ALGERIE 21 juillet 1993

Ce soir-là, derrière les murs du couvre-feu, Alger étouffait.

Les maquis d’Allah

L’année dernière, Leïla se promenait encore en maillot de bain sur la plage, à deux pas des islamistes. Cet été, la plage est vide et Leïla, comme l’Algérie, est en proie à la terreur

Parfois, les petites filles ont d’étranges caprices. Ce matin-là, une gamine de 8 ans reste calée sur la banquette arrière de la Renault 25 de son père, avec l’intention affichée de traîner avant de rejoindre la porte de l’école, à quelques mètres de là, au bas des escaliers. Au volant, Omar Belhouchet, rédacteur en chef du journal « El Watan », commence à perdre patience. Voilà quatre heures qu’il fait le même chemin, chaque matin, à la minute près. Il est déjà 8 heures et on l’attend au journal. Nous sommes le lundi 17 mai, le printemps d’Alger est sale : violence et attentas, attentats et violence, éditoriaux politiques, polémiques, crise économique... Omar se retourne, gronde la fillette, la pousse vers la portière et la regarde trottiner enfin vers l’escalier. Parfois, une enfant capricieuse peut vous sauver la vie. Au même moment, à deux mètres derrière la voiture, le journaliste aperçoit un homme qui saute par-dessus le parapet de la rue. Omar est nerveux. La veille, à Tlemcen, le procureur général Mohamed Saïd a été abattu devant l’école de ses enfants. La veille encore, dans la nuit, un homme politique l’a appelé, inquiet, pour lui parler des attentats contre les civils. Un nouveau coup d’oeil en arrière et il revoit l’homme s’avancer une sacoche à la main... « Je me suis couché sur la banquette, ai enclenché la première et écrasé la pédale de l’accélérateur », raconte le journaliste. A cinquante centimètres de lui apparaît le canon d’un pistolet automatique. La voiture bondit. Quatre coups de feu partent. Deux balles se perdent, les deux autres font exploser les vitres de la voiture. Un poste de police est à moins de cinq cents mètres : « Je fonçais, j’entendais le moteur hurler, je croyais qu’une balle l’avait touché. En réalité, j’étais tellement paniqué que j’avais oublié de passer la seconde ! » Des témoins verront l’agresseur, en costume bleu et sans barbe, dévaler les escaliers de l’école et disparaître dans la camionnette qui l’attendait. Le soir, chez lui, Omar entendra une voix lui dire au téléphone : « On reviendra. Avec des professionnels. Et cette fois on t’aura. Même si tu te caches dans le ventre de ta mère... » Depuis, il a envoyé sa famille à l’abri, ne dort plus chez lui, change de maison chaque nuit, sort en groupe, ou plutôt ne sort plus. Au journal, tout le monde a reçu des lettres de menaces des islamistes. « Se faire tuer au matin, chez soi ou dans la rue, c’est une dimension nouvelle. Quelque chose qui s’est installé dans notre vie. » Nous sommes à une heure de vol de Marseille, à quelques pas du sable brûlant des plages de l’été. Mais la violence de l’Algérie vous happe à peine le pied posé sur l’aéroport. Ici, en août dernier, une bombe aveugle, déposée dans le hall, a fait neuf morts. A la sortie, le grouillement habituel de la foule a laissé place à un espace vide, quadrillé par des barrières de sécurité. Devant nous, à l’est, s’étale la blancheur d’Alger ; à l’ouest, la route qui file vers la montagne vous fait entrer de plain-pied dans ce qu’on appelle ici « le triangle de la peur ». Voilà sept mois que le couvre-feu a été décrété sur les sept wilayas du centre-nord d’Alger, un an que le président Boudiaf a été abattu à Annaba d’une rafale dans le dos et dix-huit mois que le pays vit sous état d’urgence... Le bras de fer avec les islamistes dure depuis un an et demi. A l’époque, l’annulation des élections les jette dans la rue. Ils manifestent, menacent, revendiquent la victoire volée, finissent par appeler à l’insurrection populaire. La population ne suit pas. Le pouvoir les rafle, investit les mosquées, ouvre des camps dans le désert saharien et y jette pêle-mêle les militants durs et ceux suspects de l’être. Toute la fracture est là. L’été dernier, dans les montagnes de Sberba, se tient une réunion secrète : d’un côté, la vieille garde du Mouvement islamique armé, les hommes de Bouyali le rebelle passés dès le début des années 80 à l’action armée ; de l’autre, ceux du FIS résolus après l’impasse politique à prendre le chemin de la guerre. Les uns proposent des armes, qu’ils n’ont pas ; les autres promettent de l’argent, qu’ils n’ont pas encore. Qu’importe. Dès l’automne, le désert libère quelques milliers de prisonniers, dont beaucoup prennent immédiatement le chemin du maquis. Les soldats gagnés par le FIS désertent avec leurs armes. On vole le moindre fusil de chasse ou les revolvers des policiers que l’on tue. Le maquis se peuple de près de sept mille personnes : ceux qui se cachent par groupes de dix à quarante personnes ; ceux qui travaillent au village le jour et filent le soir leur apporter de la nourriture. De l’été 92 au début de l’année 93, on attaque des armureries, des postes de gendarmerie et une bonne douzaine de casernes. Chaque groupe suit son chef militaire ou spirituel. Il y a Abdelkader Chebouti, l’imam surnommé liwa, « le Général », devenu aujourd’hui la figure emblématique des combattants islamistes ; et Meliani Mansouri, 47 ans, ancien chauffeur de l’armée, et Omar el-Eulmi, doyen du Syndicat islamique du Travail, qui lance à sa sortie d’un camp un appel au « djihad total » ; et Abdelhak Layada, 34 ans, qui s’est proclamé « commandant des groupes armés islamiques » à la mort de son chef, Moh Léveilley, un nom qui enflamme toujours les jeunes islamistes des cités. Au départ, ce jeune tôlier de Hussein-Dey joue les ambulanciers lors des émeutes sanglantes de 1988 ; avec l’état de siège, il passe dans la clandestinité et entame une impressionnnante série d’attaques de banques. L’islamiste, un peu particulier, porte lunettes de soleil et gourmette, roule dans une grosse voiture en faisant hurler sa radio. Très vite, les gosses d’Alger ne parlent que de Moh le rebelle, voyou et pieux, celui qui défie l’ordre, le pouvoir et sa police. Encerclé sur les hauts d’Alger, il tue deux officiers et passe les contrôles en usurpant le nom d’un de ceux qu’il vient d’abattre. On retrouve sa trace dans une villa en construction que les chars rasent à coups d’obus. Dix islamistes sont tués ou blessés. Moh Léveilley s’en sort indemne. On le traque du côté de Blida. Cette fois il est acculé. Un lieutenant le prend à revers. Moh se retourne en insultant l’« ennemi de Dieu ! » et tombe criblé de vingt-sept balles. Voilà pour une légende. Reste que la puissance de l’armée a porté de formidables coups de boutoir aux maquis : Moh Léveilley et Omar el-Eulmi ont été tués, Mansouri est en prison et Layada aurait été pris au Maroc. Aujourd’hui les maquis paraissent contenus, et plus personne ne croit à la « défaite de Pharaon » par l’investissement du djebel. Leurs attaques sont moins nombreuses, même si elles sont parfois terriblement efficaces. Celle de la caserne de Boughezoul porte la signature de Chebouti, « le Général ». Au soir du 22 mars, jour de ramadan, six « militaires » se présentent à l’entrée de la caserne ; à l’intérieur, ils sont rejoints par une trentaine de complices, poignardent les hommes de garde, détruisent le matériel de transmission, tuent dix-huit hommes au total, en blessent douze autres et emportent un lot d’armes automatiques. A la suite d’une gigantesque chasse à l’homme, le commando sera neutralisé. Mais « le choc politique a été terrible », explique un diplomate. Au plus haut niveau, des militaires demandent au ministre de la Défense, le général Khaled Nezzar, de prendre directement les commandes du pouvoir. Après deux jours de discussions, on décide de ne pas changer de stratégie politique mais d’engager quinze mille hommes de plus dans la région d’Alger. Quelques semaines plus tard, une colonne de soldats qui ratisse la région de Chréa tombe sur des feux de camp, des vêtements, de la nourriture et ce qui semble être un camp d’islamistes. La troupe s’avance, se déploie dans la vallée... et tombe dans le piège. Des collines voisines, les islamistes ouvrent le feu. Bilan : quarante-trois morts au moins. Terrible est spectaculaire. Chaque fois, une onde de choc parcourt l’armée. Les maquis, même « gelés », restent une plaie ouverte. Loin des montagnes, le terrorisme a pris les formes de la ville algérienne, de ses cités éclatées, dures, chaotiques, secrètes et méfiantes à l’extrême. Le groupe armé islamiste se réduit souvent à une poignée d’hommes jeunes, du même quartier, de la même rue, parfois du même immeuble. Ils sont terriblement solidaires : « Quand on en tue un, a dit un responsable de la lutte antiterroriste, on est sûr de voir, quinze jours plus tard, apparaître le nom de son frère ou de son cousin sur les avis de recherche. » Ils respectent les lois de la clandestinité : parmis eux, le cinquième homme reste inconnu des autres. Ils se retrouvent en secret à la mosquée, choisissent une cible et font demander à un religieux la fatwa sacrée qui leur autorise l’action. D’autres groupes sont composés d’hommes plus expérimentés, capables de véritables actions militaires. On a beaucoup tué de policiers : en uniforme, pour leur voler leur arme ; en civil, dans un café ou sur le pas de leur porte, en congé de maladie ou même à la retraite. Quand les policiers sont devenus plus méfiants et que la censure a imposé le silence aux médias, les islamistes ont semblé avoir choisi de nouvelles cibles, plus vulnérables, plus spectaculaires : employés de l’administration, responsables de délégation communale, hauts fontionnaires, écrivains ou sociologues... Tous ceux que les islamistes considèrent comme le pouvoir ou ses agents. « Etrangement, certains des hommes abattus s’en prenaient violemment au povoir. Au point qu’on se demande qui tue qui, s’interroge un journaliste averti. Dans certains villages, il y a des morts qui ne sont comptabilisés par personne. Un militaire qui a sali l’honneur d’une femme il y a dix ans, un abus de pouvoir, un vol, une vieille haine... les Algériens sont en train de solder l’accumulation, sur trente ans, de comptes non réglés. » Le bilan ? En dix-huit mois, on a envoyé au moins quinze mille personnes dans des camps d’internement et les cours spéciales établies en février dernier doivent traiter plus de quatre mille nouveaux dossiers. Quant aux morts, on peut estimer à deux mille cinq cents le nombre de policiers, militaires, islamistes ou civils emportés par une vague de violence inouïe. Bien sûr, ce n’est pas la guerre civile. Il y a toujours (.. ?...) armée et un pouvoir qui restent forts. Et l’épicentre de la violence se situe toujours dans le centre-nord d’Alger. Bref, si l’ordre et la sécurité ne sont pas totalement « sous contrôle » de l’Etat, les maquis islamistes n’ont pas pour autant les moyens de le faire tomber. Mais l’Algérie semble bien, désormais, séparée en deux. « Entre le pouvoir et les islamistes, il y a de moins en moins de place pour un démocrate, dit un écrivain. Si je critique le pouvoir, on m’accuse de faire le jeu des islamistes. Et si je réfute, les thèses islamistes, je deviens un agent du pouvoir... Assez ! J’en ai assez qu’on me force à prendre parti. A choisir mon camp. » « On ne se parle plus, on s’évite, on ne circule plus, on ne travaille plus, dit un sociologue. On impose le silence à ceux qui réfléchissent, doutent et pensent l’Algérie en termes de courants multiples. La nuance devient un luxe mortel. Chut ! Silence ! Un silence glacial. » Leïla est assise dans un restaurant du centre-ville. La jeune femme est une journaliste solide, brillante. Aujourd’hui, pourtant, ses mains tremblent si fort que les cigarettes qui se succèdent au bout de ses doigts lâchent de petites bouffées nerveuses, comme des signaux de détresse. Hier encore, elle était sur la côte, au bord de l’eau, dans le cabanon de son enfance. Un bout de maison de bois où elle vient parfois s’asseoir, le dos à l’Algérie, entre le bleu du ciel et de la mer, le temps de retrouver la paix. « Dès le premier jour, j’ai compris : il y avait quelque chose de cassé. » Pas seulement à cause de la pénurie d’eau, des travaux sur la route ou de la laideur des immeubles de ciment gris plantés sur le sable. Non. Tout cela n’était que simple désagrément. Mais cette plage vide. Là où l’année dernière Leïla se promenait en maillot de bain à deux pas des islamistes ; là où elle bataillait chaque jour avec eux pour son droit à l’espace... il n’y avait plus rien. Seulement une plage vide, un cabanon ouvert aux quatre vents et comme une menace dans l’air marin. La maison avait perdu sa magie. Alors, après la tristesse et la peur, Leïla est gagnée par la colère. Colère contre le pouvoir, obnubilé par ses querelles de sérail, arc-bouté sur la répression, trop longtemps absent de quartiers abandonnés où l’on ne connaît de l’Etat que l’uniforme du gendarme. Colère contre les journaux qui parlent d’un assassinat commis par « un minable tôlier ». Leïla s’insurge : « Le crime c’est qu’il ait égorgé. Pas qu’il soit tôlier. » Colère contre les intellectuels qui n’ont rien dit pendant trente ans de dictature, qui se sont commis avec le pouvoir ou ont joué les critiques de salon pendant qu’on jetait les opposants en prison, contre « ceux qui se sont tus, ont bien vécu et osent s’ériger maintenant comme le dernier rempart contre la barbarie ! ». Colère contre les « éradicateurs » qui divisent l’Algérie entre « une famille civilisée et l’autre barbare », entre deux blocs, avec d’un côté les républicains, ouverts, intelligents, modernes, et de l’autre « les gueux, la racaille médiévale ». « Comme si, dit Leïla, on pouvait marcher sur la question sociale ! Comme si on pouvait ignorer tous les islamistes. Parmi eux, certains ont choisi de tuer des intellectuels de mon cercle, des gens que je connaissais. Mais je connais aussi de simples sympathisants islamistes que l’on a jetés dans les camps ou envoyés à la torture. Simplement parce qu’ils refusaient de faire allégeance. » Leïla croit qu’il faut discuter avec eux, mettre sur la table tous les maux du pays, vider l’abcès, ne pas se résoudre à marcher, tête baissée, entre l’ombre de la dictature et celle de la guerre civile. « Discuter ? A quoi bon ? Le pouvoir ne partira que par la voie des urnes. Seule la violence répond à la violence », dit Toufik l’islamiste, rencontré dans un appartement de la grande banlieue d’Alger. Lui a été envoyé en prison pour avoir écrit dans un des organes du FIS. Aussitôt libéré, il est pris dans la grande vague d’arrestation de l’hiver 92, envoyé trois mois dans un camp à Aïn-Salah, au milieu du désert : « Je me suis retrouvé avec les élus du FIS, maires, députés, combattants ou sympathisants. » Le camp s’organise. Deux à trois heures de Coran par jour, deux heures de gymnastique et de karaté par soir... On forme très vite les novices, ceux qui ont été raflés par hasard ou parce qu’ils avaient écrit un slogan sur un mur. Toufik est libéré comme il avait été arrêté : sans aucune explication. A la sortie, il est plus déterminé que jamais. « Beaucoup ont rejoint directement le maquis. » Lui est revenu à Alger et vit entre sa maison et la mosquée où on lui fait passer sous le manteau « la Tribune du vendredi », le journal clandestin du FIS, qui donne des nouvelles du djiahad, la guerre sainte : « On a les nouvelles du maquis et toutes les analyses politiques du mouvement. Il y a même un bulletin clandestin, le "Liwa", rédigé par des militaires islamistes. Ceux-là attendent que le moment soit venu. Pendant ce temps, ils nous informent sur ce qui se passe dans les casernes et au sommet de la hiérarchie. » Quand on lui parle de l’assassinat des intellectuels, de Mohammed Boukhobza, ce sociologue de 52 ans criblé de coups de couteau et égorgé chez lui, à côté de sa fille, de la vision des murs de la chambre maculés de sang... Toufik hausse les épaules : « Je ne suis pas partisan des assassinats. Mais, à vrai dire, leur mort m’indiffère. Ils ont choisi leur camp. Mois aussi, je me sens assassiné chaque jour par la répression. » Ne lui parlez pas de dialogue avec le pouvoir actuel. Il vous parlera de ses copains ramassés à 3 heures du matin, emmenés au commissariat central :« Le chiffon ? Vous savez ce que c’est ? Un simple chiffon trempé dans une saloperie de liquide détergent et qu’on vous enfonce dans la gorge, jusqu’à l’asphyxie. » La torture, analysée dans un rapport d’Amnesty, est devenue courante en Algérie. L’organisation décrit « les coups, brûlures de cigarette, arrachage des ongles, insertion de bouteilles dans l’anus, chocs électriques... ». Au procès des auteurs de l’attentat contre l’aéroport d’Alger, un des inculpés s’est effondré en pleurs en racontant comment il avait été castré pendant l’interrogatoire. Du coup, Toufik grimace en prononçant le mot démocratie, « un piège dans lequel nous sommes tombés ». Il sait que la majorité des Algériens ont cherché la passivité, qu’il n’y aura pas de soulèvement poupulaire mais croit que l’action armée finira par affaiblir le pouvoir. Jusqu’à le forcer à partir. Et il affirme : « Le chemin est tracé. A la fin du mois de juillet, nous proclamerons l’Armée de Libération islamique. Et peut-être même un gouvernement provisoire. » Il n’en dira pas plus. A Alger, dans le salon d’un économiste proche du pouvoir, un universitaire a longuement analysé les solutions pour restaurer l’économie du pays, le potentiel du pays, sa richesse en matières premières et en hommes, les remèdes de cheval à imposer, le changement indispensable des mentalités... Pour conclure : « Le train de l’économie mondiale part devant nous. Il faut absolument le rejoindre. Même dans le dernier wagon. Et pour cela, il nous faut deux ou trois ans de trève politique. » Dans les journaux, on parlait de dialogue national, de référendum à l’automne et de l’évolution des institutions. Par la fenêtre, on voyait la nuit tomber et, avec elle, une brume épaisse, lourde et noirâtre, quelque chose de jamais vu en plein mois de juillet à Alger, un véritable nuage, chaud et humide, qui s’accrochait aux hommes, aux arbres et aux collines de la baie d’Alger. Ce soir-là, derrière les murs du couvre-feu, Alger étouffait.

Jean-Paul Mari

Le triangle de la peur

De Tidjelabine à Blida, en passant par les gorges de Palestro : la route de la peur, des ratissages et des assassinats

Dès les premiers kilomètres, une herse cloutée et deux véhicules blindés coupent la route, des soldats surveillent les champs, d’autres sont allongés sur le toit de leurs Jeep, le doigt sur la détente de leur fusil-mitrailleur ; le dispositif n’est pas policier mais militaire. On roule. A Tidjelabine, il y a quelques jours encore, les soldats avaient planté leurs tentes sur le terrain du marché des voitures d’occasion ; à Thenia, des grappes d’immeubles avalent les champs, cités-champignons plantées là pour accueillir le trop-plein de la Casbah, cités de transit dont personne ne sort jamais ; à Beni Amran, des immeubles étrangement vides regardent la montagne, ces sentiers muletiers qui mènent à des nids d’aigle que les habitants, résolument incontrôlables, refusent de quitter. Soudain, la route commence à tourner et la terre s’ouvre sur le cauchemar de toute armée en campagne : les gorges de Palestro, magnifique montagne de roches au-dessus de tranchées profondes, redoutables. Ici, plus de blindés ni d’hommes sur les barrages mais de petites routes interdites par des pierres et des talus de terre. A Lakhdaria, l’air est frais, la ville propre, les rues pleines. Au centre est la grande mosquée. Peu ou pas de femmes. Celles qui passent sont voilées ; elles l’ont toujours été. Alger est déjà si loin. Dans ces montagnes, vers Sberba, il y avait un maquis. Pour le réduire, il a fallu 3 500 soldats, des tanks, des hélicoptères ; quatre mois de ratissage et quinze jours de combat au mortier. Plus loin, on frôle la Kabylie et ses hommes au teint pâle, montagnards calmes, indépendants, rebelles, jaloux de leurs terres, de leurs voisins et de leurs droits. Sur les chemins, des gamines de 6 ans marchent deux ou trois kilomètres, droites, un gros jerrican d’eau sur l’épaule. Quand le bleu des eaux d’un barrage hydraulique coupe la route, il faut plonger vers la plaine, dans le fief des islamistes, vers Khemis el-Khechna, Meftah et Larbaa. Ici, on tue les indicateurs et les imams envoyés par l’Etat, la population est soudée, tout acquise à l’ex-FIS, et la collecte de fonds pous le djihad est systématique. Ici, l’armée est en terre étrangère et vit, plus qu’ailleurs, entourée de sacs de sable et de barbelés. Le jour où un automobiliste qui avait renversé un passant est allé demander de l’aide à une caserne, il n’a trouvé qu’une porte close et entendu la voix méfiante d’une sentinelle demander :« L’homme que tu as renversé est mort ? - Non, blessé... - Alors fous le camp ! » Près de nous, une Jeep s’arrête devant une boutique et des hommes en bleu bloquent le trottoir. Le chèche sur le visage ne laisse voir que leurs yeux ; ils sont tendus, mitraillette nerveuse à bout de bras : des « Ninjas », comme les appelle la population. Un dossier sous le bras, l’officier s’avance vers le magasin. Autour, la rue est devenue muette ; les gens passent leur chemin, tête dans les épaules et regard lourd. Le « triangle » se referme. A Blida, la prison retient toujours Abbassi Madani et Ali Benhadj, chefs de l’ex-FIS. Hier sur une route secondaire, des islamistes ont abattu l’adjoint de la mairie, un employé et le chauffeur. A Boufarik, un ingénieur agricole et sa femme ont été criblés de balles, chez eux, à 2 heures du matin : ils étaient communistes... On fuit vers Alger. Ou plutôt on croit fuir. La pointe du « triangle » passe par une ceinture de cités populaires : les Eucalyptus, la Montagne, Cité-Soleil... de bien jolis noms pour des ghettos-poubelles rouges de sang.

21 juillet 1993

Par Jean-Paul Mari

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