USA 19 juin 1997

Série "L’Amérique m’inquiète".

Les « astronautes » de Vancouver

Oui, vraiment, Richard MacMillan aime la bière. Il en boit beaucoup, en vend à l’occasion, et rêve un jour d’en brasser. Généralement, après la quatrième pinte, MacMillan a l’alcool historique et évoque invariablement la mémoire de George Vancouver, illustre navigateur et père fondateur de la ville du même nom : « Un sacré capitaine. En cherchant une route maritime vers l’Orient, il a fait escale dans la baie un jour de 1792. Il a trouvé l’endroit vraiment formidable. Alors, en bon Britannique, il est allé voir les Indiens locaux, qui depuis toujours vivaient sur cette île, et leur a annoncé que désormais ils habitaient à Vancouver. Sur les terres de la Couronne. Puis il a repris la mer vers l’ouest. Je ne sais pas si Vancouver a découvert la voie idéale vers Canton. En revanche, je peux vous affirmer que les Chinois, eux, ont trouvé aujourd’hui la ligne la plus directe pour venir à Vancouver. Au point que parfois je me demande si je vis à Hongcouver ou à Vankong. » De la pointe du menton, avec une moue dégoûtée, MacMillan désigne la profusion de tours disgracieuses qui enlaidissent downtown. « Derrière chacune d’elles, il y a un de ces types de Hongkong. Un investisseur, paraît-il. Moi, je dis un envahisseur. » Semblant fourbu par tant de laideur, il débouche une Budweiser et la boit d’un trait, jusqu’à la garde. MacMillan n’aime guère la compagnie des riches immigrés chinois de Hongkong. Il les accuse de fourmiller, d’ourdir, de combiner ; de souiller l’environnement, d’être porteurs de mille maux économiques et sociaux. D’une manière moins abrupte, le sénateur libéral de Colombie-Britannique Jack Austin synthétise certains sentiments xénophobes qui traversent aujourd’hui une partie de la communauté anglophone : « Les immigrés, vous voyez, on les accepte plus facilement quand ce sont des gens qui entretiennent votre maison ou lavent votre linge, parce que les autochtones se sentent supérieurs à eux. En revanche, il est beaucoup plus difficile de se sentir dominateur face à des étrangers qui achètent les plus belles demeures de la ville et roulent en Mercedes. » Avec ses montagnes bleuies de cèdres, de sapins et coiffées de neige, avec sa baie taillée comme un diamant, ses plages bretonnes, ses fjords norvégiens, ses jardins orientaux, ses bateaux asiatiques et sa pluie londonienne, Vancouver est un concentré de la beauté du monde. Et c’est dans cet écrin que 110 000 Asiatiques, souvent riches et diplômés, ont choisi de se réfugier en l’espace de quelques années. Ils sont venus de Taïwan, de Chine, mais surtout de Hongkong, à mesure que se rapprochait le 1er juillet 1997, date à laquelle ce territoire britannique sera restitué aux autorités de Pékin. Aujourd’hui, ils représentent un peu moins du quart de la population de la ville. Cet afflux brutal, massif et d’un profil inhabituel a bouleversé les moeurs de Vancouver, ses manières, ses habitudes, sa langue, son architecture. Aux Hongkongais on fait le principal reproche de ne pas s’être intégrés, mais plutôt implantés sauvagement à coups de millions de dollars, en achetant pêle-mêle un passeport canadien, des berlines allemandes, une âme de propriétaire, de belles terres et des résidences charnues qui allaient avec. C’est alors que les problèmes ont commencé. Pour bien comprendre la suite, il faut savoir que la Colombie-Britannique est une sorte de Californie luxuriante, terriblement anglo-saxonne, plutôt conservatrice mais tolérante, au point que l’on trouve parfaitement légitime que des cyclistes sikhs poursuivent en justice le gouvernement quand celui-ci veut les obliger à troquer leur turban traditionnel pour un casque en polystyrène lorsqu’ils s’adonnent à la pratique du vélo. De la cité de Vancouver, on dira qu’il s’agit d’un véritable sanctuaire écologique ­ Greenpeace y fut d’ailleurs fondé ­ où l’on voue un culte permanent et immodéré à la nature. Et c’est dans ce Vatican de la verdure que les Hongkongais ont commis leur premier sacrilège, en rasant les maisons de bois qu’ils achetaient pour construire à leur place de gros pavés de béton disgracieux au confort tapageur, appelés ici monster houses. Et comme si cela ne suffisait pas, ils ont également abattu tous les arbres plantés sur ces propriétés, jugeant qu’ils prenaient une place inutile et attiraient, selon la culture chinoise, les mauvais esprits. Enfin, et c’est peut-être là le pire, ils ont élevé de hautes clôtures cimentées et ornées de dorures autour de leurs villas, contrevenant ainsi aux règles de base du savoir-vivre britannique reposant sur des pratiques de « voisinage » entretenues par de rituelles conversations échangées lors de la tonte régulière du gazon mitoyen. Tout cela peut sembler dérisoire, et pourtant des rues entières ont signé des pétitions pour faire taire les tronçonneuses et tomber les murets de séparation. Mais peut-être faut-il lire un ressentiment de nature plus économique derrière ce flot nourri de protestations écologiques. Lorsqu’ils vous parlent des Hongkongais, les « white Canadians » répètent à peu près la même chose : ils ne s’intègrent pas, refusent d’apprendre l’anglais, étalent leur fortune de façon tapageuse et achètent n’importe quoi à n’importe quel prix, faisant ainsi flamber le coût de la vie et surtout les tarifs immobiliers. Pour mesurer l’ampleur de ce dernier phénomène, il suffit de savoir qu’à Hongkong un modeste deux-pièces coûte 1 million de dollars américains (5,8 millions de francs), tandis qu’à Vancouver 250 000 dollars canadiens (1,05 million de francs) vous permettent d’acquérir un adorable appartement. Avec un tel différentiel en leur faveur, on comprend pourquoi les immigrés sont peu regardants, y compris lorsqu’il s’agit de débourser 350 000 dollars canadiens (1,5 million de francs) et de les investir en Colombie-Britannique, comme l’exige la loi, pour obtenir la nationalité canadienne. En fait, une étude récente a montré que ces nouveaux immigrants injectaient chaque année plus de 4 milliards de dollars canadiens (17 milliards de francs) dans les affaires locales. Ce qui les rend à la fois intouchables et insupportables. Car, plus que les clôtures, c’est bien la barrière de l’argent qui sépare aujourd’hui les deux communautés. A Vancouver, dans les beaux quartiers de la ville, il est d’usage d’envoyer ses enfants suivre des cours à l’Alliance française. Et déjà, dès l’adolescence, se dessine cette nouvelle ligne de fracture économique. « Nous avons à peu près 300 élèves chinois assidus, explique Maïte Lasserre, de l’Alliance française. Ils sont issus de familles aisées, et certains ont déjà un style de vie assez privilégié. A 16 ans, ils arrivent au lycée dans un coupé sport Acura et ont 3 000 dollars (12 000 francs) d’argent de poche tous les mois. Vous imaginez les tensions et les jalousies que cela peut entraîner. Quand il y a un problème, nous appelons leurs parents, et la plupart du temps nous tombons sur une domestique qui ne parle pas l’anglais. Le père, en général, n’est jamais là et continue de mener ses affaires à Hongkong. » C’est bien là aussi l’une des singularités de cette immigration luxueuse. Beaucoup de ces hommes d’affaires, baptisés ici « astronautes » en raison de leurs va-et-vient incessants entre la Chine et le Canada, n’ont pas rapatrié leurs avoirs de Hongkong, où ils poursuivent leur business. « Pour la majorité de ces entrepreneurs, commente Georges Payrastre, expert en migration, Vancouver ressemble à un abri temporaire, du point de vue financier sans doute un peu trop calme et timoré à leur goût : un endroit où l’on ne brasse pas assez d’argent. En attendant de voir quelle sera l’attitude de la Chine, ils ont installé leur famille ici et saupoudré leur fortune en Australie, aux Etats-Unis et dans tous les coins du Pacifique. D’autres, comme Li Ka-shing, un tycoon de la banque et du bâtiment, ont misé plus franchement sur Vancouver. Imaginez que cet homme possède 20% de la surface constructible de la ville, sur laquelle il est en train d’édifier Concorde-Pacific, le plus grand projet immobilier d’Amérique du Nord. » Et c’est ainsi que ces Chinois ultracapitalistes, obsédés par l’argent, obéissant à la morale du profit, affichant leur réussite et se souhaitant bonne année en disant : « Devenez riche », se sont offert la plus mythique et la plus belle part de la Colombie-Britannique. C’est cette forme de néocolonialisme inversé qui justement dérange la population blanche. D’autant que ce petit monde asiatique vit le plus souvent refermé sur lui-même, que ce soit dans le quartier de Richmond ou dans le Chinatown du centre-ville. Chaque jeudi soir, les femmes des astronautes se retrouvent dans les salons de l’hôtel Victoria pour partager leur solitude autour d’une partie de mah-jong, en écoutant distraitement l’une des deux chaînes de télévision émettant en cantonais. Trois radios et autant de journaux, dont « Sing Tao » et « Ming Pao », qui ont leur siège à Hongkong, permettent à cette communauté de prospérer dans son isolement doré tout en étendant son emprise immobilière et financière sur la ville. Parfois les anglophones disent se sentir à l’étranger dans leur propre cité : « Maintenant, explique Philip, un employé du port, on traverse des rues entières où les noms et les enseignes des magasins sont écrits en chinois. Ils ne font même plus de double affichage. Hier, je suis allé manger au restaurant Kirin, sur la 12e Rue. Le menu était écrit en cantonais. C’est de plus en plus comme ça. Je ne suis vraiment pas raciste, mais ils pourraient quand même faire un effort. » Un point de vue que partage Chang, un assureur de bateaux. Chang est, comme l’on dit ici, une « banane », c’est-à-dire « jaune à l’extérieur et blanc à l’intérieur ». Lui s’est intégré, parle un anglais studieux et habite une maison discrète entourée de cèdres majestueux : « Les reproches que l’on nous faits sont souvent justifiés. On ne peut pas vivre avec un pied sur chaque continent, ignorer les habitants et refuser d’apprendre la langue d’un pays qui vous a accordé un passeport. Moi, en cinq ans, je suis vraiment devenu canadien, et je respecte les coutumes et la culture de cette nation. » Au point de rêver de vivre à Victoria, délicieuse capitale politique de la Colombie-Britannique, située au fond d’un entrelacs de fjords, à deux heures de bateau de la côte. Mais dans cette ville cossue, la plus « blanche » et la plus britannique qui se puisse imaginer, on ne recherche guère la compagnie des Hongkongais : « Quand on voit comment ils ont défiguré l’architecture de Vancouver, dit Mark, pilote d’hydravion, on aime autant ne pas les voir arriver ici. » Malgré une hausse de la criminalité, l’émergence de quelques gangs et triades, Vancouver demeure cependant une ville singulièrement hospitalière où se côtoient quinze langues principales, et où chacun affiche une volonté certaine de désamorcer les tensions raciales sans pour autant les nier. Une fois passé le choc de cette dernière vague migratoire asiatique et nantie, tout le monde veut croire que la vertu du temps et les vitamines de l’argent se chargeront d’araser les clôtures, de lisser divergences et différences. Mais en cas d’échec, si l’intégration ne s’opérait pas, des sociologues prédisent un scénario catastrophe : minée par une fracture économique et culturelle, la ville serait confrontée à de sévères guerres ethniques aggravées par l’incapacité pour ces clans à dialoguer dans une langue commune. Alors, à la fin de cette singulière fable économique où l’on découvre qu’un afflux brutal de richesses appauvrit parfois les échanges humains, on songe aux vols planés de ces astronautes du capital, Hongkongais putatifs, Canadiens virtuels qui, l’âme sereine, à mi-chemin de la terre et du ciel, peuvent infléchir la vie des hommes et tordre le destin d’une ville.

JEAN-PAUL DUBOIS

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19 juin 1997

Par Jean-Paul Dubois

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