AZERBAIDJAN octobre 2006

Le long du pipeline du Caucase

Les forcats de l’or noir

Les ressources de pétrole sont en voie d’épuisement. Certains experts ne donnent pas vingt ans d’existence aux gisements connus. Dans ce contexte de pénurie annoncée, les réserves de la mer Caspienne, longtemps négligées, sont un trésor. Les grandes puissances se sont ruées au festin des hydrocarbures caspiens à la chute de l’URSS. Pour les compagnies pétrolières, une seule obsession : vers où et comment faire sortir le pétrole de ce chaudron enclavé au milieu d’une Asie trop centrale ? De l’Aral au Kurdistan en passant par le Caucase : enquête sur les nouvelles routes de l’or noir des steppes.

Sur cette piste, le risque est de percuter une épave de bateau. Le camion Oural roule sur le fond découvert de l’Aral. Au début de l’ère brejnévienne, les Soviétiques ont vidé cette mer au trois-quarts pour irriguer le coton de la république d’Ouzbékistan. Le chauffeur fixe des yeux le faisceau de ses phares. Il y a six mois, son collègue a percuté une ancre. Dans les années soixante, avant le reflux, les bateaux de pêche voguaient trente mètres au-dessus. Ce soir, dans la benne du camion : sept ouvriers ouzbeks qui rejoignent la tour de forage d’une station gazière. Autrefois les sémaphores marins éclairaient la nuit, aujourd’hui ce sont les torchères. Non contents d’avoir vidé la mer, les hommes en forent le socle violé. L’exploitation du gaz de l’Aral illustre le nouveau destin de l’Asie ex-soviétique, devenue « pipelinistan ». Depuis la chute du Soyouz, la région excite les convoitises énergétiques. Gazoduc et oléoduc strient les steppes le long des antiques axes caravaniers. Là où la soie circulait sur le dos des chameaux de Bactriane, passent à présent l’or noir et l’or gris charriés par les tubes d’acier. Sur le flanc occidental de l’Aral, un gazoduc file plein nord, parallèle à la falaise du Tchink. Les ressacs envolés n’en lèchent plus le pied. Un autre tube biseaute le plateau de l’Oustiourt entre Aral et Caspienne. Les deux tuyaux fusent en Russie. Là, les ressources seront dispatchées vers les marchés mondiaux. Vladimir Poutine (Gazpoutine dans la presse ukrainienne) tire du gaz et du pétrole de quoi réinstaller la Russie sur l’échiquier du monde. Karimov, patron de l’Ouzbékistan s’en sert pour acheter sa tranquillité. Tant que la bonde restera ouverte, aucune puissance ne s’intéressera à ses affaires internes. Le gaz est le meilleur écran qui se puisse tirer sur les turpitudes. À Jasliq, en plein milieu de l’Oustiourt, chuinte un compresseur. À côté s’élève une prison politique. Le sort des wahhabites du Mouvement Islamique Ouzbek importe moins que la bonne marche de l’installation gazière. Station de gaz, près de la baie de Chylaboulak : une tour de forage s’élève dans le ciel chauffé à blanc. Le rivage de l’Aral est proche. À l’horizon, une bande de sable surnage de l’eau couleur lapis : l’île Renaissance. Les biologistes de Staline y cultivaient des souches d’anthrax nécessaires à l’édification du socialisme. Zafar, ingénieur de Boukhara, grimpe au sommet de la tour : « la foreuse a atteint 2700 mètres de fond. Encore deux semaines et on arrivera au gaz ». Les sismologues prospectent sans relâche le fond de la cuvette aralienne et le plateau de l’Oustiourt. Les équipes d’ouvriers vivent dans des wagons de métal. L’été, 47°C. L’hiver, -30. Régime de travail : trois semaines dans la station puis quinze jours de repos en ville. La colonne de forage grince. La structure métallique date d’Andropov. Les piles d’acier tordu sont maculées de boue. La rouille perce les marches des escaliers d’accès. Des équipes de soudeurs bricolent des raccordements au pied du derrick. Ils travaillent à genoux sur des tapis de coquillages orphelins de leur mer. Tout à l’heure, avant de passer à table, ils se laveront les mains avec de la soude caustique. Déglingue soviétique. « Les chinois investissent dans la région, vous reconnaîtrez facilement leurs stations : elles poussent vite et le matériel est neuf » explique Zafar. Il a terminé son inspection. Il est midi, l’heure de se jeter cinquante grammes de vodka Cristal à 45°. Le pétrole du moujik.

Cinq cents kilomètres à l’ouest, sur les bords de la Caspienne, au Kazakhstan, le champ de Zhétibaï témoigne de l’ancien temps. Ici on exploite le pétrole depuis cinq ou six décennies. Des têtes de cheval dodelinent. Ces pompes métalliques maintiennent la pression dans les vieux gisements. Elles rappellent que les réserves de pétrole ne sont pas éternelles. Les experts pessimistes situent l’oil peak dans une vingtaine d’années…

Dans ce contexte de crise, les Occidentaux se sont intéressés à la Caspienne dès la chute de l’URSS. Moscou avait délaissé ces gisements : trop âpres à exploiter, trop proches du monde libre. La Sibérie offrait des réserves loin des regards occidentaux. Mais l’accroissement de la consommation mondiale d’énergie (près de 3% chaque année) et l’éveil des monstres chinois et indiens ont changé la donne. Toutes les ressources sont devenues bonnes à prendre. En 1991, on reconsidéra les champs off shore de la Caspienne. On lança des campagnes de réévaluation. Ce que l’on trouva dépassa toute espérance. Le potentiel du gisement off-shore de Kashagan, au nord de la mer, à quarante kilomètres des côtes kazakhes est de 38 milliards de barils. Kashagan pourrait pourvoir quotidiennement plus d’1/80e de la consommation mondiale qui s’élève à 80 millions de barils par jour. « Ce gisement sous-exploité par les Russes constitue la plus grosse surprise depuis les découvertes des champs pétrolifères d’Alaska dans les années soixante-dix » explique l’un des nombreux expatriés européens d’Atyrau. Cette Las Vegas des steppes était autrefois un ancien fortin de Cosaques posé sur les bords de l’Oural, à la frontière de l’Europe et de l’Asie. Elle brille des mille feux du renouveau pétrolier. Des businessmen allemands signent des contrats avec des prestataires kazakhs qui roulent en hummer mais passent le week-end dans la yourte familiale. Les toits sont hérissés de grues, les trottoirs en sont couverts. À Kashagan, le pétrole est sulfureux et la mer englacée à partir du mois de janvier. Le consortium qui a signé les droits d’exploitation avec le président kazakh Nursultan Nazerbaiev a nommé la compagnie AGIP opérateur du chantier. Pour exploiter le site, les Italiens se sont lancés dans un chantier futuriste. Ils ont englouti des milliers de mètres cubes de rocs pour faire jaillir des eaux une île. Une ceinture de récifs artificiels la protège des assauts des icebergs. « Plus de six cents hommes employés au fonctionnement des trente-six puits foreront le jus à 4000 mètres de fond » explique l’ingénieur Anastasia P. dans le Sikorski qui assure des liaisons permanentes entre la plate-forme et Atyrau. Le brut convoyé par des tubes sous-marins rejoindra le réseau de pipelines russes qui traverse le Caucase et la Tchétchénie vers les rivages de la mer Noire.

En 1994, les compagnies occidentales signèrent avec le président de l’Azerbaïdjan « le contrat du siècle ». Huit milliards de dollars étaient investis pour obtenir le droit de forer un champ d’hydrocarbures peu exploité, au large de Bakou : le gisement Azéri-Chirag-Gunashli. Problème crucial : évacuer le brut et le gaz. Éternel écueil d’un Turkestan enclavé. La tragédie de l’Asie centrale c’est son adjectif. La question obsédait déjà Pierre le Grand. De nombreux convives se pressèrent à la table caspienne en 1991. Tous désiraient tirer à eux la manne énergétique. Les Chinois étaient prêts à financer un tube de 12000 kilomètres à travers le Kazakhstan, la Dzoungarie et le Sinkiang. Le brut aurait suivi la trace des moines nestoriens et des jésuites du XVIIe siècle jusqu’à la côte pacifique. Les Américains penchèrent pour un pipeline traversant l’Afghanistan des Talibans. La compagnie américaine UNOCAL et les services pakistanais virent leurs espoirs s’évaporer dans le nuage du 11 septembre. Les Iraniens oeuvrèrent pour un tube nord-sud vers le Golfe Persique. Mais frappé de la marque infâmante d’État voyou, l’Iran ravala ses prétentions. Les Russes sentant s’effriter leur influence dans leur limes consolidèrent le réseau d’acheminement nord caucasien. Initié sous Bill Clinton, soutenu par l’administration Bush, le projet du Bakou-Tbilissi-Ceyhan triompha. Ce pipeline mis en service au printemps 2006 après trois années de travaux convoie les ressources caspiennes de Bakou jusqu’à la Méditerranée à travers l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie sur une distance de 1762 kilomètres. Ce corridor de l’énergie (l’expression est de Georges Bush) coûta 4 milliards de dollars à une dizaine de groupes pétroliers occidentaux dont la British Pétroleum, désignée comme maître d’oeuvre. En juin 2006, le président du Kazakhstan déclara que les réserves de Kashagan pourraient un jour être greffées dans ce nouveau serpent d’acier. Ainsi dans un avenir proche, la quasi-totalité des réserves caspiennes basculera dans le camp de l’ouest.

Bakou a vu naître l’épopée du brut. En contrebas de la mosquée Bibiheybat, des derricks éreintés, plantés dans des flaques d’huiles aux reflets de pyrite racontent l’époque où Nobel et Rothschild, se partageaient les concessions. Dans Bakou leurs villas abritent encore le siège des compagnies. Sur les hauteurs de la ville, le filon de gaz naturel qui alimentait la flamme vénérée par les Zoroastriens fut vendu par un prêtre hindou à la Bakou Oil Company. Les intérêts pétroliers sont des Titans plus puissants que les dieux ! Un siècle plus tard, Bakou sent la fièvre pétrolière la gagner à nouveau. Symbole de la reviviscence : le terminal de Sangachal, point de départ du BTC rutile dans les montagnes pelées. Dans l’air, l’activité, comme l’odeur de brut est palpable. L’Azerbaïdjan connaît une croissance supérieure à 15%. Dans son bureau de la Villa Petrolea, à Bakou, David Woodward, l’élégant président de BP insiste sur le caractère pionnier du BTC. « Il s’agit du plus grand défi technique du XXIe siècle. Nous avons fait passer un intestin d’acier à travers le Caucase et l’Anatolie. En trois ans, nous avons soudé des centaines de milliers de sections. Nous avons franchi des cols à plus de 2500 mètres, des marécages et des milliers de cours d’eau. Le tube est entièrement enterré. C’est un pipeline invisible. » Le Britannique ne s’étend pas trop sur les incidences politiques du tube. Le BTC est pourtant une arme pour l’Occident. Il contourne le réseau de pipelines russes en place entre Bakou et Novorossisk. Il empêche la fuite des réserves vers les marchés chinois ou iraniens. Il affermit la position des Américains au nord de l’Iran, scelle un lien physique entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, inaugure un axe d’amitié est-ouest contrecarrant la traditionnelle entente Moscou-Erevan-Téhéran. Il stabilise la macédoine caucasienne, ouvre à l’Azerbaïdjan et à la Géorgie, la porte du bloc atlantique. Il allège la noria des cinquante mille bateaux dans les eaux du Bosphore et réduit le risque d’une marée noire à Istanbul. Il protège les anciennes républiques du Soyouz, des caprices de la Russie. Avec lui, Tbilissi ne connaîtra plus des hivers semblables à celui de 2005 au cours duquel Moscou avait coupé le gaz. Ce tuyau draine dans son sillage autant d’hydrocarbures que de bouleversements. Le BTC est un coup de sabre dans l’équilibre stratégique des régions caucaso-capsiennes.

Côté géorgien, l’oléoduc traverse des parages hasardeux. Impossible de le longer sans croiser les miliciens. Des barrages jalonnent les pistes dans la région de Tsalka. Les soldats, Ossète du sud ou natifs de Colchide sont armés de kalachnikov. Sur les brelages, des poignards commandos russes. Mais l’uniforme, les méthodes et les véhicules sont américains. Les agents du Security Strategic Pipeline Departement illustrent la nouvelle réalité caucasienne : pénétration des intérêts américains, déclin de l’influence russe. Washington investirait cent millions de dollars annuels pour sécuriser le tuyau. Marcel G, responsable BP de la sécurité, confirme qu’« ils ont des raisons d’être inquiets : le tube strie la plaine azérie à quelques dizaines de kilomètres de l’Iran, passe au sud de l’Ossétie et de la Tchétchénie, au nord du Nagorno-Karabakh et, malgré une immense boucle à travers l’Anatolie, frôle le Kurdistan turc ! ».

Sur l’itinéraire du tuyau, spectacle permanent du choc des civilisations. Ici des babouchkas géorgiennes binent un carré de choux, là un bouvier kurde rassemble ses bêtes, ailleurs, un moine géorgien récolte le miel d’une ruche : sous leurs pieds, à un mètre cinquante de profondeur, le tube charrie quotidiennement à 2 mètres par seconde, un million de barils d’huile à haute pression destiné à la marche du monde occidental. Si le baril atteint à nouveau 80 dollars, c’est 80 millions de dollars qui leur passeront tous les jours sous le nez. Pour parer aux critiques, BP finance des programmes de développement dans un couloir de deux kilomètres de part et d’autres du BTC. Hors de ce corridor de la générosité, point de salut. À l’intérieur : pompes à eau installées, écoles restaurées, cliniques équipées, conduites d’eau creusées, contrôles vétérinaires. L’une des raisons qui pousse la compagnie à aider les villages de faire comprendre aux populations les bénéfices du BTC. Si elles adoptent le tube, elles le protègeront. En Turquie des ouvriers s’activent encore à reconstituer les sols. Les hommes recouvrent la tranchée d’un filet biodégradable qui retient la terre. Des botanistes replantent ensuite les semences, cultivées hors sol pendant la durée des travaux. Ainsi les paysans retrouvent-ils une terre parfaitement cultivable. « Les archéologues avaient même le pouvoir de faire dévier le cours du BTC en cas de découverte majeure », insiste David Woodward, soucieux de faire de son chantier un modèle. En Géorgie, ils sont intervenus souvent. On ne laboure pas une antique colonie hellénistique et le deuxième plus vieux royaume chrétien du monde impunément. Seul vrai marque de la présence du tube : les patrouilles de surveillance à cheval. Les cavaliers portent des tenues orange, des casques de chantier estampillés BP ou BTC mais montent sur des selles à décoration traditionnelles et fouettent la croupe de leurs Kabardines avec des cravaches turques au manche vernissé. Les stations de pompage qui émaillent les 1762 kilomètres contrôlent la pression du pipe. Elles couronnent les crêtes des reliefs. Sous les ciels d’acier avec les parois argentées des cuves, elles ont des airs de cités spatiales. L’alerte est donnée aux services de sécurité en cas de hot tapping. « Les Tchétchènes sont les spécialistes de cette activité. La nuit, ils creusent, installent une valve sur le tube et prélèvent quelques dizaines de barils » se lamente un ingénieur turc. En Turquie, le gouvernement a décidé de renforcer les punitions contre le pillage du brut. Le pétrole est trop précieux pour en laisser s’envoler quelques gouttes. Le BTC fut l’aubaine de la Turquie. À l’heure où la machine d’intégration à l’Europe s’enraye et où, d’Istanbul à Van, les religieux gagnent du terrain, Ankara rêve de devenir le pourvoyeur énergétique de l’Union européenne. Si l’UE refuse la Turquie, du moins aura-t-elle toujours besoin de son pétrole ! Le 13 juillet 2006, le premier tanker chargé de brut caspien quittait le terminal de Ceyhan, salué par tous les gouvernements du monde européen, heureux d’assister à l’ouverture d’un nouveau canal d’approvisionnement. La multiplicité des sources d’exportation du brut est une garantie de la stabilité du marché pétrolier.

Au même instant, sur une plage voisine, des biologistes financés par la compagnie pétrolière turque, la Botas, relâchaient sur le sable des tortues écloses la veille en laboratoire. Les petites bêtes, au prix d’efforts inouïs, battaient le sable de leur nageoire pour atteindre l’océan. Pour elles, comme pour le serpent d’acier du BTC, atteindre la mer libre requiert une considérable dépense d’énergie. Mais pendant combien d’années le pipeline occidental crachera-t-il son or à plein rendement ? Au rythme de la consommation effrénée de l’humanité, moins de temps que ne vivra une seule des tortues de Ceyhan !

Tous droits réservés Sylvain Tesson- Figaro magazine- Spectacles du monde-Animan.

octobre 2006

Par sylvain tesson

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