ALGERIE 2 février 1995

Algérie

Les dynamiteurs du ramadan.

Quarante morts, deux cent quatre vingt six blessés dont cinquante cinq graves, ce qui devrait encore alourdir le bilan, essentiellement des civils, femmes et enfants...C’est une boucherie. Alger vient de connaître l’attentat le plus meurtrier de son histoire.

L’Algérie est terrible. Chaque fois que l’on parle de paix, elle s’enflamme encore un peu plus. Et chaque jour qui passe, avec son lot d’assassinats, d’attentats et de représailles, l’éloigne davantage d’une solution politique. Ne restera, bientôt, comme seuls arguments forts, que les cris de haine et le bruit des bombes. Comme si on voulait étouffer dans l’oeuf toute idée d’un processus de dialogue. Le piéger. Comme cette voiture, bourrée de T.N.T, qui a explosé lundi dernier, devant le commissariat central de la capitale, atteignant Alger en plein coeur. Il est 15H20 environ. Nous somme à deux jours du début du Ramadan officiel, à l’heure retenue par les gouvernements du maghreb ; mais à la veille du Ramadan pour les islamistes, qui suivent l’horaire de la Mecque. Un an, jour pour jour, après la désignation du président Liamine Zéroual, le 30 janvier 1994. Le boulevard du Colonel Amirouche, très fréquenté, abrite le siège de grandes banques et de grands commerces, entre la grande poste et la gare routière, pas très loin du quartier populaire de Belcourt. A cet endroit, Alger est toujours grouillante de vie, avec des trottoirs trop étroits pour la foule et de longues queues de voitures bloquées dans les embouteillages permanents. La foule se presse pour faire ses achats, un bus bourré de femmes et d’enfants passe devant le commissariat central gardé par des policiers en faction. Au moment précis où la voiture piégée se désintègre. Le reste ? Les survivants parlent de "tremblement de terre", de cadavres déchiquetés, de blessés couverts de sang qui courent en hurlant dans tous les sens...Il suffit de regarder les moins atteints, visage grêlé par les éclats : ils sont profondément choqués, bégaient, pleurent ou ne se rappellent plus de rien. Sur place, il ne reste plus qu’un trou de deux mètres de large et de cinquante centimètres de profondeur, l’intèrieur du bus est maculé de flaques de sang, les plafonds du sixième étage du commissariat ont été arrachés, on ne trouve plus trace de ceux qui étaient le plus proche de la voiture, sauf dans les niveaux supérieurs de l’immeuble où des sauveteurs en larmes ramassent des "lambeaux de chair humaine". Quarante morts, deux cent quatre vingt six blessés dont cinquante cinq graves, ce qui devrait encore alourdir le bilan, essentiellement des civils, femmes et enfants...C’est une boucherie. Alger vient de connaître l’attentat le plus meurtrier de son histoire. Ce n’est pas la premier véhicule-piégé. Une voiture avait explosé en juin 1993 dans le parking d’un hôtel du quartier des Eucalyptus, à forte majorité islamiste, tuant trois personnes ; en octobre 94, cinq autres avaient sauté en même temps devant divers édifices publics, faisant quatre blessés ; le 19 janvier dernier, deux autres voitures avaient tué deux personnes et blessé une vingtaine d’autres, l’une sur le marché de Bougara, un fief islamiste, l’autre devant une entreprise publique à Bouira. Le même jour, les services de sécurité annonçaient la découverte d’une nouvelle méthode : celle "des "cadavres-piégés". L’élément nouveau dans l’attentat du commissariat central n’est donc pas le moyen utilisé mais bien la puissance de l’explosif, - on parle de plusieurs centaines de kilos de TNT-, et la certitude, à cet endroit et à cette heure, de tuer ou de blesser des centaines d’innocents. Et tout ce qui reste à analyser est la carcasse pulvérisée d’une Fiat Fiorino blanche, volée le matin même à Larbaa, un des bastions islamistes, à quarante kilomètres de là. Des islamistes que le gouvernement montre du doigt même si, pour l’instant, personne n’a revendiqué l’attentat. Quelques jours plus tôt, un journal algérien s’interrogeait : "S’achemine-t-on vers un Ramadan aussi sanglant que le précedent ?" la voiture piégée du commissariat central donne un début de réponse. On est bien loin de la discussion politique engagée entre les différents partis d’opposition pour tenter de sortir de la mécanique infernale de la violence. C’était il y a quinze jours à peine, au siège de la communauté de Sant’Egidio, à Rome. Le 13 janvier, réunis autour d’une même table, après six d’une négociation marathon, le FLN, le FIS et le FFS signent le même texte : une plateforme qui jette les clés d’un arrêt des hostilités, balise le chemin vers un dialogue avec le pouvoir, parle de démocratie, de retour à la souveraineté populaire, donc d’élections et de paix. A la signature de l’accord, au siège de Sant’Egidio, au milieu des journalistes, les envoyés de plusieurs ambassades occidentales prennent beaucoup de notes. Les premières réactions des chancelleries sont très encourageantes, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères "salue avec interêt les récentes discussions" qui peuvent contribuer à "amorcer le dialogue nécessaire" et le Département d’Etat Américain applaudit des deux mains. Pour la première fois, les positions de Paris et Washington sur l’Algérie, "se sont beaucoup rapprochées," précise Alain Juppé. Charles Pasqua, lui, se tait. Dans les jours qui suivent, les émissaires de Sant’Egidio prennnent leur bâton de pélérin pour parcourir l’Europe. Après treize ans passés à jouer la crise du Mozambique, ces diplomates chevronnés savent qu’il faut maintenant expliquer le sens et le contenu de la plateforme. A Paris, l’acceuil est bon et ils sont reçus aux cabinets des ministères des affaires étrangères et de la défense : "l’accord de Rome vit un état de grâce provisoire.." confie un des émissaires, "il faut expliquer que le texte n’est pas un front de l’opposition, qu’il n’exclut pas le pouvoir et donne des garanties, sans angèlisme, ni duplicité. Le document est sérieux, raisonnable et faisable. Voilà ce qu’il faut expliquer, expliquer, et encore expliquer !" A Alger, la réaction est plutôt fraîche : "Je suis sceptique même si, c’est vrai, Rome parle enfin de paix"," dit un des rédacteurs en chef du Watan. L’Hebdo libéré, proche du pouvoir, est moins nuancé et titre : "Sommet de la bétise. Complots de mafieux et de traîtres ! On est pour ou contre Rome mais la discussion commence à gagner tous les milieux. Etat de grâce transitoire : le pouvoir algérien donne deux semaines aux "partis légaux" pour donner leur avis sur l’organisation du scrutin présidentiel. Du coup, il refuse tout dialogue avec le FIS, disssous, et balaie l’accord de Rome d’un revers de la main. Aussitôt après, des dizaines de manifestations présentées comme "spontanées" éclatent dans le pays. Les marcheurs soutiennent Liamine Zéroual, l’armée, les élections présidentielles et condamnent les rencontres de Rome : "Un complot contre l’Algérie !" A Alger, la dernière manifestation, annoncée à grand bruit et protégée par des policiers postés sur les toits des immeubles, ne réunit pourtant qu’une dizaine de milliers de personnes. Reste que la réponse du pouvoir est claire : Rome, c’est non. Mais que dit le FIS ? De sa résidence surveillée d’Alger, Ali Benhadj, chef charismatique et toujours respecté par les éléments les plus radicaux des groupes armés, écrit un texte en forme de "réponse au gouvernement". En fait, c’est un début de "marche vers la montagne", une longue lettre qui vise à expliquer aux militants l’esprit de la plateforme signée à Rome par le FIS. Oui à l’accord, "solution juste et légitime de la crise" ; oui au droit au pluralisme, "garanti par la chari’a" ; oui au respect des droits de l’homme et des libertés publiques..écrit Ali Benhadj. Pourtant, il n’utilise jamais le mot démocratie, ni celui d’alternance et revendique le droit du peuple à la violence armée si le pouvoir "dévie du droit chemin". Cette version de la plateforme de Rome, fortement teintée d’islamisme n’a qu’un but, très politique. Ne pas rompre avec les groupes armés. Faire de la pédagogie, pas de la surenchère ; convaincre les éléments les plus durs qu’on pourra un jour, poser les armes et dialoguer, sans se renier. Cette volonté de ne pas se couper des "combattants" qui auront le dernier mot le jour venu est une obssession permanente des politiques du FIS. Au risque de faire le grand écart entre une volonté de négociation et l’intransigeance de ceux qui meurent au nom du Djihad. Toute la contradiction est là. Plus le temps passe ; plus la violence devient raison politique, et plus les responsables politiques du FIS, en résidence surveillée ou en exil, risquent de perdre leur légitimité face aux groupes armés. "Nous l’avons expliqué aux responsables de ce pays", confie un membre du FLN, "frappez le FIS et vous aurez devant vous, un parti politique et des groupes armés. Frappez le encore plus fort et vous n’aurez plus que des groupes armés." Le processus semble déjà engagé quand on analyse les réactions des maquis à l’accord de Rome. D’abord, un soutien immédiat du GIA, dans un texte qui n’a pas été authentifié. Puis un rejet très sec, une semaine plus tard, du même accord, par le même GIA...message lui aussi sujet à caution. Enfin, l’annonce d’un "Ramadan sanglant" par une des unités de l"AIS, branche armée du FIS, divisée en trois groupes et dont l’une, au moins...n’a pas fait allégeance à la direction politique. Arrêtons-là. On sait aujourd’hui que tout chef de guerre local, résolu à frapper fort le "tyran", peut brouiller les messages ou compromettre un processus politique, au hasard d’une action sanglante ou spectaculaire. Cette nébuleuse qui a fait la force du FIS est aussi sa principale faiblesse. A terme, le mouvement risque d’y perdre son efficacité et sa crédibilité. Et le FIS le sait. Le début du Ramadan, moment très religieux et donc très politique en Algérie ; les secousses consécutives à l’accord de Rome ; la force de la répression de l’armée qui a jeté trente mille de ses meilleurs hommes dans les maquis ; tout concourt à l’escalade dans l’affrontement. Mardi dernier, à Sidi Bel Abbès, le président Liamine Zéroual a réaffirmé "la détermination des autorités à lutter contre le terrorisme" jusqu’à "son éradication". Le dialogue entre frêres ennemis attendra un peu.

2 février 1995

Par Jean-Paul Mari

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