USA août 2005

Au Wyoming, les taureaux bouillent, fulminent, explosent...Ils volent !

Le taureau par les cornes.

Un ordre murmuré, une porte libérée : il n’en faut pas davantage pour que la danse commence. Furieuse et enragée. Impétueuse et désordonnée. Qui, invariablement, prévient un torrent de muscles en fusion, deux naseaux dilatés par l’effroi et quatre sabots désordonnés à l’extrême. A Cheyenne (Wyoming), dans un décors de western plus vrai que nature, les taureaux bouillent, fulminent, explosent. Plus surprenant encore : ils volent ! Et n’envisagent leur exercice qu’en état de lévitation. Touchent-ils un tant soi peu le sol qu’ils éprouvent, dans la seconde, le besoin de l’abandonner au plus vite, de rebondir de plus bel, et de faire oublier, au bout du compte, leur statut de mastodonte. Un containeur monté sur ressorts, un cuve de mazout transformée en hélicoptère, à n’en pas douter, s’exécuteraient de semblable façon. En feignant d’ignorer leur poids. Comme un pied de nez existentiel à l’ordre du monde. La preuve par le mouvement que l’obésité est tout sauf une condamnation.

“ Warrior ” pèse une tonne. Ses épaules sont à peine moins étendues que la plaine qui l’a vu naître et l’empattement de son arrière-train aussi impressionnant que celui d’un 4X4. Dans sa robe rouge piquée de blanc, le colosse rue pourtant comme un cabri. Les pattes avants transformées en catapulte, celles de derrière constamment pointées vers le ciel. Et que je te chavire ! Et que je te culbute ! Le temps d’une respiration et l’animal ne s’appartient plus. Pas plus que le cow-boy qui le chevauche. Même rehaussé d’un casque, même caparaçonné de cuir, le supposé maître du jeu n’est déjà plus qu’une banale marionnette. Juste avant que de rendre les armes, de verser sur le sol et de faire son deuil des huit secondes d’équilibre minimales que lui impose le règlement. Comme sur les pistes d’athlétismes ou les pelouses de rugby ce sont les rouleurs de mécanique qui, en matière de rodéo, font aujourd’hui recette. Les chevaux sont là bien sûr, omniprésents, mais pas forcément en première ligne. Rançon d’un monde sécurisé à l’excès, le public, là comme ailleurs, réclame sa dose de risque par procuration. Il y a encore vingt ans, les rendez-vous obligés du Wyoming, du Dakota ou du Kansas faisaient peu cas de ces attractions hors normes. Alors que les fêtes même les plus reculées du calendrier se prennent aujourd’hui systématiquement au jeu. Qui, toujours, s’achèvent dans la poussière de l’arène mais qui, souvent, aussi, se terminent sur le brancard des secouristes. Dans les multiples enclos qui jouxtent le stade du “ Frontier Park ” de Cheyenne, les taureaux tant sollicités paraissent bien inoffensifs. Dodelinement calculé, œil absent, mâchoire tombante : rien qui, chez ces compétiteurs nés, ne traduise la menace. Pas même leurs cornes rabotées de telle façon que leurs extrémités épousent au mieux – c’est la règle – la circonférence d’une antique pièce d’un demi-dollar. La majorité, nés au Texas ou dans le Montana, sont issus de lignées ou de croisements de Long Horn, Hereford et surtout Brahma, spécimens importés d’Indes dès le début des années 50. Parce qu’ils éprouvent pour les sauts à répétition des dispositions particulières ? “ Non, plutôt parce qu’ils sont dotés des qualités inverses : le calme et la docilité ! ” Moustaches, brettelles et ventre conquérants, Norm Swanson est trop heureux d’introduire ce joyeux paradoxe. Et de mettre à mal tous les clichés qu’éveillent ces imposants animaux. Ses qualités de vétérinaire – au service du rodéo de Cheyenne depuis 36 ans – offrent à son point de vue quelques arguments. “ Aucun taureau, ni aucun cheval d’ailleurs, explique-t-il, n’est assuré de devenir une star du rodéo. Pas même un lauréat de second plan. Tout simplement parce que les animaux sauvages ne ruent pas naturellement. Certains adorent ça, d’autres pas. C’est une disposition et rien d’autre. ” Il faut trois ans pour connaître les réelles capacités d’un candidat à la danse de Saint-Guy. Deux de plus pour deviner s’il apprécie de répéter cette marotte. Et davantage encore pour savoir s’il supporte les multiples contraintes de transport et doses de stress qu’on lui promet avant que de passer à l’acte. Que l’on se rassure : la fameuse “ pression ”, chère aux athlètes de haut niveau, n’épargne ni “ Mauvaise Lune ” ni “ Ours Trépidant ”, ni “ Rivière en feu ” ni “ Je Suis un Tigre ”. Au contraire : du corral extérieur au stade proprement dit, mille occasions s’accumulent qui ne font qu’ajouter à sa montée en puissance. A la queue leu leu les Broncos ! Au pas les Brahmas ! Cinq heures durant, les compétiteurs annoncés n’ont d’autres alternatives que de s’engouffrer dans un entrelacs de barrières, de murs métalliques et de portes coulissantes que d’innombrables mains invisibles transforment en labyrinthe obligatoire. Sans compter les fouets qui excitent et les aiguillons qui dissuadent ! Pendant que le cow-boy se prépare en toute sérénité, son adversaire frémit déjà comme un damné. Jusqu’au box terminal, un cachot en bonne et due forme, où s’affaire encore une demi-douzaine de petites mains chargées de stimuler la bête et plus encore de souligner son bas ventre d’une sangle dont l’ultime tension – juste à l’instant du top de départ – participe encore à son désir immédiat de grimper au ciel ! Swanson minimise : “ C’est la base du rodéo. Plus la bête est en colère, plus son cavalier résiste, et plus la qualité du spectacle est assurée. ” Une quadrature qui n’échappe pas au public, aux organisateurs et, moins encore, aux propriétaires, eux-mêmes récompensés pour la bonne tenue de leurs cheptels où les bœufs placides et les chevaux amorphes n’ont aucune chance de le demeurer très longtemps. Les animaux n’ayant guère la possibilité de se plaindre, on imagine que trop les excès commis dans ce domaine. Dose de Tabasco placée sous la queue, épines accumulées sous la selle, parties génitales étranglée pour de bon : les anecdotes fourmillent qui accréditent plus d’un débordements. Il y a dix ans à peine, on signalait encore les agissements coupables d’une poignée de doux dingues qui malmenaient les quadrupèdes un tant soit peu rétifs à grand renfort de décharges électriques administrées juste avant qu’ils ne pénètrent l’enceinte. “ Quel intérêt j’aurais à maltraiter mes bêtes ? ” Dans son mobile home un rien rétro, Harry Vold, rubicond et aimable à souhait, n’accepte pas l’accusation. Propriétaire d’un ranch de 30 000 hectares, il a dépêché à Cheyenne pas moins de 400 chevaux et 160 taureaux. “ Tous, précise-t-il, en parfaite santé. ” Au-delà de leur mise en condition, les champions de rodéo profitent, de son propre aveu, de réels traitements de faveur. D’une nourriture de choix composée de divers compléments nutritionnels voire de quelques piqûres de fortifiants – pudiquement baptisées B-12 – supplémentaires. Même encombrés, leurs emplois du temps ménagent d’importantes plages de repos et une fréquence d’apparition qui n’excède jamais deux exhibitions par semaine. Vold toujours : “ Depuis quelques années, les contrôles sont innombrables et les associations de défense des animaux ne nous font aucun cadeau. Je n’ai rien contre, mais il ne faudrait pas oublier nos vieilles habitudes. Les bêtes ont certes une valeur [entre 10 et 20 000 euros par tête, NDLR], les cow-boys les respectent, mais ils doivent aussi se faire respecter. Toute l’histoire de l’Ouest est inscrite dans ce principe. ” Ce que craint l’important – douze fois élu meilleur propriétaire de l’année – c’est que l’essence même du rodéo soit petit à petit sacrifiée aux contingences écologiques de l’heure. “ Et comment voulez vous que je fasse régner l’ordre dans mes troupeaux ? Comment voulez vous que mes gars fassent correctement leur boulot ? ” Un coup d’œil périphérique dans les tribunes du “ Frontier Park ”, suffit à jauger l’importance du propos. C’est les deux pieds dans la tradition que sont plantées toutes ces bottes de cuir, ces jeans moulés et ces jambières ouvragées. Dans un univers de chiqueurs de tabac, de ficelleur de veau, de lutteur de bœuf qui, de toute évidence, font peu cas des priorités édictées par toutes les ligues, ententes et alliances dites de “ protection ”. William Hugues, chapeau et éperons usés jusqu’au cœur malgré ses 18 ans : “ Qu’on le veuille ou non, il y une morale au rodéo. Vous ne trouverez nul autre sport où les concurrents soient si proches des règles de la nature. Bien sûr que nous prenons souvent le dessus, mais franchement nous ne volons pas notre argent. Les risques sont là. Rien n’empêche vraiment un taureau à venir jouer des claquettes sur notre cage thoracique ou un cheval à s’amuser avec nous comme avec une balle de tennis ! ” Au terme d’une semaine de spectacle, les organisateurs de Cheyenne n’auront à déplorer que la mort de deux veaux et celle d’un cheval abattu après qu’il se soit cassé un patte à la faveur d’un dérapage inattendu. Mais ils ont aussi enregistré une belle cascade d’ecchymoses, de contusions et de bras cassés en échange. Même s’il a incité l’animal fonctionnel à devenir un animal récréatif, le rodéo n’a pas fondamentalement modifié les règles jadis popularisées par un certain Buffalo Bill. Un mélange de crainte et de respect, de domination et de combativité qui fondent si fort les préceptes d’une Nation beaucoup moins éloignée de sa culture rurale que l’on veut bien le dire. “ Quand l’Amérique est en crise, quand rien ne va plus, elle retourne toujours à ses sources et à ses racines : le rodéo, ses cow-boys et l’ordre séculaire qui les unit. ” Plus connu pour ses talents de yachtman ou de golfeur, John Fitzgerald Kennedy lui-même avait compris ce qui rapprochaient ces concitoyens les plus authentiques de la vie sauvage qui, il y a cent cinquante ans à peine, les a initiés et endurcis. Un parfait diagnostic rapporté en bonne place dans le programme des “ Frontier Days ” juste en dessous de deux portraits de valeur et de grandeur équivalentes : celui de Cosey Tibbs, plébiscité pour avoir un beau jour de 1955 couché 33 veaux en une seule après midi et celui de Mr. T., Brahma, lui-même admiré parce qu’il a désarçonné 73 des 87 cavaliers qu’on lui a opposés pendant trois saisons seulement !

août 2005

Par Benoît Heimermann

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