IRAK 28 février 1991

Gurre du Golfe- Bataille dans le désert

Les enterrés de Minh el Ahmadi

De notre envoyé spécial en Arabie saoudite,

C’était une petite station balnéaire aux maisons blanches, sur la route qui mène à Koweït-City. Pour venir à bout des Irakiens qui s’y cachaient, les troupes saoudiennes ont mis le paquet...

A genoux dans le sable du désert du Koweït, en pleine bataille, les trois soldats américains ont un étrange fou rire. Ils se roulent sur le sol, se prennent la tête entre les mains, jurent à voix haute - « Oh ! My God ! » - essaient de se relever, et s’écroulent aussitôt, sonnés, comme des adolescents un peu îvres qui viennent de vivre un énorme canular. Quelques secondes plus tôt, ils étaient pourtant là, tous les trois, blonds et sérieux, debout sur le même blindé, à suivre du regard ces énormes bouffées de poussière qui venaient doucement à leur rencontre au rythme des obus irakiens. Au premier impact, on a vu au loin un morceau de désert se soulever ; au deuxième, un peu plus près, un pylone électrique s’est affaissé, sectionné, en se retenant aux lignes haute tension ; au troisième, l’asphalte noir de l’autoroute toute proche, s’est ouvert en sifflant. Personne n’a vu arriver le quatrième. Il y a eu un éclair, le bruit d’un baquet d’eau bouillante tombé du ciel, une claque formidable sur les oreilles et les soldats, déséquilibrés par le souffle, jetés au bas de leur blindé. Et maintenant, ce long fou rire nerveux de trois jeunes hommes blonds qui réalisent, brutalement, qu’ils sont toujours vivants. Par hasard. Ceux là n’oublieront jamais leur deuxième jour de guerre au nord de l’Arabie saoudite, à trente-cinq kilomètres à l’intérieur du désert du Koweït. En première ligne. Pour arriver jusqu’ici, il faut laisser dès l’aube un fantôme derrière soi : Khafji, ville frontière, vide, sinistre, aveuglée par le brouillard. Le Koweït commence ici, juste après les ruines d’un poste de police et cette butte de terre, haute de trois mètres de haut. Ici, au premier jour, quand les blindés ont franchi la ligne interdite, une quinzaine de soldats koweïtiens se sont alignés sur deux rangs, un officier a fait tournoyer son arme automatique comme un sabre de parade et tout le monde a sautillé une « danse de guerre » au son des convois qui passaient, avertisseurs bloqués. Direction Koweït City. De l’autre côté de la frontière, la route a disparu sous les cratères. Surtout ne pas sortir des traces laissées par les chenilles des tanks. Les mines sont là, rondes, couleur sable, intactes, inutiles. Sur le chemin, des canalisations crevées laissent échapper un liquide noir qui empuantait l’air. Le pétrole enflammé des fossés anti-chars, véritables barrages de feu, devait ralentir les forces alliées... Les Irakiens n’ont pas eu le temps de les utiliser. L’offensive a emporté les premières lignes. Depuis, ils reculent. Au long de la piste de boue, on croise ici une camionnette, le nez planté dans un trou d’obus, des carcasses de véhicules calcinés, voitures, camions, tanks, écrabouillés par un énorme doigt d’acier. Tout l’inventaire de quincaillerie de la guerre. Elle est là justement, qui attend au bout du chemin, trente-deux kilomètres plus loin, devant les murs blancs d’une ville de la côte, Minh el Ahmadi. A la jumelle, on voit très bien les citernes d’eau, les villas au bord de la plage, les rideaux aux fenêtres silencieuses. Les Irakiens sont là, enterrés dans cette station balnéaire apparemment sans âme. Depuis l’aube, l’artillerie alliée pilonne la zone. On entend siffler les obus de 155 mm, des volutes de fumée grise cloquent les contours de la ville mais la ville se tait. Il est neuf heures dix et l’attaque est prévue pour dix heures précises. La brume qui se lève découvre une armée de tanks M 60, de canons et de transports blindés étalés sur plusieurs kilomètres carrés, d’un bout à l’autre de l’horizon. Devant, de part et d’autre du ruban de l’autoroute qui file vers la capitale, il y a la Garde nationale saoudienne et quelques Américains des Forces spéciales, des hommes sans casque et sans insignes, terriblement discrets, avec un simple bonnet de laine noir sur la tête, à mi-chemin entre le technicien supérieur et le tueur professionnel. Pendant l’attaque, ce sont eux qui guideront les tirs d’artillerie. Pour l’heure, ils sont là, en avant-poste, aplatis sur une butte de sable, occupés autour d’une énorme mallette noire. A l’intérieur, des jumelles laser et un fusil à lunette chargé de balles du calibre d’une mitrailleuse d’avion. « Tu vois la maison aux volets blancs ? demande le premier, l’oeil à la jumelle. L’autre fait un signe de la tête. L’objectif est pourtant à près de trois kilomètres. Descends un peu à droite. Juste sur le petit bunker. C’est ça. Parfait. Feu. » La détonation fait un bruit de roquette, la balle explose quelque part sur un point invisible de la ville. « C’est un tir de reconnaissance, explique un des hommes. On tape là où on croit qu’ils se cachent. Histoire de les faire réagir. Et on attend pour voir ce qui se passe. » Il ne se passe rien. Les Irakiens font le gros dos. « Ils sont là ! C’est sûr. Mais visiblement, ils ont toujours la même tactique. Encaisser. Eviter le combat. Nous laisser approcher au maximum avant de taper. » Debout sur un pick-up, un autre membre des Forces spéciales arrose méthodiquement le sol à la mitrailleuse explosive par courtes rafales pour faire exploser d’éventuels champs de mines. Silence. L’homme à la mallette noire range son fusil et ses jumelles. C’est l’heure. Au même moment, une centaine de blindés lancent leurs moteurs. Avec précaution, la progression commence le long du ruban noir de l’autoroute, espace lisse, tentant, très dangereux. Dix heures trente : la ville est là, toute proche, à portée de fusil. On roule pendant six cents mètres. Tout est calme. Deux cents mètres de plus. Les tanks abordent le remblai de l’autoroute, grimpent, s’exposent... Un, deux, trois, quatre, dix obus claquent autour des premiers véhicules, les portes du désert semblent se refermer à toute volée, le ciel devient noir. Canon de 106mm, obus à fragmentation qui explosent à trente mètres du sol, charges anti-tanks : les Irakiens étaient bien là, ils attendaient. Devant, à plusieurs kilomètres sur la gauche, de l’autre côté de la route, une série de petite lueurs sèches révèlent le feu d’une de leurs batteries. Un ordre à la radio, une pluie d’obus saoudiens sur la zone, le sable qui monte vers le ciel, le silence... Batterie écrasée ? Non. Un, deux, trois explosions toute proches. Un pylone électrique s’effondre, la route s’ouvre sous l’impact et jetés du haut de leur blindé, nos trois soldats blonds se retrouvent le visage plaqué dans le sable d’une dune. Les artilleurs irakiens, têtus, ont repris leurs tirs. Un militaire américain envoie un grad coup de poing rageur sur la tôle de son blindé :« Putain de batterie de 106mm ! Ca fait deux jours qu’elle nous emmerde ! Deux jours qu’on la cherche sans la trouver. On lui a envoyé l’aviation et une montagne d’obus sur la gueule. Rien à faire ! » Autour des blindés, les obus claquent de plus en plus fort, de plus en plus près, la position devient trop dangereuse. Les tanks font marche arrière, repassent la route à quelques mètres seulement d’un superbe yacht, bleu et blanc, bateau de luxe, comme on les aime pour aller pique-niquer au large le dimanche, objet flottant échoué là, dérisoire, en plein désert, au milieu de la chaussée. Onze heures vingt-cinq : les alliés restent à distance. C’est la première résistance sérieuse qu’ils rencontrent en deux jours de combat. En attendant l’aviation, les Saoudiens installent trois mortiers - de couleur rose ! - face à la ville. Un homme tient à la verticale un bâton rouge et blanc, une hausse pour ajuster le tir. Tout cela ressemble à un travail de géomètre ; sauf que chaque mesure est suivie d’un éclair et d’une maison, là-bas, qui disparaît. Douze heures cinq : stupeur, le bruit a cessé. Plus un coup de canon, plus de balles, plus de porte qui claque. Le silence et la paix du désert. A découvert, à portée du premier tireur d’élite, les soldats saoudiens se dressent dos à l’ennemi, s’inclinent et s’agenouillent face à la Mecque. C’est l’heure où plus rien n’a d’importance, l’heure de la prière. Une demi-heure plus tard, le ciel s’entrouvre à nouveau, mais pour laisser passer les F 15 américains. La batterie têtue, ses artilleurs courageux : tout est volatilisé. La colonne blindée peut s’avancer. C’est la ruée. Deux kilomètres plus loin, derrière des tanks en mauvais état, on saute les fils de fer barbelés et les tranchées ennemies, le long de la station service, un long boyau d’un mètre de large, renforcé grossièrement par des parpaings où les Irakiens ont abandonné vêtements, nourriture, armes et munitions. Disparus ? Un cri. Sous l’autoroute, au milieu d’une montagne de remblais, à l’entrée d’un gros tuyau de canalisation en ciment, un visage d’homme en uniforme kaki apparaît. Il a les yeux de la peur, les traits griffés par trop de souffrance, trop de bruit ; il est là, tapi comme un animal, à la fois tremblant, la sueur au front et l’air étrangement soulagé. On le met en joue par précaution. Lui a l’air de dire : « C’est fini. Laissez-moi sortir d’ici maintenant. Je n’en peux plus. Assez. » Il sort en serrant son masque à gaz. On le fouille. Il vient de Mossoul, fait signe que les officiers supérieurs se sont enfuis, qu’il est resté seul, perdu. Les Saoudiens le réconfortent, lui offrent de l’eau et une cigarette. Derrière lui, entassés dans la même canalisation, les hommes sortent un à un. Une quarantaine au total. L’un d’eux tient un drapeau blanc, l’autre brandit un Coran. L’un est un enfant, l’autre est presque un vieillard. Ces hommes ne sont pas des troupes d’élite, juste de la chair à canon que Saddam Hussein a laissée derrière lui. L’homme venu de Mossoul tremble toujours. Il tremblera sans doute longtemps de cette mémoire des bombes reçues 24 heures sur 24, pendant des semaines. Treize heures trente : des obus de mortiers éclatent un peu partout. On se bat encore dans la ville. Le reste est affaire d’aviation. Il y a une sorte d’indécence à voir le ballet d’un F 15, jet supersonique, voler comme à l’entraînement, se cabrer, et lâcher ses bombes en toute impunité, sans aucune réaction anti-aérienne. La partie n’est pas égale. Elle ne l’a jamais été, des hélicoptères Gazelle, armés de missiles Hot, traquent les marais environnants, entre les lignes à haute tension, à deux mètres du sol. Des pelotons d’hommes pataugent dans l’eau en levant les bras. C’est fini. Il est près de quinze heures. La ville tombe en lâchant quelques salves d’honneur. La bataille de Minh El Ahmadi est terminée. La route de Koweït City est libre.

Jean-Paul Mari

28 février 1991

Par Jean-Paul Mari

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