MEXIQUE

Pollution dans la capitale du Mexique

Le soleil noir de Mexico

"Quand le "smog", le brouillard est trop fort, je garde mes enfants avec moi, je m’assois sur le lit et je ferme la fenêtre "dit Elisa en se frottant les yeux.

Il faut d’abord passer les montagnes, rouler dans un bus de nuit sur l’asphalte encore brûlant de la route, se laisser bercer… chaque virage, la nuque molle et les tempes en sueur, comme lors d’un cauchemar tropical qui vous brouille le corps et l’esprit. Puis la route plonge d’un coup et on se réveille, en sursaut, accroché à son siège comme au bord du lit, les yeux écarquillés. La ville est là. Et elle brille aussi fort que la mer des Sargasses une nuit de pleine lune. Des millions de lumières, une débauche d’ampoules, de lampadaires, de phares de voitures, de fenêtres ‚éclairées et d’enseignes arrogantes et lumineuses, qui tremblent dans la nuit sale de Mexico, comme les yeux glauques d’une cellule monstrueuse, une amibe qui s’étalerait sur l’enveloppe sombre de la terre volcanique. On avance. Et très vite le regard devient douloureux. Ici, la lumière est prisonnière ; elle se reflète dans la masse d’un ciel épais, brillant de poussières, de cendres et de gaz d’échappement, une chape mauvaise qui enveloppe la cité ‚, l’arrête au ras des toits, l’étouffe, l’empoisonne, la tue dans une étreinte mortelle qui n’a rien d’amoureuse sinon la force et la proximité des deux corps. Vivre… Mexico, c’est souffrir. Elisa a les yeux rouges. Des cheveux d’un noir de jais, les dents blanches d’une jeune Indienne de vingt et un ans, la peau mat des filles de la terre mais des yeux gonflés, injectés de sang, malades et irrités, comme quelqu’un qui passe son temps… se frotter les orbites du revers du poignet. Elisa Mora Chavez s’est mariée… quatorze ans ; elle a trois enfants, en attend un quatrième et n’a jamais connu de Mexico que les murs de son quartier de la "Colonia Lomas de Capula". C’est une vallée au nord-ouest de la ville, avec deux coteaux réguliers de chaque côté ‚ et un sillon central, une simple fissure de la terre. Autrefois, il y avait ici une immense hacienda, avec des chevaux, des arbres, des fontaines et du soleil. Tôt le matin, assis sur l’herbe, on pouvait regarder la brume se lever, découvrir les sommets enneigés des deux volcans mythiques, le Popo et l’Ixta, et un peu plus bas, … mi-pente, les petits villages de montagnes lovés sous les ailes des Dieux. L’air alors était pur et transparent. C’était au temps où tout le pays parlait encore de Mexico l’Aztèque, "la ville qui est au milieu du lac de la lune", cité lacustre entourée de fleuves et de montagnes, construite comme une forteresse divine, capitale au dessin parfait, théocratique, impérial, faite pour régner, posée au centre d’un empire … venir, au centre du monde. On cherche… deviner ce qui était, ce qui se cache encore...Et il ne reste rien d’un paysage. Sinon une succession de toits de ciment, de courettes en béton, de murs de briques … demi montés, d’antennes de TV, de morceaux de ferraille tordue, armatures déjà… rouillées qui attendent leurs pesant de murs … venir et, tout autour, des chemins de terre sèche, encombrés de caillasse et des carcasses noires de voitures disloquées. Chaque maison est la même, simple reproduction de l’autre, sans imagination, sans couleur et sans ombre sous un soleil noir de crasse. La "Colonia" a poussé il y a vingt ans … peine, quand les paysans du Mexique, chassés par la misère et fascinés par la mégalopole, sont venus jusqu’ici planter deux ou trois piquets, un bout de plastique et parfois quelques tôles. Ils ont investi les carriÈres, habité les grottes des anciennes mines et ont travaillé jour et nuit pour transformer leur bidonville en quartier de misère. Aujourd’hui, leurs enfants surnomment le District Fédéral de Mexico, le "Détritus Fédéral", ils écoutent "Sex Pistols" et respirent de la colle dans des sacs plastiques. Aujourd’hui, la ville chaotique a avalé la vallée, ses pentes, l’horizon. Ne reste que le ravin, trop pentu pour permettre les constructions, une profonde fissure gorgée d’ordures rejetées par les habitants, terre saupoudrée de sacs plastiques, de cartons, de boites de conserve et de chiens crevés, rigoles en putréfaction qui veinent les pentes de la "Colonia". L’été, quand les lourdes pluies de Mexico inondent la crevasse, elles emportent un flot d’ordures et quelques maisons qui s’effondrent avec leurs murs, les meubles, les hommes et leurs chiens. Tout cela pue le désespoir. "Quand le "smog", le brouillard est trop fort, je garde mes enfants avec moi, je m’assois sur le lit et je ferme la fenêtre "dit Elisa en se frottant les yeux. Elle ne sait pas trÈs bien pourquoi mais chaque fois que le nuage sale enveloppe sa vallée, les yeux lui piquent encore plus que d’habitude, la gorge brûle et les enfants se mettent… tousser sans discontinuer. Parfois, elle accompagne les petits à la maternelle, à six rues de sa maison et revient "avec les yeux en feu et la tête douloureuse". Quand tout le monde est trop malade, quand les bronchites, les angines, l’asthme et les conjonctivites deviennent insupportables, Elisa ne demande pas un docteur, "quand il vient, c’est qu’on meurt ", elle préfère pousser jusqu’à la pharmacie demander "un cachet " pour ses enfants et un peu de glucose pour elle. Puis, elle s’enferme dans l’unique pièce de sa maison et attend que le "brouillard " se lève. Sur la terrasse, le linge… séché… une vilaine couleur café et les cols de chemise sont noirs en deux heures. Quand Raoul, son mari, rentre du chantier du métro où il travaille, il lui raconte que les ouvriers ont les yeux qui pleurent toute la journée. Par la fenêtre, on voit le ciel s’obscurcir : "Aujourd’hui, ca va. On distingue la maison rouge, celle l…, … un kilomÈtre d’ici.. ""dit Elisa en se frottant les paupières. "Parfois, on ne voit rien … plus de deux cents mètres. Cet hiver, pendant quinze jours, il faisait nuit, le ciel était noir. A la TV, ils disaient qu’il ne fallait pas courir." Il est midi, Elisa parle et le ciel se fait plus sombre, le brouillard plus dense, les yeux piquent, la gorge commence … gratter...Doucement, la jeune femme se lÈve et va fermer la fenêtre. Elisa ne connaît que le "brouillard", elle ne sait pas ce qu’il contient. A l’autre bout de la cité, l’écrivain Homero Aridjis tourne en rond entre les murs de sa villa, pleine de couleurs, de livres et de tableaux. Lui, il sait. Et il enrage. Il est né dans l’état du Michoacan et a passé sa jeunesse … suivre trois migrations : celle des baleines grises qui viennent du détroit de Bering jusqu’aux côtes du Mexique ; celle des tortues marines qui traversent l’océan pour venir pondre ici ; et surtout le grand voyage des papillons "monarques", cinq mille kilomètres et quatre vingt dix jours d’efforts pour arriver jusqu’… son village natal, transformer les arbres, les champs et les maisons en paysage de couleurs avant de repartir "comme des fleuves de papillons". Et il a les a vu commencer a disparaître :"je suis alors passé de la poésie contemplative… la poésie active : l’écologie." Avec d’autres intellectuels, pour étudier et dénoncer la pollution … Mexico, il a fondé en 1985 le "groupe des cent" de Mexico. Depuis, il ne décolère pas : "Héraclite a dit : le soleil sera puni s’il va au delà… de ses mesures...explose l’écrivain. "Mexico sera punie parce qu’elle est allée bien au delà… de ses moyens !" Il se calme, se rassoit et fait le bilan du désastre. D’abord, la surpopulation, la ville est un pays dans le pays, avec quinze millions d’habitants dit le gouvernement, vingt millions affirment les écologistes, près d’un quart de la population du Mexique, coagulée dans une cité‚ large de quarante cinq kilomÈtres. Ici, l’air est pauvre. Nous sommes à 2240 mètres d’altitude et le déficit en oxygène atteint déjà… 23% par rapport au niveau de la mer. Plus grave : la ville est cernée par de hautes montagnes, une cuvette profonde qui empêche les vents de disperser la pollution. L’hiver, quand il fait froid, un phénomène d’inversion thermique transforme le ciel en un immense bouchon qui plaque la pollution au ras du trottoir ; au printemps, la belle chaleur du soleil combinée au rayonnement intense en altitude transforme les gaz polluants en ozone, un autre gaz, irritant, nocif, qui attaque les yeux, la gorge, les poumons et la peau ; l’été, quand les lourdes averses quotidiennes rincent le ciel de la ville, la pluie est faite d’une eau acide, dévastatrice, qui rongent les plantes et les corps. Il y a ainsi une météo de la pollution, comme il y a un horaire. Le matin et la fin d’après-midi sont propices au monoxyde de carbone, au bioxyde de souffre et aux particules suspendues ; la chaleur solaire de la mi-journée ajoute son lot de gaz d’ozone. Partout, de toute façon, on étouffe. La composition du cocktail visqueux qui poisse la ville tient en quelques chiffres : 3 millions de véhicules vieillots pour la plupart consomment chaque jour 30 millions de litres de mauvais carburant dont près de 10% est rejeté intact dans l’atmosphère ; 35 000 industries souvent polluantes, cimenteries, papeteries, aciéries, raffineries d’hydrocarbures et autres usines … poison, crachent les gaz au cœur même de la ville qui a rattrapé les anciennes banlieues industrielles ; chaque jour, 12000 tonnes de matières polluantes sont rejetées dans l’air ; une quantité inconnue de particules en suspension, mélange de poussières métalliques, de bactéries et de matières fécales se mélange aux gaz toxiques....En clair, Mexico pue l’essence, il y a de la merde dans l’air, on manque d’oxygÈne, le plomb attaque les nerfs des adultes et l’intelligence des enfants et l’ozone irrite tout ce qui ressemble … un être humain. Ici, l’écologie n’est pas un problème intellectuel mais un problème physique. Pour le comprendre, il suffit de faire quelques pas dans les rues de la ville. Pour le reste, il suffit de se pencher sur les IMECAS, -indices métropolitains de la qualité de l’air publié heure par heure par les autorités. Un tableau annonce clairement les étapes de l’empoisonnement : de 0 à 50, situation excellente ; de 50 à 100, situation bonne ; de 100 à 200, premiers problèmes ressentis par les personnes sensibles ; de 200 à 300, problèmes sérieux pour les personnes sujets aux affections respiratoires et cardio-vasculaires et premiers dégâts chez les personnes en bonne santé ; enfin de 300 à 500, intolérance… l’effort pour la population saine. En un mot, au-dessus de 200, il vaut mieux rester chez soi. Sauf que l’indice de pollution a atteint le taux de 398 en mars dernier et que pendant deux semaines, le gouvernement a du mettre en place la phase 2 de son plan anti-pollution : fermeture des écoles, interdiction de circuler pour un million de véhicules, réduction de 75% de l’activité industrielle..."Regardez le taux d’ozone ici !" s’énerve l’écrivain Homero Aridjis, "L’année dernière, il a dépassé la norme maximale internationale plus de 300 jours sur 365. L’OMS fixe le seuil dangereux … une heure par jour, une fois par an ; en 1991, nous en sommes … plus de 1400 heures de haute toxicité ! Folie." L’écrivain a raison : Mexico perd la tête quand les jardiniers du parc d’Allameda en plein centre de la ville s’aperçoivent qu’ils sont en train de faucher, avec le gazon, les corps de centaines d’oiseaux morts empoisonnés par la pollution ; quand la population découvre aprÈs la série d’explosions de Guadalajara,- deux cent morts-, que le centre des villes du Mexique est parcouru par des réseaux de canalisations o— l’eau potable se mélange aux hydrocarbures, et que les habitants dorment sur un lit d’essence ; Mexico s’affole quand une table ronde de scientifiques conclue en disant que dans cinq ans, si rien n’est fait, la ville pourrait ne plus être vivable ; Mexico perd la raison quand une mère pleure, devant son bébé d’un an malade depuis sa naissance, en répétant "qu’il n’est pas juste qu’on sacrifie une génération … la pollution" ; ou quand le ministre de l’éducation confie que "pour sauver les enfants, il faudrait tout simplement fermer la ville" ; Mexico devient folle quand elle laisse 15000 hommes, femmes et enfants vivre … genoux en triant quatorze mille tonnes d’ordures par jour … ciel ouvert, que les gamins mordus par un rat pissent sur leurs blessures avant de continuer leur tâche ou qu’un homme politique en est réduit … proposer l’installation de cent ventilateurs géants pour disperser le nuage mortel qui tue la ville. "Mexico a été détruite deux fois.. "dit l’écrivain, "la premiÈre par les espagnols, la deuxième par la surpopulation. Et cette destruction l… est plus systématique, plus incontrôlable. Même quand la circulation s’arrête pendant les vacances, la pollution ne disparaît pas. L’air n’arrive plus … se renouveler. Mexico s’auto dévore." La grande cité des AztÈques, une des plus belles villes d’Amérique latine est devenue une mégalopolis au soleil noir o— l’or de ses temples croule sous l’ordure. Mexico est une aberration, une ville martyr, cité du futur, celle que l’on observe et qui montre le chemin … ne pas suivre, celui de la catastrophe écologique. "Parfois, dit l’écrivain, soudain trop calme, je me demande s’il y a encore un futur pour Mexico ? S’il y a encore un futur pour nous ?" Dans un bureau de la mairie de la ville, Fernando Menedez, responsable de la lutte antipollution, a balayé d’un revers de main méprisant toutes les inquiétudes de ses concitoyens. Il a aligné une belle liste de mesures technocratiques, parlé des quatre mille sept cent millions de dollars investis, "d’un effort jamais consenti par aucune ville dans le monde", de millions d’arbres… planter, d’une nouvelle formule d’hydrocarbure, moins volatile, moins polluant, du parc automobile… changer et de l’horizon 2004- 2006, "qui s’annonçait radieux". Et il a conclu, souriant et arrogant, d’une phrase définitive : "comme ville du tiers-monde, je trouve que Mexico est une ville merveilleuse !" Dans son bureau moderne et clair, l’odeur de l’essence ne parvenait pas … filtrer. En bas, sur la place du Zocalo, les voitures crachaient leur gaz mortel et… l’autre bout de la ville, Elisa devait se lever une nouvelle fois pour fermer la fenêtre contre ce "brouillard " qui faisait tousser ses enfants. Le lendemain, à l’aéroport, l’avion a crevé la couche noirâtre et la cité a disparu dans la brume. Tout s’est embrouillé dans les nuages sales puis, progressivement, le coton des cumulus a commencé… briller et enfin, comme une accession… un autre monde, est revenu un soleil aveuglant, la lumière du ciel retrouvé et une couleur oubliée : le bleu.

Jean-Paul MARI.

Par Jean-Paul Mari

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