EGYPTE 21 juillet 2014

Fabuleux voyage

Les aventuriers du désert Libyque.

« Quand vous la verrez, vous serez ensorcelé ! »,

Le désert libyque égyptien abrite un fabuleux ensemble de peintures rupestres, dont celles, uniques au Sahara, du wadi Sura. Nos reporters « embarqués » pour le Figaro magazine, dans une mission scientifique exceptionnelle, ont pu rejoindre le site après des centaines de kilomètres parcourus dans l’un des déserts les plus inhospitaliers de la planète.

Le Désert Libyque, par Erik Bataille

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Dans la lumière crue et l’air surchauffé, plusieurs points en mouvement ont surgi sur l’horizon trouble, figeant aussitôt notre escorte armée, jumelles braquées vers la possible menace. Mais nous sommes soixante véhicules tous-terrains arborant des drapeaux égyptiens. Un trop gros morceau pour ces « visiteurs » qui font demi tour dans les dunes moutonnant vers la Libye voisine, le refuge de tous les trafiquants. Notre caravane reprend alors sa route dans le désert libyque.

Deux jours plus tôt, atterrissant à Kharga, la grande oasis du désert égyptien, nous avons été accueillis par Mohamed Khalifa, gouverneur de la région de la Nouvelle vallée, et une escorte de sécurité, ajoutant six véhicules à un convoi déjà impressionnant.

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« Yalla » s’impatiente Tarel El Madhy, le chef d’expédition. « Nous devons parcourir au moins 300 kilomètres avant la nuit ! » Ce fils de grande famille rêvait d’organiser une expédition scientifique sur les traces du prince Kamal el Din, qui, dans les années 1930, préféra mener une vie d’explorateur que succéder à son père, le sultan d’Égypte et du Soudan. Après deux ans de tractations pour convaincre plusieurs ministères et l’armée, la mission scientifique peut enfin quitter le bitume pour le massif du Gif el Kebir.

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A l’époque, la zone partagée entre la France et la Grande Bretagne, convoitée par l’Italie et l’Allemagne et arpentée seulement par les tribus Toubous et Touaregs, restait une tache blanche sur les cartes. Le prince Kamal et son acolyte, le mystérieux comte Laslo Almasy, furent les grands découvreurs de ces territoires aux confins de l’Égypte, de la Libye et du Soudan, utilisant les premières autochenilles Citroën, les fameuses Kegress des croisières noire et jaune, et des biplans. Ils furent aussi les premiers à répertorier nombre de sites rupestres dont l’énigmatique grotte des « nageurs ». Notre colonne est lourde d’une centaine de tonnes d’équipement :17.000 litres de carburant, 8.000 d’eau, deux tonnes de légumes, 300 kg de farine, des moutons, des pièces de rechange... De quoi parcourir 3 000 kilomètres hors-pistes et assurer son autonomie.

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L’équipe compte aussi une douzaine de scientifiques en géologie, climatologie, botanique, et deux archéologues français, Emmanuelle Honoré, docteur en préhistoire au CNRS, et le professeur Luc Watrin. Ce spécialiste en peintures rupestres, espère « établir des chronologies régionales sur la période VI et V ème millénaires avant notre ère ». Leur mission : analyser certains sites découverts dans la région, qui en abriterait plus de 500, et tenter de les hiérarchiser. Pour le couple de chercheurs français, « l’occasion est exceptionnelle de pouvoir mener l’enquête sur le terrain » tant la zone, inaccessible depuis de nombreuses années, reste à explorer. Un site les fascine particulièrement : celui de la « bête ».

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« Quand vous la verrez, vous serez ensorcelé ! », évoquent t-ils avec des yeux d’enfant, la plus somptueuse fresque peinte d’Afrique saharienne. Le chef d’œuvre, découvert il y a dix ans, veille depuis 8 500 ans sous un surplomb du wadi Sura, notre principal objectif. Mais avant de l’atteindre, l’équipe a prévu de rallier d’abord le massif d’Uweinat dans le sud-ouest. Un bastion de grès clair et de basalte sombre partagé entre la Libye, le Soudan et l’Égypte. L’isolement extrême l’a préservé de toute occupation humaine durable, protégeant ainsi son fabuleux patrimoine archéologique. Notre premier campement sous une lune d’argent permet de vérifier le matériel et de jouir du désert ; de ses fragrances de minéral surchauffé, d’une odeur de feu de bois et de pain que l’on cuit, d’une voûte céleste sans limites et d’un silence absolu !

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Le lendemain, les repères du temps se sont déjà dilués. Notre caravane, devenue une entité propre, s’étire, se disloque au gré des pannes et des hasards, mais se regroupe toujours, comme une meute.

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Lors d’un arrêt, Emmanuelle surgit, les yeux plissés par l’exaltation. Elle nous embarque aussitôt vers un repli sablonneux caché entre deux monticules de grès. « Là, vous le voyez ? » montrant un dessin blanc immaculé sur le sable ocre. « un site d’enfouissement de caprins, des capra aegragus hircus ». Ces reliques osseuses, d’une époque où les nomades faisaient paître leurs troupeaux en ces lieux alors verdoyants, il y a peut-être huit mille ans, « sont un excellent indice de datation ». Le temps de localiser le site au GPS et de griffonner quelques notes sur son calepin, et nous repartons dans la plaine dessinée de ridules sombres et de dunes ciselées. Pendant deux jours, nous louvoyons entre le dur et le mou, cherchant le meilleur passage à travers les dunes que le vent effiloche et les plaines de fech-fech où l’on s’englue jusqu’à glisser des plaques sous les roues. Avant de pousser, d’ahaner dans la fournaise...et de recommencer.

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A l’entrée de Karkur Thal, l’une des cinq vallées du djebel Uweinat, la horde qui auparavant vibrionnait comme un essaim se range sagement en colonne à l’approche du 22 ème parallèle. « Pas question de franchir la frontière soudanaise ! » ordonne Ahmed, le chef de la sécurité. Nous passerons donc les deux jours suivants à explorer à pied la portion égyptienne. Scrutant éboulis et surplombs, mesurant et photographiant les nombreux témoignages rupestres du massif, autrefois un refuge pour les Toubous. A côté du fabuleux bestiaire de girafes aux silhouettes délicates, d’éléphants imposants, de frêles autruches et d’aurochs aux cornes en forme de lyre, il y a ces scènes de chasse à l’oryx avec canidés qui intriguent tant Luc Watrin et Fekri Hassan, titulaire émérite de la chaire d’archéologie égyptienne à l’University college de Londres. Leurs hypothèses sur l’origine de ces hommes divergent.

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« Venaient-ils de l’ouest en voie de désertification pour rejoindre les rives du Nil ? » estime le premier. « Plutôt le contraire ou peut-être les deux à la fois » corrige Fekri Hassan. Les joutes verbales sont polies et académiques mais toujours passionnées. Riche de plusieurs découvertes, dont une superbe peinture de girafe à la robe réticulée et bichrome en rouge et blanc, la mission entame sa longue remontée du désert vers le Gif el Kebir, la grande muraille. C’est l’occasion de trouver d’autres traces humaines. Un gisement éblouissant d’œufs d’autruches, posés à même le sable ocre. « Des bouteilles à eau du néolithique » s’amuse Karim, le médecin de l’expédition.

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Et ces épaves émouvantes de l’entre deux-guerres, lorsque les empires coloniaux s’affrontaient en Afrique saharienne. Camions Chevrolet et White Truck aux carrosseries polies par le sable, certaines encore chaussées de leurs pneus brillants sous le soleil, intacts après plus de quatre-vingts ans ! Quelques kilomètres avant le Tropique du cancer, une tache de fulgurites éveille soudain notre géologue égyptien, Ahmed Mansour « des sculptures tubulaires de verre formées par l’impact de la foudre dans le sable ».

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Au dixième jour, nous atteignons notre Graal dans les contreforts d’Abu Ras. Le wadi Sura et sa fresque monumentale de 8000 silhouettes de couleurs peintes sur 120 mètres carrés de grès clair. Certains motifs ont été grattés, lapidés ou ajoutés au fil des siècle, comme sur un palimpseste !« Une véritable saga qui raconte près de trois mille ans de vie locale plusieurs millénaires avant notre ère » analyse le professeur Watrin. « On y a déjà identifié au moins cinq couches superposées, appelées macro-phases ». La plus ancienne montre la grande faune africaine des débuts.

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Vient ensuite celle de centaines de pieds et de mains soufflées en négatif, puis cette frise mystérieuse des « nageurs » où des silhouettes dodues en rouge sombre semblent onduler dans la matière, « eau ou éther ? »Juste avant la couche la plus récente où se mêlent scènes de pastoralisme et de domestication, il y a celle de la « bête ». Une silhouette indéfinie en ocre, charnue et sans tête, qui le fascine tant. « Est-ce l’œuvre d’un chaman, d’un artiste, ou simplement les rêveries d’un quidam gardant son troupeau ? » Les très rares archéologues ayant arpenté le terrain en ont répertorié 35 sur quelques kilomètres carrés.

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Les débats se poursuivent tard dans la nuit autour d’un tronc rougeoyant. Tant de suppositions et si peu de certitudes. ! Si l’on sait dater certains motifs par la couleur, de l’ocre foncé pour les plus anciens au blanc et jaune de la dernière période, la hauteur de la fresque laisse perplexe le professeur Ashour. « Comment ont-ils gravé ces gazelles si haut dans le surplomb alors qu’on ne trouve aucune trace de marque d’échafaudage ?

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Ces œuvres sont-elles uniques ou annoncent-elles le début de l’ère pharaonique ? Le professeur Watrin espère « prouver des liens avec les occupations contemporaines dans la vallée du Nil ». Mais pour mener l’enquête, « il nous faudrait trouver des témoignages concrets d’une éventuelle occupation sur les berges du fleuve, aux mêmes époques ». Donc, retrouver les anciens méandres du fleuve et creuser sous dix mètres d’alluvions. « Nous pourrions alors débusquer les affinités culturelles ou les bases mythologiques communes ». En attendant les subventions pour démarrer des recherches très coûteuses, cet intervalle de 10 000-5 500 reste le « hiatus » inexpliqué pour les chercheurs. !

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A quelques kilomètres dans le même wadi, invisible depuis le sol, la grotte des « vaches sans tête » est la dernière découverte d’Emmanuelle. Pour atteindre l’abri WG35, son nom de code, il faut ramper sur un sol caillouteux, puis se retourner laborieusement dans moins d’un mètre avant d’admirer un plafond orné de troupeaux de pasteurs et de bovins représentés sans tête avec des pis démesurés.

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« J’y ai déjà dénombré 21 couches successives », exulte t-elle, après un long travail de chronostratigraphie qui lui aura pris deux ans. Nous avons ensuite remonté la passe d’Aquaba, seul passage praticable et déminé, pour rejoindre le plateau sommital. Un long couloir pentu de sable mou que l’on gravit, ruisselant de sueur et les poumons brûlants. Jusqu’à la vue époustouflante sur le wadi Hamra. Une pieuvre de sable rouge sang se coulant entre des vallées aux parois sombres, calcinées par le soleil. Avec ses quelques acacias parasol, il garde encore des airs de savane africaine. Tandis que les chauffeurs entament l’impressionnante descente, négociant marches rocheuses et dérapages plus ou moins contrôlés, chacun en profite pour explorer les environs.

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Knut Krywinski, le botaniste norvégien, carcasse dégingandée sous une chevelure blanche, a déjà entraîné sa collègue, le Dr Gilde L.Andersen, vers un tronc torturé sous un feuillage luisant de miellat, « la meilleure des protections contre le soleil » pour ce spécialiste en écologie désertique. Il s’emballe,« C’est lui, l’acacia tortilis référent ! », caressant amoureusement le spécimen suivi par satellite depuis une dizaine d’années. L’arbre semble encore résister aux conditions climatiques extrêmes, moins de 1 mm de précipitations par an.

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« L’homme a totalement déserté les lieux il y a déjà plus de 5 000 ans » continue t-il. Après la période favorable de « l’optimum holocène », amorcée dix millénaires avant notre ère, « la situation pluviométrique n’a cessé de se dégrader ». Les rares averses d’hiver, peu abondantes, ont succédé aux pluies de mousson, puis se sont raréfié dramatiquement il y a 6 500 ans, « poussant les derniers groupes humains à déserter la zone quelques siècles plus tard ».

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Tandis que Knut recueille cosses et feuilles, Stephen Kirchner, l’égyptologue allemand, a filé vers une dune, comme aimanté par un point noir isolé. Une superbe météorite chondrite aux reflets cuivrés. Ainsi continue notre quête, jusqu’aux abords de la grande Mer de sable. Plus de 600 kilomètres de cordons dunaires qui séparent l’Égypte de la Libye. Un dernier briefing et nous bouclons nos ceintures pour la grande traversée. La contemplation sereine se fait alors poussée d’adrénaline lorsque nous gravissons laborieusement les dunes avant de dévaler leurs cifs vertigineux jusqu’aux replats Nous ne verrons qu’un cricket et une hirondelle dans cet univers stérile qui fut autrefois habité. Pour preuve, cette tache sombre de pointes de flèches et de grattoirs repérés par l’œil affûté d’Emmanuelle qui a tout de suite reconnu « une zone d’épandage où les artisans de la préhistoire taillaient leurs outils ».

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La mission s’est terminée devant la grotte d’El Obeid, béant au dessus d’un cône de sable doré. Elle déclenchera la seule marque d’humeur de l’onctueux professeur Fekri rabrouant l’enthousiasme sonore des Bédouins devant son plafond décoré de mains pochées. « Silence ! Vous êtes dans la chapelle de vos Ancêtres ! »

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Restait à traverser le grand Désert blanc. Cent kilomètres de coulées de sable ocre et de regs en noir et blanc hérissés de monolithes de craie, jusqu’à la route menant au choc urbain de l’avenue du 6 octobre, annonçant Le Caire.

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21 juillet 2014

Par Erik Bataille

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