FRANCE

C’est une véritable addiction, sans pilules, sans alcool, discrète mais redoutable.

Les accros de l’écran.

"Longtemps, Damien a maudit cet autre lui-même, un double monstrueux, assoiffé d’images abjectes...."

Assoiffés d’images pornographiques, de jeux vidéos ou de jeux de hasard, les accros de l’écran vivent un enfer. Peut-on en sortir ? Et comment ? Portrait de ces nouveaux toxicos.

Il a un air rassurant de bon gros géant, Damien, avec son mètre quatre-vingt quinze, son visage lunaire et sa démarche pataude. Bien élevé, la voix posée, tellement poli. Pourtant, quand Damien parle de « ça », sa voix s’éraille, il bafouille, perd ses phrases. Aujourd’hui, cet homme de 44 ans sait précisément ce qu’il est : un accro au porno. Une seule journée sans sexe et l’état de manque, « comme mille lames de rasoirs dans le ventre », s’empare brutalement de son corps.

Depuis une dizaine d’années, Damien écume le net, à la recherche du film ou de la photo la plus excitante. Rapidement, il franchit tous les paliers du hard… double pénétration, gang-bang, sado-maso, puis le « teen porno » (le porno adolescent), jusqu’à la zoophilie. Il se masturbe à s’en rendre malade, à s’abîmer le sexe. Il hante les forums de rencontres, pour dénicher des « coups d’un soir », quelqu’un avec qui assouvir ses fantasmes.

Longtemps, Damien a maudit cet autre lui-même, un double monstrueux, indomptable, assoiffé d’images abjectes. Longtemps, Damien s’est senti « coupé en deux ». Et pour satisfaire cet autre lui-même, il a tout sacrifié : son sommeil, son travail, ses amis et s femme. Aujourd’hui, il sait qu’il a traversé l’enfer, un enfer intime, un huis-clos à mort avec lui-même. Il n’est pas le seul.

En France, le peuple discret des hantés de l’écran grandit d’année en année. Chez ces nouveaux malades, un geste au départ anodin - le plaisir d’utiliser internet - s’est mué en nécessité impérieuse, en conduite répétitive, maniaque, synonyme d’isolement et de perte de contrôle. Le diagnostic clinique ne laisse aucun doute : ces hommes, essentiellement, sont des toxicos.

Et leur mal est ce que les psys nomment une « addiction sans produits ». Sans poudre, sans alcool, et sans en prendre conscience, ils glissent dans une dépendance d’autant plus profonde qu’elle est socialement bien tolérée. Rien de bien méchant dans une partie de poker, un jeu vidéo ou un porno du samedi soir ! Sauf quand le mal devient envahissant.

En France, la découverte du fléau est trop récente et il n’existe à ce jour aucune statistique officielle, aucun chiffre, aucune étude. En revanche, aux Etats-Unis, avec dix ans d’avance, certains chercheurs, comme ceux du très réputé Center for Online Addiction de Kimberley Young, estiment que la cyber-addiction touche déjà 30% des internautes.

« Rien d’étonnant… » dit Marc Valleur, chef de service à l’hôpital Marmottan, spécialisé dans le traitement des dépendances, « l’addiction est devenue, avec la dépression, « la » pathologie emblématique de la société actuelle.Au même titre que la névrose au tournant du XXe siècle ». Et le mal se répand. Témoin l’ouverture à Marmottan depuis janvier 2000 d’une consultation dédiée aux « cyber-addict ». « Nous recevons de plus en plus de patients », reconnaît Elizabeth Rossé, psychologue à l’hôpital, « l’internet joue un rôle d’amplificateur de l’addiction ».

Trois grands profils se détachent : les drogués du porno en ligne, les accros des jeux de hasard et les malades de jeux vidéo. Les patients eux-mêmes en conviennent : sans internet, leur penchant n’aurait pas pu se transformer en mal. Les jeux vidéo « hors ligne », très linéaires, n’offrent pas la foule de rebondissements qui naît de l’interaction avec d’autres joueurs en réseau. En France, 25 000 sites de paris en ligne vous narguent au moindre clic. Et le web s’est transformé en une inépuisable librairie du porno. Ouverte à tous.

Dans le hall exigu du secrétariat de Marmottan, en plein cœur du 17e arrondissement, des messieurs en costumes trois pièces patientent aux côtés d’héroïnomanes défaits, aux cernes gris. Assis au bord d’une chaise, droit et embarrassé, Guy, solide homme d’affaires à la faconde méditerranéenne, se souvient de la première fois qu’il a poussé la porte de Marmottan : « les couloirs étaient pleins de gens, ils avaient vraiment l’air d’être malades, j’ai failli repartir illico ».

Une enfance passée à traîner avec son père ouvrier du Cercle Gaillon aux Champs-Elysées, le goût du luxe, du risque et de la compétition….Guy a été drogué aux jeux de hasard toute sa vie. Comme le joueur hanté de Dostoïevski. Pendant quarante ans, il n’a cessé de se « fixer des limites pour mieux pouvoir les transgresser ». Guy a pourtant essayé sincèrement de s’en sortir, il s’est fait interdire l’entrée des casinos, a limité à deux parties par mois les soirées privées avec les copains… En vain. L’arrivée du poker en ligne a ruiné ces belles résolutions.

Dès 2003, Guy s’est remis à jouer de plus belle, d’abord pendant sa pause déjeuner, dès que sa femme s’endormait, puis nuit et jour sur son portable. Six heures par jour en moyenne, une rechute digne du temps où il fréquentait les cercles de jeu. En cinq ans, Guy, joueur sans limites, a perdu « plus de cent mille euros », un chiffre qu’il dit n’avoir jamais avoué, ni à son épouse, ni à sa psychologue. Il est allé jusqu’à enfreindre le code d’honneur des joueurs, en omettant de régler ses dettes sur internet, ce qui lui a valu d’être interdit sur la plupart des sites de jeu en ligne français. Et parfois perce chez lui la nostalgie de cet âge d’or où il jouait comme on s’enivre, seul contre le monde entier.

« Chez tous les dépendants, il y a une période faste de l’addiction, » décrypte Elizabeth Rossé, « ce comportement leur sauve la vie, en leur permettant d’éviter leurs angoisses de mort ». Le jeu en ligne fait office de puissant antidépresseur « pour oublier la norme, évacuer la pression d’être à la fois pater familias, chef d’entreprise, bref d’être un homme, avec des responsabilités ».

Au second entretien, il reconnaît que sa drogue dure a failli lui coûter sa femme et son entreprise. Au troisième, Guy finit par lâcher, visage crispé par la douleur : « j’ai honte, terriblement honte. J’ai passé la majeure partie de ma vie à mentir aux autres. Et à moi-même ». Damien, l’homme « coupé en deux » fou de porno, ressent la même honte, celle d’une « vie foutue en l’air ». Il suffit de le regarder, assis dans à un café, lisser mécaniquement la nappe en papier posée sur la table, comme pour écraser le passé de sa paume.

Avec application, Damien égrène la chronologie de sa descente aux enfers : son passé d’enfant mal aimé, un mariage où il se sentait pourtant « si seul », son infidélité pathologique, les mensonges innombrables, ses errances sur internet et la dégringolade jusqu’à l’ignominie : « Je me suis rapidement lassé des images conventionnelles. Le jour où j’ai atterri sur un site pédophile, j’ai eu très peur ». Son addiction l’entraîne loin dans la souffrance : « je me masturbais six, huit fois par jour, ça me faisait mal et j’étais épuisé.

Quand je trompais ma femme, je me réveillais avec la nausée, c’était comme une mauvaise descente après un shoot ». Ce rapport sado-masochiste à son corps est typique de la cyber-addiction : « quand on est accro, au sexe comme aux jeux vidéo, on se crée un double dans un monde parallèle parce que le monde réel n’est plus satisfaisant », analyse Elizabeth Rossé, « le corps est maltraité, puisqu’il n’a de consistance que dans la sensation. »

Damien affirme sans ciller être un « vrai romantique », « fidèle même quand l’histoire est courte », peu enclin aux « coups d’un soir ». A quoi bon alors passer ses soirées sur Meetic ? Là, il se trouble. Concède que c’est plus compliqué. Finit par avouer : « j’ai eu entre cinquante et cinq cents coups d’un soir…Trop, beaucoup trop. Impossible de compter. ». Il se ressaisit : « vous voyez, c’est cela qui est obscur. Je suis un romantique mais l’autre…mon autre moi-même est accro aux plans culs. Je peux vous parler de moi sincèrement, parce que je rejette l’autre moi, de toutes mes forces. »

Ce dédoublement, cette part d’ombre et de lumière, se retrouvent chez tous les drogués : « la double personnalité existe en chacun d’entre nous », souligne Elizabeth Rossé, « elle est issue de l’adolescence, de ce dialogue difficile entre le « moi » sexué et l’être social. Quand le passage à l’âge adulte est trop violent, le dédoublement se cristallise. Et le comportement addictif vient faire la soudure entre ces deux parties de l’être ».

Une aubaine pour les jeux vidéos où la création du double est indispensable pour évoluer dans les mondes virtuels. Tout y est juste, binaire et prévisible. Une action entraîne forcément une récompense, la sanction est connue d’avance et le passage de paliers parfaitement lisible. Pour acquérir de la force et progresser, il faut tant de pièces d’or, tant de raids, tant de monstres tués.

Rodolphe sort d’un long voyage dans le monde de « WoW », World of Warcraft. A 16 ans, il découvre les jeux en réseau. Deux ans plus tard, il dirige une équipe trente à quarante joueurs, l’une des meilleures guildes de France. Pour tenir son rang, Rodolphe doit se glisser dix-huit heures par jour dans la peau d’un mage puissant. Il rate ses examens, se prive de sommeil et urine dans des bouteilles pour ne pas lâcher son ordinateur.

Huit ans plus tard, à vingt-quatre ans, c’est un adulte fatigué au teint blafard, les yeux durement cernés et le regard fuyant. « Dans le jeu, il n’y a pas de risque affectif comme dans la vie réelle », explique Rodolphe. « Créer une guilde, sélectionner les joueurs, préparer les raids en fin de journée, tout ça vous donne l’illusion d’une vraie vie sociale, gratifiante, où vous êtes reconnu comme quelqu’un qui réussit. Un maître ».

La cyber-addiction aux jeux vidéos reste pourtant la moins dangereuse et la mieux connue des médecins : « elle touche en majorité les hommes entre 15 et 25 ans, plutôt introvertis, souvent issus de milieux bourgeois. Souvent des enfants précoces », explique Michael Stora, psychanalyste, « elle est surtout transitoire. Parmi mes patients, il y a 70% de crises d’ado virtuelles, et seulement 10% de joueurs qui sont réellement des « no life » (sans vie), des phobiques sociaux pathologiques ».

Traîné contre son gré par sa mère à Marmottan, Rodolphe a réalisé en quelques séances qu’il était dépendant. « J’ai compris que le jeu ne m’apportait rien. Il ne me définissait en rien et surtout ne me préparait pas à l’avenir : c’était une prison » dit-il dans un souffle, le regard rivé sur la table. Constat brutal et guérison rapide. En six mois de thérapie, Rodolphe a réduit sa « consommation » à trois heures par jour, trouvé un stage d’ingénieur informatique… et une amoureuse.

Pour les autres addict, le sevrage n’est pas aussi facile. « Un jour, je suis tombé par hasard sur Orroz.com, un site sur la dépendance sexuelle », raconte Damien, la gorge serrée « et j’ai passé des journées à pleurer. » Mais la suite n’est une longue litanie d’élans et de rechutes. Comme tous les toxicos, tous tentent le sevrage « à la dure », c’est-à-dire seul ou presque. Damien prend un congé maladie, surfe chaque jour sur Orroz et suit la méthode de sevrage « à la lettre ».

Il élimine ses fichiers porno… mais en « oublie » quelques-uns. Guy le joueur se précipite chez un psychanalyste, paye plusieurs séances d’avance… puis décide de « faire une pause », pour ne pas avouer qu’il a craqué et rejoué en ligne. Rodolphe lui-même a failli replonger… à cause de sa copine elle aussi accro aux jeux vidéos !

Les rechutes sont parfois très dures. Guy le joueur se bourre d’antidépresseurs, devient agressif, insomniaque. Un jour, il emprunte la carte d’identité d’un ami pour passer la porte d’un casino – un stratagème passible de prison. « Sur le chemin du sevrage apparaît soudain le vide, un ennemi redoutable pour celui qui est dépendant pathologique », analyse Elizabeth Rossé. « A ce moment précis, ils doivent vérifier que le plaisir existe encore. Et ils dérapent ».

Pour échapper au démon du porno, Damien plonge dans les forums de discussion comme on entre en religion. Il échange des conseils, organise des réunions, parraine, encourage, félicite, compatit. Rapidement, il retrouve « un corps libéré », vit une phase de grande exaltation, se croit sauvé. Puis apparaissent ces douleurs sournoises, intenses, au niveau du ventre, de la verge et des bras. « Je suis retourné sur des sites zoophiles !

Là, j’ai compris que c’était ma vie qui était en jeu ». Le jour même, il prend rendez-vous à Marmottan. « Comme chez les « vrais » drogués, les symptômes du sevrage peuvent être violents chez les cyber-addicts », confirme encore Elizabeth Rossé. « Ce n’est pas si étonnant, quand on sait que le plaisir issu de ces comportements – de la masturbation à l’adrénaline liée au jeu en passant par les drogues - agissent sur le même circuit du cerveau » ».

Guy aussi finit par se précipiter à l’hôpital et « passe un accord », dit-il, avec sa thérapeute : ne pas dépasser 1000$ de mise par semaine, puis 500$ par semaine… Trop frustrant pour Guy, qui ne pourra jamais être un joueur du dimanche. « J’ai fini par arrêter, parce qu’aujourd’hui, pour jouer une partie excitante, il faudrait engager 5 à 6000 euros. Et ça, c’est hors de question. » A l’heure où la France compte 4000 sites de jeux actifs et où le gouvernement s’apprête à légaliser le poker et les paris en ligne, Guy est formel : « le jeu en ligne est hautement addictif. L’autoriser serait une grave erreur ! »

Décrocher « pour de bon » : voilà le Graal de tous les cyber-addicts. Les psychologues sont moins ambitieux. A Marmottan, l’abstinence n’est pas un objectif : « Nous essayons plutôt de réguler un comportement pour qu’il ne soit plus l’axe central de la vie de nos patients », explique Marc Valleur, chef de service à l’hôpital. Peut-on réellement sortir de la cyber-addiction ? « Ce qu’on sait, c’est que la sortie de l’addiction passe par la découverte d’autres passions, d’autres projets… qui doivent être le fruit d’un vrai désir et non pas d’un besoin ».

Pour ces hommes, qui ont échoué tant de fois dans le corps à corps avec eux-mêmes, le sevrage n’est qu’un sursis, un envol un peu hésitant. Avec, à portée de la main, discret, silencieux et très patient, l’ordinateur, sa chaleur et son murmure sensuel, source de toutes les tentations. La jouissance et l’horreur.

Par Cécile Allegra

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


FRANCE