Georgie du Sud janvier 2008

Isabelle Autissier est marin, Lionel Daudet est alpiniste. Ensemble, ils ont imaginé une aventure mi-maritime, mi-montagnarde.

Les montagnes de l’océan

Géorgie du sud

Et d’abord une question. Abrupte et générique : “ Qu’est-ce qu’un l’aventurier ? ” Isabelle Autissier : “ Quelqu’un qui, sans cesse, se remet en question. ” Lionel Daudet : “ Quelqu’un qui accepte et aime l’inconnu. ” Ils ne se sont pas consultés, mais définissent d’emblée une approche conjointe. Où les intentions importent plus que les objectifs. Où la quête prévaut la découverte. Celle des horizons lointains. Comme celle de son moi intérieur. Une dizaine d’années séparent les deux curieux, mais de semblables préoccupations les habitent : flirter avec l’inconnu, ouvrir des portes nouvelles, raconter des histoires inédites. S’imprégner. Pour mieux prévenir et partager. Elle est marin, il est alpiniste. Ensemble, ils ont imaginé une aventure binaire. Mi-maritime, mi-montagnarde. Parce que, disent-ils, les différences gagnent forcément à s’additionner. Parce que, insistent-ils, le terrain de jeu choisi imposait, précisément, le mariage de leurs compétences. La Géorgie, pour ceux qui l’ignoreraient encore, est un paradis. Une terre inhabitée perdue aux confins des mers australes, dans le prolongement de la péninsule antarctique, à cheval sur le 54è parallèle. Un promontoire rocheux, hérissées de montagnes majuscules – douze sommets à plus de 2 000 m – et recouverte de glaciers innombrables – plus de 100 au total. Une île sauvage, moitié moins étendue que la Corse, mais colonisée par des millions – oui, des millions – de manchots, d’otaries, de phoques et d’éléphants de mer. Mieux qu’une exception : un rêve. Seulement accessible par la mer et qui, sur les 1350 km de sa longueur offre un parfait échantillon de toutes les beautés et difficultés qu’un aventurier peut espérer. Isabelle a écrit un récit de grands vents (“ Kerguelen ”). Lionel commis un texte de haute altitude (“ La montagne intérieure ”). Les hasards de la vie ne pouvaient que les pousser à échanger sur ces chapitres bien précis. A propos de cette Géorgie en particulier, havre incomparable où ils parviendraient idéalement à tricoter de conserve leurs envies. Une maille à l’endroit, côté mer, pour Isabelle ; une maille à l’envers, côté montagne, pour Lionel. Avec trois traversées distinctes à la clef : Ushuaïa-Géorgie aller et retour en voilier, et l’entière dorsale de l’île – de l’extrême nord-est à l’extrême sud-ouest – à pieds, à ski ou à mains nues selon la nature des terrains et des dénivellations rencontrés. En amont, chacun a levé son équipe. Soit deux marins et deux montagnards supplémentaires. Une monitrice de voile doublée d’une mécanicienne (Agnès) et un capitaine au long cours boulanger à ses heures (Tristan) d’une part. Un escaladeur hors pairs prof à l’ENSA (Philippe) et un toubib voltigeur (Emmanuel) d’autre part. Une phalange sans faille. Mais surtout un groupe soudée et solidaire. Isabelle : “ Loin de tout, sans recours ni secours envisageables, il est primordial de pouvoir anticiper. Les marins étaient légèrement en retrait, mais ils étaient indispensables. Sans eux, les alpinistes ne seraient pas parvenus à leur fin. ” Lionel : “ Impossible d’imaginer une traversée terrestre en autonomie totale. Nous avions besoin du bateau non seulement pour nous emmener sur l’île, mais aussi pour nous seconder au fil de notre pérégrination terrestre. Au gré des déposes et des récupérations, le bateau est devenu notre camp de base itinérant. Notre soutien et notre sécurité. ” Grytviken, fin décembre. Le “ far-south ” (comme on dirait le “ far-west ”) dans toute sa splendeur : une base baleinière aux allures de ville fantôme ; des squelettes de ferraille épars ; des machines rouillées antidiluviennes ; une chapelle de bois bâtie en 1913 ; la tombe d’Ernest Shackleton, explorateur polaire inimitable, décédé sept ans plus tard ; des talus verdoyantes ; le voile gris d’un grain qui s’annonce ; un ponton approximatif ; un voilier. “ Ada 2 ” mesure 15 mètres de longueur et accuse 27 ans d’âge. Il a été fabriqué en France et en aluminium. Mais a frotté l’essentiel de ses expériences aux marges de l’Argentine, de la Patagonie et de l’Antarctique. Solide et mafflu, il est rassurant. Qui plus est lesté de matériels et ustensiles indispensables : réserves de gas-oil, zodiac, skis, pulkas. Dans la chaleur du carré, le poêle s’époumone et les verres s’entrechoquent. L’heure est au bilan : la traversée terrestre est assurée depuis quelques jours et l’expédition achevée au ¾. Place aux souvenirs et aux réminiscences. Malgré l’heure tardive, les flash-back vont train. Qui possèdent le goût de l’interdit et la saveur de l’exception. Où il est question d’ “ esthétisme ” et de “ convivialité ” et, plus encore, de “ lignes ”. Celles qui articulent la vie de chacun. Mais aussi celles qui, plus concrètement encore, soulignent les accidents de la nature et délimitent les territoires inconnus. Une idée chère à Lionel : “ Dès que j’ai eu la carte de Géorgie sous le nez, j’ai compris et imaginé. Les sommets bien sûr, comme le Paget ou le Worsley que nous avons escaladés, mais aussi les crêtes, les courbes de niveau, la découverte de l’île dans son ensemble. Les alpinistes sont friands de lignes directes, voire de directissime. Les marins louvoient d’avantage. J’aime à penser qu’il est possible de fondre ces deux réalités. La verticale et l’horizontale. ” Les arpenteurs de la Géorgie ne sont pas légion. Jérôme Poncet, défricheur d’exception, a accumulé quantité d’informations depuis près de 40 ans. Dubois, Cardis, Caradec, et leur téméraire “ Basile ”, ont osé une jolie incursion en 1979-80. Vingt ans avant que Lurcock-Finney-Watson-Dixon ne bouclent, enfin, la première vraie traversée. Vingt-neuf jours de progression effective et une route terminale – plus propice et plus accueillante – ostensiblement tracée le long de la côte nord. A l’inverse du choix de Daudet, Batoux et Cauchy, assez culottés et déterminés, pour opter pour le sud au gré d’une succession de labyrinthes, moraines et séracs quasi rédhibitoires. Lionel : “ Notre idée n’était pas de jouer la surenchère. Mais de suivre, malgré les pièges avérés, l’itinéraire le plus propice. Vraiment, le parcours sud coulait davantage de source. ” Le terme est utilisé à bon escient. “ Faites tomber une goutte d’eau depuis le sommet : c’est la voie que je veux suivre ”. L’invitation d’Emilio Comici, alpiniste minimaliste, qui toujours faisait grand cas de l’épure et de l’instinct, est toujours d’actualité. Daudet encore : “ En soit les difficultés sont intéressantes. Mais pas à n’importe quel prix. A mes yeux, leur conquête doit forcément découler (tiens, tiens…) d’un cheminement sain et naturel. C’est pour cette raison que l’idée du bateau me séduit beaucoup. Parce qu’il est un moyen de locomotion mieux adapté que l’avion ou l’hélicoptère. Mais aussi, parce que sa présence aux moments les plus critiques est devenue, jour après jour, gage de réussite. Les marins ont cravaché forts pour être là aux rendez-vous. Et pris des risques pour assurer leurs mouillages ou leurs déposes. La notion de cordée ne se limitait pas aux seuls alpinistes Eux-mêmes étaient liés à nous et à notre engagement. ” Husvik, quelques jours plus tard. Une ex-station baleinière supplémentaire. Prélude à une vallée gorgée de mousse et de tussock qui, naturellement, invite à la balade. Lionel a concocté une approche en douceur du monumental glacier du Neumayer avec, en point d’orgue, une initiation à la cascade de glace pour les navigateurs. Façon de rendre un peu plus la pareille. De jeter une passerelle supplémentaire. De compléter l’échange. Philippe : “ Une bonne partie de l’expédition reposait sur cette promesse : fondre nos savoir-faire. Pourquoi avancer avec des œillères ? On a forcément toujours à apprendre de l’autre. ” Manu : “ Plus j’avance en âge, plus je trouve l’idée d’aventure globale intéressante. La Géorgie c’est de très belles montagnes, mais c’est aussi une météo particulière, une faune incroyable, une histoire exceptionnelle. ” Isabelle et Lionel ne sont plus à convaincre. Pour l’heure, c’est l’alpiniste qui assure et le skipper – casques, crampons et piolets en bataille – qui grimpe. Plutôt pas mal. Demain, les rôles seront à nouveau inversés. Lionel prendra à la barre, assurera un ris, bordera le génois. Sur le parcours allé, dès la sortie du canal de Beagle, les novices ont dégusté et plus encore : 30-35 nœuds établis, le chariot de grand voile qui lâche et la bôme qui explose ! Direction les Falkland pour un atelier de soudure obligatoire. Sur le parcours retour, la note fut moins salée. Mais la navigation au près pas confortable pour autant. Isabelle : “ Les alpinistes n’ont pas forcément le pied marin, mais ils disposent d’un énorme avantage : ils s’adaptent. ” Au peu, au manque, à l’inconfort, à la promiscuité. Autant de carences partagées. Qui ne font que revaloriser les valeurs essentielles : un pain concocté dans un four miniature ou une bouteille de vin retrouvée en fond de cale. Et tout autant, un rayon de soleil malin, une vague majuscule, une meringue de glace, un albatros infatigable. Lionel parle volontiers d’ “ aventure universelle ” telle que l’entendait Walter Bonatti, figure tutélaire s’il en est. Une manière de synthèse des engagements et des sensations en milieu naturel. A quoi bon revendiquer une performance si l’on est incapable de mesurer ce qu’elle doit aux champs géographiques, météorologiques ou zoologiques qui l’induisent ? Gentilhomme de l’aventure, alpiniste-traveller, Daudet refuse les étiquettes restrictives, les définitions parcellaires. Isabelle abonde et renchérit : “ J’ai apprécié de courir à la voile. Mais j’ai mûri. Plus important encore : j’ai toujours eu envie de rendre ce que l’on m’avait donné. Etre une tête chercheuses c’est très bien. Mais ce privilège implique une responsabilité. Nous ne sommes pas seulement là pour nous faire plaisir, mais aussi pour partager avec ceux qui n’ont pas la chance d’être là. ” “ En souvenirs nous étions riches. Nous avions percé l’apparence des choses (…) Nous avions écouté le message de la Nature. Nous avions atteint l’âme nue de l’homme. ” Du Daudet ? Du Autissier ? Excusez du peu : du Shackleton !

Benoît Heimermann

janvier 2008

Par Benoît Heimermann

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