera le bouffon est mort d’une cirrhose du foie ; Rocky Marciano, mort dans un accident, n’a pas eu le temps de profiter de son rêve américain ; Max Schmeling est devenu président de Coca-Cola dans l’Allemagne vaincue par l’Amérique... Documentaire magnifique, « les Rois du ring » content un bout de l’histoire du monde, la tragédie de l’homme, avec sa face d’ange et de démon. Comme sur les anciens bas-reliefs grecs où l’on voit l’effigie des combattants antiques, il y aura toujours, à la table du banquet de Platon, une place réservée à un de ces boxeurs aux poings gantés. Comme une image irremplaçable de l’humain.

J.-P. M.

Lire le reportage (Pdf) sur Marvin Hagler "the Marvelous"

13 avril 1996

Par Jean-Paul Mari

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