AFGHANISTAN 6 novembre 2001

Interview : Abdul Salam Zaeef, ambassadeur d’Afghanistan au Pakistan.

« Les Américains ont déjà eu 95 morts… »

Selon le représentant du régime des Talibans à Islamabad, deux raids des commandos américains en Afghanistan, à Kandahar et dans la province de Ghazni se seraient terminées en fiasco et quatre hélicoptères des forces spéciales auraient été abattus.

"" Le Nouvel Observateur.- Depuis le début des frappes, le 7 octobre dernier, les raids américains ont été quotidiens. Quels en sont les effets sur votre pays ?

Abdul Salam Zaeef.- Aujourd’hui encore, les bombardements ont été très durs. Excepté Djalalabad, toutes les autres villes comme Kaboul, Kandahar et Mazar-I-Sharrif ont été touchées. Une bombe est tombée sur le marché de Darawet, dans la province d’Oruzgan, à l’est de Kandahar mais nous n’avons pas encore de bilan. Sur le front nord, les bombardements aériens, aujourd’hui, ont fait 10 morts et 15 blessés. Le total des pertes civiles depuis le début des raids dépasse les 1 500 morts.

N.O.- Le Pentagone dit que la « première phase » est terminée, deux fronts sont ouverts près de Mazar-i-Sharif et, au nord de Kaboul, l’hiver approche...Comment voyez-vous l’évolution sur le plan militaire ?

A.S. Zaeef.- « Première phase »...qu’est-ce que cela veut dire ? Combien de phases ont-ils au total ? Pour le futur, Dieu seul sait. Pour l’instant, ils continuent leurs raids aériens et nous protégeons nos moudjahidines. Leur campagne n’est pas sans effets, ils touchent des lignes militaires, des tranchées mais aussi des mosquées et des hôpitaux. Quand leurs soldats viendront sur le terrain, au sol, ce sera une autre affaire ! Quant à l’hiver qui approche, nous ne savons pas quelle technologie les Américains vont utiliser.

Ici, l’hiver est très froid, très difficile. Pour tout le monde.

N.O.- Au moins deux incidents armés ont opposé les forces spéciales américaines aux

talibans. Le premier aurait eu lieu le 20 octobre, quand un commando aéroporté a attaqué la maison du mollah Omar à Kandahar.

A.S. Zaeef.- En effet, plusieurs hélicoptères américains sont venus. Mais avec un sérieux manque d’information ! Ils n’ont attaqué qu’une maison vide et les moudjahidines les ont entendus arriver. Quinze minutes plus tard, ils étaient sur les lieux et les ont attaqué avec toutes les armes disponibles.

N.O.- Vous avez des grenades, des lance-roquettes, des « Dachaka »,- mitrailleuses lourdes - et des Stinger. Avez-vous utilisé des Stinger ?

A.S. Zaeef.- Nous avons utilisé toutes les armes dont nous disposions et trois hélicoptères ont été abattus. Le premier est tombé dans la montagne au dessus de Kandahar ; le deuxième, gravement endommagé, a réussi à repartir mais il s’est écrasé dans la région semi-désertique de Helmund, à l’ouest de Kandahar ; le troisième est tombé plus loin, juste après la frontière du Pakistan. Les Américains des autres hélicoptères ont pu récupérer les corps des soldats tués au cours de l’opération. Nos services de renseignements ont su que, au total, 140 à 180 Américains ont été engagés dans cette opération. Et nous estimons à 71 le nombre de soldats américains tués. Soixante et onze… ce n’est pas assez ! Si nos moujdjahidines avaient pu arriver quelques minutes plus tôt, pas un Américain ne serait revenu vivant.

N.O.- Le deuxième incident aurait eu lieu le 3 novembre dernier, quand un hélicoptère s’est écrasé, selon Washington, à cause des mauvaises conditions météo.

A.S. Zaeef.- Il y a eu deux hélicoptères au total. Je ne sais pas si le premier a été victime du mauvais temps mais c’était un hélicoptère armé de façon classique qui est arrivé de nuit dans le district de Nawar, province de Ghazni. Le deuxième, envoyé en sauvetage, était très gros, avec deux hélices, lourdement armé d’un canon et bourré de troupes [ NDLR : sans doute un Chinook]. Il est arrivé vers 9 heures du matin. Et nos moudjahidines l’ont détruit. Des avions sont arrivés et ont bombardé toute la journée la zone et les débris de l’hélicoptère, sans doute pour détruire les preuves. Ensuite, un commando a récupéré les corps. Mais on peut encore voir les débris de l’hélicoptère et des casques sur place [ NDLR : des images diffusées par la télévision Al Jazira ont montré des restes d’appareil, de gros moteurs et deux casques de pilotes]. Quarante-cinq à cinquante soldats du deuxième hélicoptère ont été tués. En tout, dans les deux incidents, nous savons que 95 soldats sont morts et nous estimons que 25 autres ont été tués. D’ailleurs, depuis ces opérations manquées, plus aucun commando ne s’est risqué dans les zones contrôlées par nos talibans.

N.O.- Vous refusez toujours de livrer Oussama Ben Laden. Il vient d’attaquer violemment les leaders des pays arabes et d’accuser les Nations Unies de n’être qu’un instrument criminel au service des Américains. Est-ce que ses paroles sont aussi les vôtres ?

A.S. Zaeef.- Ecoutez...Oussama Ben Laden est absolument libre de dire ce qu’il veut. Mais nous avons notre propre politique.

N.O.- Le président pakistanais Moucharraf, de passage à Paris vient de rencontrer les dirigeants français. Et le Pakistan, autrefois votre principal soutien, est devenu l’allié de Washington et des forces occidentales.

A.S. Zaeef.- J’en profite pour dire au président Moucharraf et au gouvernement français qu’il faut cesser d’augmenter nos difficultés.

N.O.- C’est tout ? C’est un peu court, non ?

A.S. Zaeef.- Pour des gens intelligents, c’est suffisant ! Le gouvernement français doit s’efforcer d’en finir avec cette guerre. Et avec les atrocités endurées par le peuple afghan.""

Propos recueillis par Jean-Paul Mari

Depuis que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont rompu leurs relations avec Kaboul, Abdul Salam Zaeef est le seul ambassadeur afghan en fonction. Considéré comme l’un des hommes clés du régime, ce proche du mollah Omar, chef suprême des talibans, a été vice-ministre de l’industrie, puis ministre des mines avant d’être nommé en août 2000 ambassadeur à Islamabad.

6 novembre 2001

Par Jean-Paul Mari

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