ISRAEL , EGYPTE 20 avril 1997

Egypte/Gaza/Israel/Jordanie

Les carnets de la route de la paix au Moyen-Orient

1/* Le Caire, Egypte : Brooker voilée, dans une bourse en folie.

L’immeuble, vieillot et sale, a le charme des années trente. Sous la semelle crisse le sable fin apporté par le Khamsin, le vent du désert. A l’intérieur, quelques ventilateurs arrêtés, de grands lustres vénitiens et des chaises de paille en désordre font face à un écran vidéo qui déroule ses arabesques de chiffres. Surtout ne pas se fier aux apparences ! Parmi ces hommes âgés, ronds et chauves, qui sirotent leur thé l’air modeste, certains détiennent un portefeuille de plusieurs millions de dollars. D’autres, professeurs, médecins ou petits artisans, ont vidé leur compte ou vendu leur voiture pour acheter des actions. Depuis les privatisations, en 1993, la bourse du Caire flambe. Le marché a gagné 60% l’an dernier. Même la tentative d’attentat contre le président Moubarak n’a pas suspendu les cours pendant plus d’une heure : "ici, la bourse n’a peur de rien" dit Racha Lachine, brooker chez Hermès, la plus grosse agence de change du Caire. Elle a vingt quatre ans à peine, un voile blanc islamique serré sous le menton, du rouge à lèvres pourpre sur une bouche rieuse et un téléphone portable qui ne cesse de sonner. Racha a fait ses études économiques au Caire, est allée se perfectionner à l’Islamic Saoudia Academy en Virginie avant de rentrer au pays au moment où l’Egypte décollait : " Avec 13 millions de nouveaux consommateurs, l’électrification des oasis dans le désert et 10 % de croissance dans le secteur privé...Tout le monde investit ici, Egyptiens, Saoudiens, Européens et Américains," jubile la jeune femme. Et quand on lui fait remarquer que le Coran interdit l’emprunt et l’usure, elle répond que les risques de la bourse en font un commerce... activité fort respectée par le prophète. "J’adore ce business !" dit Racha qui a appris à concilier la morale islamique et le pragmatisme des affaires. Son téléphone sonne, elle décroche, pianote d’un doigt expert sur son ordinateur et deale des millions, l’oeil pétillant. Elle est l’Egypte nouvelle, sûre d’elle, gagneuse, qui file vers le futur. N’essayez pas de l’arrêter avec de vieilles histoires de voisinage, avec Israël. Elle regarde déjà vers l’Europe, les USA, le Golfe, l’Asie et le monde entier !

2/* Egypte, ville nouvelle du "10 de Ramadan"(65 kms au nord-est du Caire) : Hosni, le roi du textile.

"Quand je me suis installé ici, il n’y avait que des piquets de bois pour délimiter les rues..." dit Robert Hosni, 67 ans, président de Hosni Textiles. Treize ans plus tard, la ville fantôme du "10 du Ramadan" a crevé le sable pour se transformer un chantier permanent où les bulldozers arrasent les dunes, pour étendre une immense zone industrielle qui compte déjà trois cents usines et deux cent mille ouvriers. Au 19ème siècle, l’arrière grand-père de Robert Hosni, originaire du Krach des Chevaliers en Syrie, expédiait déjà ses coupons de tissu à dos de chameaux ou par voiliers qui remontaient le Nil. Son grand-père s’est installé au Caire et son père a été ruiné trois fois par la crise de 1929, la nationalisation de Nasser et la guerre avec Israël. Le fils, lui, a tout relancé en rachetant des usines en faillite et un parc de machines en pièces détachées..."Nous n’avions plus de farine, plus de sucre à la maison. Mais on a tenu !" Aujourd’hui, la famille est dans le peloton de tête de ces industriels dont les enfants entrent en politique. "En dix huit ans, la paix signée avec Israël n’a pas donné grand résultat," dit Robert Hosni. Certes, on a ouvert le Sinaï à 250 OOO touristes d’un jour, les Israéliens ont importé leur savoir-faire agricole pour irriguer le désert et l’Egypte a vendu quelques millions de dollars de prêt à porter, de briques et de tapis...Une lente et difficile normalisation : "La proximité géographique n’est pas une proximité économique. Entre Israël et l’Egypte, les deux économies sont trop différentes" résume un expert. Pour aller plus loin,on avait prévu deux gazoducs à travers l’Etat hébreu, une raffinerie pétrolière en joint-venture, l’exportation d’énergie électrique et une zone touristique à Akaba avec route et aéroport commun...Et puis est venu Netanyahu, sa remise en cause des accords d’Oslo, la colonisation, l’affaire du tunnel à Jérusalem, les émeutes sanglantes..."En tant qu’industriel, je suis choqué quand un président crache sur des accords signés. Comme homme d’affaires, le petit marché israélien de cinq millions d’habitants a peu d’intérêt. Et comme arabe, je refuse de parler à quelqu’un qui tue les palestiniens." dit Robert Hosni. "On a joué la paix, on s’est fait flouer. Et profondément humilier. Entre Israël et nous, quelque chose est cassé !" Aujourd’hui, les Egyptiens en colère détournent leur regard. Tous les grands projets ont été gelés, le financement abandonné, la coopération oubliée. Ici, le rêve est mort-né.

3/- Poste de Rafah (limite entre l’Egypte, Israël et Gaza) : Ou comment passer trois frontières en une !

Soudain, en plein désert, un pétrolier passe entre deux vagues de sable. Un ruban d’eau bleue tranche sur l’ocre beige de la terre : le canal de Suez. On emprunte le bac pour gagner l’autre rive du Sinaï où deux tanks poussiéreux marquent les vestiges d’une guerre. A quelques heures de route, la frontière internationale sépare l’Egypte d’Israël, puis une autre frontière intérieure différencie l’entrée dans la bande de Gaza, territoire palestinien. Premières formalités, sur un bout de parking sans abri, une cinquantaine de Palestiniens attendent le bus qui doit traverser les deux cents mètres de no man’s land. Il fait froid, le vent est dur et de vieilles paysannes grelottent sous une couverture. Une heure plus tard, le bus est là, on entasse les couffins et les hommes. Le chauffeur avance au pas, entre les barrages de barbelés, les nids de mitrailleuse, les fossés anti-chars et les clôtures électriques, attentif au moindre geste des soldats. Au barrage israélien, un homme monte, veste kaki ouverte, sec, musclé, crâne rasé : "As Salam",(bonjour)" dit-il en arabe. Aussitôt, comme un seul homme, tous les passagers brandissent leur passeport. Lui ne bouge pas et dévisage très longuement chaque passager, comme s’il les passait au radar de ses yeux. "Toi, là-bas, quel ton nom ?...Abdul-Rahim ? Bien. Enlève ta casquette et regarde -moi...Bon, ça va." Le bus repart. Fouilles, formalités, fouilles... Interminable. A côté de moi, un homme d’affaires palestinien, fait le voyage chaque mois vers Dubaï, pour rapporter des modèles de bijoux en or venus d’Asie. Avant, il prenait directement l’avion à Tel-Aviv. Avec la fermeture des territoires, il lui faut désormais une semaine aller retour, en passant par la route du Caire. Et l’or ? "On en trouve facilement. Avec la misère à Gaza, toutes les femmes vendent leurs bracelets de mariage."

4/* GAZA : neuf millions d’oeillets jetés aux ânes.

Quelques vêtements, des meubles en osier, des livres ...la "Foire commerciale" de Gaza a peu de choses à montrer. Quand les territoires sont bouclés, et ils le sont très souvent, la bande de Gaza, 40 kms de long, sept de large, plus d’un millions d’habitants, 450 habitants au km2, est la plus grande prison du monde. Au stand des fleurs, Mounir Sahwiche, 34 ans, montre les superbes oeillets qu’il exporte vers la France, les Pays-bas et les pays du Golfe : "J’en produit neuf millions par an. je suis obligé de passer par les négociants israéliens qui prennent 30% au passage. Le printemps est l’époque de la récolte. Il y a dix jours, j’ai expédié 150 000 oeillets, bien emballés. La police israélienne les a bloqué six jours sur un parking pour... raison de sécurité. La marchandise s’est fanée, perdue. les fleurs, voyez-vous, c’est fragile." Avec la fermeture des territoires, Mounir a licencié 600 employés. "On a l’eau, les graines, les engrais, le savoir-faire, des produits au standard européen. Et je récolte 300 000 oeillets par jour...qu’on donne à manger aux ânes et aux moutons de Gaza." Comme tous les Palestiniens de Gaza, Mounir Shawiche, horticulteur désespéré, rêve d’un aéroport.

5/* Gaza : L’aéroport inachevé.

C’est une piste de trois kms de long, prête à recevoir, toutes les quinze minutes, un airbus-cargo ou un Boeing 747 bourré de passagers. Avec l’ouverture de lignes vers Le Caire, Amman et Chypre, "Air Palestine" prévoit 100 000 passagers dès la première année. Il y a déjà un immense hall de départ de style mauresque, des hangars et une tour de contrôle qui n’attend plus que ses équipements électroniques : "Techniquement, nous pouvons être prêts dès le 15 juillet," dit Defallah Al Akhras, vice-ministre des transports palestinien. L’aéroport de Gaza existe, cette porte directe entre le territoire palestinien et le monde, dont rêve l’horticulteur pour ses oeillets, le négociant en bijoux ou tous ceux que le blocage enferme à Gaza. Reste le plus difficile à obtenir, l’accord politique des israéliens, signé lors des discussions internationales, mais sans cesse repoussé : "Quand on accepte un contrôle israélien dans le hall de départ, ils exigent que le directeur général soit ...un Israélien" dit le vice-ministre." A chaque fois, on nous oppose l’éternel argument : la sécurité." La France, les Pays-bas et l’Europe ont aussi débloqué 75 millions de dollars pour un port en eau profonde d’une capacité d’un demi millions de tonnes. Les travaux, prévus pour durer 18 mois, doivent impérativement commencer avant la fin mai, sous peine d’être reportés un an de plus. "Là aussi, les Israéliens ne nous répondent pas." Ce matin, au bout de la piste d’atterrissage vide, le vice-ministre discute avec des soldats. Pour aménager une approche lumineuse de la piste, il faut abattre une rangée d’arbres bordant une des dix huit colonies juives de Gaza. Autorisation accordée. Mais quand les ouvriers sont arrivés, l’armée israélienne s’est interposée. Alors, une fois de plus, le vice-ministre, les pieds dans la boue, reprend toute la discussion.

6/- Tel-Aviv, Israël : Un homme en colère.

"Est-ce que vous savez ce qui s’est passé ici pendant cinq ans ? Regardez par la fenêtre : cette autoroute qui passe devant mon bureau, ces trois tours de 30 étages de bureaux qui se sont arrachés, sur plan, à 550 francs le mètre carré ! Une inflation vaincue, des investissements multipliés par 15, un taux de croissance à l’asiatique de 7% ! Cinq années formidables, cinq glorieuses. Jaguar, Mercédès, BMW, Breitling, les parfums de luxe ; tous ouvraient des agences ici. Et pourquoi ? Parce que le gouvernement de Peres avait cessé de gaspiller du fric dans la défense des territoires, développé l’éducation, les infrastructures et transformé le pays en un immense chantier. Parce qu’il parlait de paix !" L’homme qui parle n’est pas un poète militant. Le cabinet d’Eitan Liraz, brillant avocat d’affaires internationales de Tel-Aviv, gère des clients comme ABB, Lacoste, AXA assurances, ACCOR, Sanofi ou Renault... "Il y a ici un confort de vie, du soleil, la mer, une technologie de pointe, des gens surdoués en informatique et des avantages considérables ! "Intell" a investi 1,6 Milliard de dollars et le gouvernement lui en a offert 600 millions. En cash ! Du coup, ils ont inventé une puce révolutionnaire. On se bousculait pour venir investir en Israël, devenue une place sûre, un marché en développement, porte d’entrée et plaque tournante du Moyen-Orient. C’était l’euphorie." Il reprend son souffle : "Netanyahu a paralysé le processus de paix, repris la colonisation et roulé des épaules. Résultat : le Koweit a rappelé son représentant, le Quatar n’enverra pas le sien et les hommes d’affaires égyptiens prônent le gel des relations. En Israël, on glisse vers 3% de croissance à peine, l’inflation n’est maintenue que par des coupes sombres, le chômage augmente, la bourse prend peur et la presse économique parle de menace de récession. Quel gâchis !" Plus grave : "Les investisseurs étrangers freinent des quatre fers. Qu’est-ce qu’on leur propose ? L’insécurité, la fermeture sur soi, l’hostilité, le retour du boycott arabe et de la clause anti-israël sur les contrats ? Mais ils n’en veulent pas !" Eitan Liraz secoue la tête, pessimiste : " Netanyahu n’a rien compris. Bien sûr, on peut se passer de nos voisins arabes...Mais on ne peut pas ignorer le monde entier. Ni ce qu’il pense de nos relations avec le monde arabe !"

7/- Jérusalem : D’un monde à l’autre.

En voiture, le casse-tête Israelo-Palestinien est souvent dangereux. Comment circuler, dans Jérusalem coupée en deux, dans des territoires palestiniens imbriqués dans l’Etat Hébreu, des colonies juives enclavées à Gaza et en Cisjordanie, avec parfois, comme à Hébron, une poignée de colons juifs religieux retranchés au centre d’une ville palestinienne elle-même isolée. Ghetto dans le ghetto. Quand la tension monte, une plaque d’immatriculation en arabe suscite aussitôt la peur et la haine et une plaque en hébreu fait voler des rafales de pierres qui font exploser le pare-brise. Ces jours là, les hommes d’affaires, journalistes ou politiques obligés de passer d’un bord à l’autre, filent chez "Petra" réserver une voiture : plaque jaune, comme un véhicule israélien mais autocollant et sigle de la compagnie en arabe, une façon de rassurer l’un et de désarmer l’autre. Hanna, Joseph et Georges Al Ghazzawi, chrétiens- palestiniens originaires de Jaffa, connaissent tous les pièges de la région. Ils n’hésitent pas à envoyer un chauffeur récupérer un client à une frontière "chaude", à faire équiper leurs 176 véhicules de pare-brise en plastique ou à offrir la location d’un téléphone portable, histoire de rester en contact avec le voyageur. Quelques voitures qui brûlent, une carrosserie rayée ou des pneus crevés..les incidents sont plutôt rares. Du coup, "Petra" est devenue en 1996, la première agence du pays, à égalité avec Hertz. Eux aussi rêvent d’une paix qui leur permettrait d’ouvrir un bureau dans un aéroport d’Israël, à Eilat, à Gaza ou au Pont d’Allenby, frontière avec la Jordanie.." Mais pour l’instant, se déplacer à Amman, acheter une voiture en Israël ou même importer des pièces, tout est soumis à une autorisation ou interdit," dit Joseph Al Ghazzawi. Il soupire : "Pas facile de jouer les interfaces entre deux mondes hostiles."

8/ Irbid, Jordanie : des soutiens-gorge "Made in Israël".

Il a bâti la grande Mosquée d’Amman, deux universités, l’immeuble des télécommunications, prévoit la construction de 50 immenses silos à grains et une chaîne d’hôtel dans toute la Jordanie...Et pourtant, Ziad Salah, 60 ans, 50 millions de dollars de chiffre d’affaire, est un homme profondément malheureux. Au sein du groupe, il a une petite faiblesse pour son usine de textiles à Irbid, dans le nord du pays, où six cent employés assemblent des vêtements pour "Banana Republic", "Marks et Spencer" ou des soutiens-gorge "Syrali". Tout repasse ensuite la frontière, direction Tel-Aviv, pour être exporté en Europe avec le label "Made In Israël"..."Faire la paix, pour moi, c’était ça. Travailler avec mes partenaires israéliens, Delta, Koor ou Clal avec une seule idée : "Comment être plus compétitif ensemble ?" Israéliens ou Jordaniens étaient excités. Comme une rencontre entre deux amoureux...C’était une belle époque !" Le monde de Ziad Salah a basculé avec l’arrivée de Netanyahu : " Rabin faisait, Peres promettait, Netanyahu dit non à tout." L’oeil bleu de Ziad Salah s’assombrit quand il parle de la frontière de barbelés, du déchargement obligatoire des marchandises, du passage aux rayons-X , de l’humiliation faite aux voyageurs... "Ici, 70% des Jordaniens sont des Palestiniens. Et quand mes ouvrières d’Irbid apprennent qu’on étends les colonies ou que six jeunes manifestants ont été abattus, elles refusent de venir travailler..." A Amman, aujourd’hui, ceux qui invitaient les hommes d’affaires israéliens chez eux ne leur adressent plus la parole, et les réceptions à l’ambassade d’Israël n’attirent plus personne. " Où est la promesse d’une banque régionale de 20 milliards de dollars ? Et l’aéroport d’Akaba, les parcs industriels ? Et les 50 millions de m3 d’eau vitales pour ce pays ? Et l’ouverture du marché de Cisjordanie ? On a fait trois sommets économiques : Casablanca a été une superbe démonstration de paix. Résultat ? Néant ! Ensuite, le sommet d’Amman, belle activité sociale...Rien de concret ! Du coup, au Caire, tout le monde a boudé les Israéliens." Silence. L’industriel baisse la tête, découragé : "La Paix, comme le partenariat, c’est prendre et donner. Ce n’est pas prendre, prendre et prendre."

9/- Amman : La fronde des banquiers Jordaniens.

A Amman, ce jour là, la fine fleur des banquiers Jordaniens est réunie. A leur tête, un homme puissant, Abdoul Majdid Choman, président de la Banque Arabe. Plus question de parler d’investissements productifs ou de coopération. Les banquiers Jordaniens annoncent qu’ils lancent une société, dotée de 500 millions de dollars, pour acheter et mettre en valeur des terres ...à Jérusalem. Les banquiers Jordaniens veulent "empêcher la judaïsation de Jérusalem" et lutter contre une "politique qui vise à chasser les Palestiniens de la ville sainte". En envoyant ses bulldozers implanter une colonie à Har-Homa, Djebel Abou Gneim pour les palestiniens, Netanyahu a fait déborder la coupe. Des deux côtés, on a abandonné le grand rêve de l’intégration pour se résoudre à la logique de la séparation.

20 avril 1997

Par Jean-Paul Mari

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