IRAK 31 janvier 1991

Guerre du Golfe

Les fantômes de Khafdji

De notre envoyé spécial à Dhahran, Jean-Paul Mari

Dans la petite cité saoudienne située à la frontière du Koweït et vidée de ses habitants, on entend deux cents fois par jour le grondement des B52 qui pilonnent les troupes d’élite de Saddam Hussein

Le vieillard est assis à même le macadam troué de la station-service. Depuis combien de temps est-il là, posé comme un Bédouin sous sa tente, les jambes écartées, trempé et immobile sous la lourde pluie qui éclabousse les pans de sa djellaba blanche ? Les poids lourds qui s’engagent sur la piste font un léger détour en soulevant de grandes gerbes d’eau sale, le pompiste hausse les épaules et l’autre reste là, entre deux flaques, les yeux à la hauteur des tuyaux d’échappement, occupé à mâchonner un reste de cigarette et quelques obscures questions. Parfois il semble se réveiller, se lève en ramenant sur lui son étoffe boueuse et s’en va frapper du bout des doigts la vitre de la première voiture :« Khafdji ? » Il montre la direction du nord, vers le no man’s land de la frontière du Koweït, à 90 kilomètres d’ici. Les conducteurs un peu gênés écartent les mains en signe d’impuissance. Personne ne peut ou ne veut emmener ce vieux Bédouin retrouver les pâturages interdits. Khafdji est une ville dangereuse et déserte. Là-bas, la nuit, des roquettes irakiennes des orgues de Staline tombent au hasard, laissent de petits cratères sur les trottoirs ou éventrent une maison. Voilà longtemps que les derniers civils saoudiens ont fui, leurs plus précieux tapis roulés sur le toit des Cadillac. Des hordes de chiens affamés courent les rues, un cheval fouille une poubelle et les chameaux de notre vieux Bédouin broutent les arbres sur le front de mer : la ville appartient aux animaux oubliés. Il n’y a plus d’eau, plus d’électricité, et l’air est empâté par la fumée grasse de la raffinerie en feu. Les techniciens sont partis sans même utiliser le superbe bunker conçu pendant la guerre Iran-Irak : 31 salles numérotées, enfouies sous trois mètres de béton, avec lourdes portes à vérins d’acier, toilettes chimiques et filtres d’aération antinucléaires. Tout est intact, en ordre, comme ces verres fins posés sur les napperons de dentelle blanche au restaurant du Khafji Beach Hotel. Par la grande baie vitrée qui donne sur le Golfe, on peut deviner le sable de la frontière, que les avions alliés labourent à coups de missiles. Par temps clair, on les voit plonger, lâcher de grandes traînées rouges et se cabrer en laissant derrière eux un chapelet de leurres, quelques gros nuages de fumée grise et un bout de désert vitrifié. Parfois, toute la région de Khafdji tremble pendant quinze secondes d’un étrange grondement : celui que ferait un train qui vous passerait sous le ventre, l’écho étouffé des B 52 qui écrasent sous leurs bombes à fragmentation les hommes d’élite de la Garde républicaine irakienne. Plus de 200 passages en un jour, une grappe de 45 bombes à chaque fois, 6 000 tonnes d’acier venues du ciel. « Pour moi, un avion n’est qu’un distributeur automatique d’explosifs », dit tranquillement un technicien d’une usine de bombes. « De l’autre côté, ils doivent souffrir beaucoup », ne peut s’empêcher de grimacer un officier près du front. Guerre sale. Elle vous poisse l’horizon comme cette épaisse couche de mazout qui englue les plages au nord de Khafdji. « Les vagues étaient noires... », raconte un homme qui a vu arriver la marée d’hydrocarbures. Depuis, l’odeur de pétrole brut empeste la ville. Tout le long de la côte, des cormorans piégés battent des ailes avant de se coucher sur l’eau et de disparaître, englués, avalés par le magma huileux ; à 150 mètres du bord, des bancs de dauphins ondulent, mous et sans force. Oiseaux, dauphins, poissons, tortues vertes et coraux... On imagine le désastre au fond, au large, au nord. Là-bas, les Irakiens ont ouvert les vannes de Mina al-Ahmadi, un terminal koweïtien capable de vomir 1 400 000 tonnes de brut, six fois l’« Amoco Cadiz », et une nappe de 50 kilomètres sur 11 a déjà commencé à glisser vers le sud, à la vitesse d’un nageur de combat. Le Golfe est semblable à un lac peu profond, alimenté par un courant qui met près de cinq ans pour renouveler ses eaux. La pollution vient de le transformer en une énorme marmite de pétrole que le vent et les vagues vont brasser à l’infini. Une vilaine mousse au chocolat huileuse et toxique, qui ne brûle pas, flotte entre deux eaux et se dirige vers l’usine de désalinisation qui abreuve une grande partie du désert saoudien. L’eau, le pétrole et le sable... Ici tout est dit. « C’est du terrorisme écologique », a grincé le président Bush. Il sait que Saddam Hussein peut s’il le veut ouvrir les robinets du plus grand réservoir du monde... Pour l’heure, il faut attendre, et refluer vers l’intérieur des terres, là où le désert surpeuplé ne mérite plus son nom. Autrefois, le carrefour de Safaniya n’était qu’une poignée de boutiques et de pompes à essence, un carré d’asphalte utile, perdu au nord-est de l’Arabie. L’opération Desert Storm l’a transformé en une petite ville qui regarde passer les convois des forces alliées, hommes et véhicules, à raison de vingt-trois heures d’affilée pour chaque division. Assis dans son arrière-boutique, Mohamed al-Sikhan se frotte les mains. Lui et son frère possèdent l’essentiel de ce carrefour devenu stratégique, une station-service où les énormes poids lourds se gavent de carburant, des dortoirs pour travailleurs immigrés philippins, la gargote qui débite du riz gras au safran et le supermarché que les GI dévalisent à pleines poignées de dollars. « En ce moment, je stocke des matelas et des tapis venus de Tchécoslovaquie. Il n’y a plus rien au Koweït. A l’heure de la libération, je serai là pour vendre ce qu’il faut », explique le commerçant qui porte parfois une cartouchière en bandoulière, moins pour affronter l’ennemi que pour défendre sa cassette. A quelques mètres de là, les ouvriers indiens de la blanchisserie nettoient gratuitement des dizaines de treillis militaires en espérant une place dans un abri, un vrai masque à gaz ou le retour de leur patron, disparu avec leurs passeports. Alors ils attendent, terrorisés mais souriants, les yeux un peu écarquillés à force de voir défiler devant eux toutes les armées d’une bonne partie du globe. Passent les Marocians, austères et silencieux, troupe impeccable réputée pour sa discipline de fer. Ou les Koweïtiens, entassés dans des camions soviétiques, soldats entraînés en trois mois, habillés de pantalons trop courts et de vestes trop larges modèle Oural version Tropiki : gosses de riches en campagne, peu habitués à la rigueur des armes et dont l’officier reconnaît que « le problème principal est celui de la discipline ». Lui-même s’excuse, pressé qu’il est de se procurer deux pigeons vivants pour nourrir son jeune faucon affamé. Heureusement le commerçant saoudien est grand seigneur. Il montre aux soldats le chemin du pigeonnier, et l’officier, soulagé, remonte dans sa Jeep en emportant les deux oiseaux délicatement enveloppés dans un tissu. En entendant l’hstoire, Thomas l’Américain éclate de rire : sa mascotte à lui n’est qu’un étrange poulet en plastique qu’il a attaché au tube de son lance-missiles TOW, le tueur de tanks : « Cinquante-cinq livres d’électronique et d’explosif efficaces à 3700 mètres de distance, un énorme coup de masse sur leur carcasse d’acier... Bang ! Fini. » Il arrive tout droit de Phoenix, Arizona, « du désert au désert », adore Paris, la littérature, et a peint sur son véhicule en lettres majuscules la phrase de Voltaire : « Ecrasons l’infâme. » Soudain, Thomas perd son sourire. Il regarde monter les longs convois d’ambulances vers le nord et sait que les chirurgiens ont reçu de telles quantités de matériel que cela ressemble à la préparation d’une hécatombe. Quelque part près de la frontière, pendant une alerte, un soldat français a eu un haut-le-coeur en entrant de nuit dans un immense conteneur de marchandises. Il croyait trouver un abri sûr et s’est retrouvé nez à nez avec une montagne de cercueils vides, attendant le jour de la grande offensive. Celui où il faudra bien sortir de son trou dans le sable et marcher vers les lignes irakiennes en priant à voix haute pour que ceux d’en face aient perdu la vie ou la raison à force d’être matraqués par le B 52 ; celui où il faudra peut-être affronter les gaz et fouler le demi-million de mines irakiennes enterrées sur une bande de 60 kilomètres de large : mines anti-tank capables de faire sauter en l’air les dizaines de tonnes d’un blindé, mines antipersonnel qui vous arrachent une jambe, mines « intelligentes » qui s’élèvent à la hauteur de l’homme pour mieux le couper en deux. Mais il n’est pas convenable ici de parler de la mort, de la peur ou plus simplement de ces nuits glaciales passées dans la boue du désert à remâcher son angoisse et la ration froide de combat. « This is not gonna be another Vietnam ! », répète le dogme officiel. L’encadrement serré de la censure militaire est là pour ne laisser passer que les images pasteurisées d’une guerre proprette, faite par des combattants professionnels au moral de fer, sûrs de leur cause et sans états d’âme. Malheur au soldat qui se plaint sans autorisation ; malheur au reporter qui recueille une interview douloureuse ou une photo volée sur des chemins de traverse. L’heure officielle n’est pas aux confidences. Pour attraper un bout de réel dans un monde aussi lisse, il faut aller jusqu’au Sénégal, ou presque, dans le campement du bataillon d’un lieutenant-colonel venu de Dakar avec ses 500 hommes. « Vous êtes français ? A la bonne heure... », sourit l’officier. Il est mince, très grand, élégant, a fait Saint-Cyr et l’Ecole de Guerre, parle un français précis, teinté d’une politesse exquise et d’une bonne dose d’humour : « Excusez mes hommes, dit-il, une tasse de thé à la main. Ils prennent leur douche avant l’arrivée des premiers Scud du soir. » Le bataillon a déjà servi dans le Sinaï, au Liban, au Tchad et au Zaïre. A leur arrivée ici, le 17 septembre dernier, l’officier espérait encore servir de force de paix de l’ONU après l’ultime négociation. « Hélas, l’heure n’est plus aux spéculations. » Lui ne se berce pas d’illusions sur les capacités technologiques de son bataillon, démuni de tanks sophistiqués ou de missiles à puces électroniques : « C’est vrai, nous sommes le Petit Poucet sénégalais qui joue dans la cour des grands. Mais ici, personne ne nous méprise, sourit l’Africain en vous regardant droit dans les yeux, parce que nous sommes tous susceptibles de mourir. » Il sait qu’il leur faudra aller au contact pour « nettoyer » un à un les bunkers ennemis. Il est sûr de ses hommes et ne se laisse pas impressionner par le désert, qu’il connaît déjà, ou la machine de guerre américaine : « L’important n’est pas là. L’essentiel est ce qu’il nous reste à découvrir, c’est-à-dire l’expérience personnelle de la souffrance et de la guerre. » Silence. Il fait mine de se moquer : « Je veux croire qu’il restera, au milieu de toute cette technologie, une toute petite place pour l’héroïsme individuel ! » Il offre une dernière tasse de thé et plaisante jusqu’à la lisière du campement :« Au commencement était l’incertitude, n’est-ce pas ! » Et sa voix redevient grave « Avec cette guerre, une chose est sûre : le XXIe siècle s’est terminé en 1990. »

Jean-Paul Mari

31 janvier 1991

Par Jean-Paul Mari

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