IRAK 19 juillet 2001

Série de l’été /Des tablettes datées de 3300 av. J.-C.

1. Les mots magiques de Sumer

Et l’homme inventa l’écriture

En Mésopotamie est née l’écriture cunéiforme, la plus ancienne connue à ce jour. Créée pour le commerce, elle est vitedevenue une activité mystérieuse et sacrée qui ordonne le monde et met les hommes en communication avec les dieux

Ce soir-là, fort heureusement, Grotefend était ivre. Dans cet obscur appartement allemand de Göttingen, une nuit de 1802, Georg Friedrich Grotefend fête entre potaches son brillant succès aux examens, ces humanités - latin et grec ancien- qu’il maîtrise aussi bien que le vieux perse, l’hébreu et quelques idiomes secondaires. Au moment où Grotefend lève haut sa dixième chope de bière, son oeil embué aperçoit sur un coin de cheminée un objet bizarre recouvert d’inscriptions anciennes et rapporté par un marchand d’un voyage à Persépolis. Tout excité, l’étudiant fait aussitôt le pari que les signes ne sont pas de simples dessins mais bien une écriture inconnue datant d’avant Jésus-Christ ! Le lendemain, une fois dégrisé, Grotefend entreprend de démontrer sa fulgurante intuition. Il sait qu’Hérodote a laissé la liste des rois de l’époque perse, retrouve le texte grec et lui restitue une phonétique perse. Puis il compte les signes, les compare, identifie les mots du vieux perse tracés dans cette écriture mystérieuse, traduit et lit le nom de Darius... Il s’agit bien d’une liste de noms des rois achéménides qui s’étale sur trois mille cinq cents ans ! Georg Friedrich Grotefend a gagné son pari. A 27ans, il vient de déchiffrer le cunéiforme, la plus vieille écriture du monde. On boit beaucoup. Et on oublie. Jusqu’en 1833, quand le major général sir Henry Creswicke Rawlinson arrive en Perse comme agent politique de Sa Majesté. Nommé quelques années en Inde, il a appris l’arabe, l’hindoustani et le persan moderne. Le diplomate, major de cavalerie et grand sportif, adore galoper dans les monts du Zagros. Ce jour-là, devant lui, pendant que son cheval souffle devant le rocher de Béhistun, il observe, à une centaine de mètres de hauteur, le bas-relief et les mille deux cents lignes d’inscriptions en trois langues. Du sommet de la montagne, Rawlinson jette une corde, pose une échelle de guingois au sommet du rocher et travaille... « Debout sur la plus haute marche de l’échelle, sans autre support que mon corps maintenu le plus près possible du rocher à l’aide du bras gauche, tandis que ma main gauche tenait un carnet de notes et la droite un crayon, je copiais ainsi les inscriptions supérieures, et l’intérêt de mon occupation m’enlevait tout sens du danger. » Le bas-relief célèbre les exploits de Darius le Grand et non pas les tribus captives d’Israël comme le pensaient les savants de l’époque. Rawlinson refait le chemin de Grotefend sur la liste des rois achéménides et déchiffre à son tour le vieux perse. Il perce ensuite le mystère de l’élamite et achoppe sur la troisième langue, l’akkadien-babylonien. D’autres, plus tard, achèveront son travail. Les trois langues sont écrites en cunéiforme, la plus ancienne écriture du monde, née en 3300 av. J.-C. au pays de Sumer, l’Irak d’aujourd’hui. Si belle, si élaborée et si puissante qu’elle va d’emblée se diffuser et noter pendant trois mille ans une quinzaine de langues et dialectes, jaillir des plaines de Mésopotamie et remonter les cours du Tigre et de l’Euphrate jusqu’aux plateaux syriens avant d’envahir le monde alentour. Elle est d’abord passée par ici, près de la frontière actuelle entre l’Irak et la Syrie, à égale distance entre Damas au nord et Babylone au sud où je cherche les vestiges de la grande cité antique de Mari. Le désert brûle, sans une flamme, sans un souffle, sans un bruit. Une poussière de paille venue de champs lointains tapisse d’or le sol, poudre d’argile noire si lourde qu’elle colle au palais et aux semelles. Le cours ancien de l’Euphrate passait là autrefois, bordé d’un canal long de 120kilomètres creusé par les anciens pour accueillir les embarcations qui remontaient ce fleuve du désert. Mari ? En apparence, le paysage reste désespérément nu. Soudain, on bute sur un tumulus qui émerge, comme une petite digue au ras d’un océan à sec. Puis un trou. Et un autre, plus grand. Au fond de celui-ci, un départ de puits, avec des parois concaves, bien dessinées. Encastrée dans une paroi, une anse marque la forme d’une grande jarre, garde-manger du passé. On descend avec précaution la pente des siècles étalonnés par l’épaisseur de la couche d’alluvions et, peu à peu, s’ouvrent sur une profondeur de 20mètres les entrailles d’une ville. A l’abri d’un grand chapiteau de toile posé par les archéologues, l’éblouissante lumière s’adoucit et les murs résonnent des chants de milliers d’oiseaux venus ici construire leur nid. On plonge dans la semi-obscurité par des volées de marches, des corridors obscurs et de long couloirs de 5mètres de haut qui tournent à angle droit. Une voûte, on se plie ; de l’autre côté, une grande place, finement dallée, entourée d’arches, avec au centre un puits profond et sa margelle intacte : le coeur du palais de Mari. Assis dans la fournaise de juin, à travers le voile de poussière qui tremble, les yeux mi-clos, je revois, derrière leur vitrine du Musée de Damas, chacune des précieuses statues exhumées ici. Celle qu’on appelle l’Adorant, corps de pierre, mains jointes et yeux de lapis-lazuli exorbités par leur éternelle contemplation. Celle, lourde et sensuelle, d’une chanteuse. Ou ce bronze vert de femme nue, petits seins hauts et sexe bien dessiné, tête couronnée d’or fin, épaules gracieuses, le cou fin et très dégagé, des mains absentes offrant ce qui devait ressembler à l’amour. Ici vivaient côte à côte les rois et les déesses, Lamgi-Mari et Ishtar « au vase jaillissant ». Combien d’autres encore enfouis sous cette épaisse croûte de boue sèche ? Plus on s’enfonce dans le sol et plus on atteint des choses anciennes. D’autres statues attendent sûrement mais surtout d’autres tablettes d’argile, écrites en signes cunéiformes, en langue sumérienne ou en akkadien, chroniques de ce tout début du monde. Pourtant, à chaque goutte de pluie, à chaque rafale du désert, quand l’eau et le vent creusent leur sillon têtu, c’est la base d’un mur en terre crue, une paroi de palais, de temple ou une chambre royale qui s’effondre. Creuser, chercher, c’est mettre au jour des trésors qui vont aussitôt disparaître. Trouver, c’est condamner ; mais préserver, c’est ne jamais voir, ne jamais savoir. La sublime cité de Mari fond lentement. Comme toutes les cités du pays de Sumer, à 600kilomètres plus au sud, elle appartient à la civilisation de l’argile et de l’eau. « Lorsqu’en haut le ciel n’était pas nommé, qu’ici-bas la terre n’avait pas de nom, seuls l’océan primordial, Apsû, de qui naîtront les dieux, et la mer génitrice, Tiamat, qui les enfantera tous, mêlaient ensemble leurs eaux. Aucun dieu n’était [encore apparu], n’était appelé d’un nom, ni pourvu d’un destin ; [alors], en leur sein, des dieux furent créés », dit le poème de la création (Babylone, fin du IIe millénaire av. J.-C.). L’homme de Sumer savait d’où venait le monde. Au coeur de la basse Mésopotamie, « le pays entre deux fleuves », il suffit d’observer les deltas du Tigre et de l’Euphrate quand ils se jettent dans la mer, les marécages où affleurent des sources d’eau douce, et ce limon argileux qui flotte à la surface, s’agglomère, devient magma, îlots, îles, terre humaine. L’homme de Sumer savait d’où il venait : « Que l’on égorge un dieu.../avec la chair et le sang de ce dieu,/que [la déesse] Nintu mélange de l’argile/afin que dieu même et l’homme/se trouvent mélangés ensemble dans l’argile... », dit le mythe d’Atrahasis. Au début, il n’y avait rien. La plaine de Mésopotamie était nue, aride et poussiéreuse et les brutales crues du Tigre et de l’Euphrate n’étaient pas nourricières mais dévastatrices. Pas de bois de construction, pas de pierre monumentale, pas d’or, pas de lapis-lazuli, de cornaline, de diorite, pas de métaux précieux à échanger. Tout manque à l’homme et il va tout créer : l’irrigation, la roue, la technique du cuivre moulé, la métallurgie, la sculpture à l’image des dieux, des palais à l’architecture monumentale et des cités-Etats, unies par un pouvoir fort. Il va surtout inventer l’écriture. Comme son dieu Enki, divinité de la sagesse et de l’invention qui s’empare d’une motte de terre, la mélange à l’eau et à la salive de la déesse mère, l’homme de Sumer va créer une civilisation à partir de rien, d’un peu de boue. Depuis le sixième millénaire, il a appris à modeler des calculis, petites figurines d’argile, jetons aide-mémoire qui matérialisent le nombre de jarres de céréales, de bovins ou de troupeaux de moutons. Pour commercer, il lui faut passer des contrats à distance et garder une trace indiscutable de la marchandise envoyée. A force de malaxer sa motte de glaise humide, le Sumérien finit par y enfoncer son pouce, ouvre un orifice, enferme les calculis à l’intérieur et scelle cette « bulle » d’un sceau. En cas de litige, un mois ou un an après, il suffit de briser la bulle pour retrouver le compte originel. Très vite, il va plus loin en inscrivant des chiffres et des pictogrammes à la surface de la bulle : une croix dans un cercle indique un animal dans son enclos. La magie de l’écrit rend vite les calculis inutiles et la bulle s’écrase en coussin d’argile puis en tablette rectangulaire. Les pictogrammes et les sceaux royaux, devenus signes et caractères, finissent par noter le son et les rois peuvent faire résonner leurs noms et celui des dieux. A Uruk, en basse Mésopotamie, l’ancien pays de Sumer, on retrouvera les plus vieux documents du monde, datés de 3300 av. J.-C, des milliers de tablettes pictographiques qui enferment toutes les archives administratives de l’antique cité. Face à sa tablette d’argile, le scribe renonce à une écriture cursive, aux formes courbes et rapides. Avec son roseau taillé à la main -le calame-, il préfère appliquer en biseau des signes en forme de clous ou de coins inventés, dit la légende, par le roi-prêtre Enmerkar d’Uruk. Le souverain voulait ouvrir la route caravanière vers les mines de lapis-lazuli d’Afghanistan. Il envoie un messager en Iran négocier des trésors avec le roi de la fabuleuse cité d’Aratta, là où les murailles sont de lapis et les crêtes des coqs en cornaline ! A force d’aller et retour à travers la montagne, le pauvre messager, épuisé, finit par oublier le message. Alors, le seigneur d’Uruk « lissa l’argile avec les mains, en forme de tablette, et il y écrivit des mots. Jusque-là, aucun mot n’avait été écrit sur l’argile. Mais sous le soleil de ce jour, il en fut ainsi ». Par le miracle de la légende, le seigneur iranien d’Aratta, recevant la tablette, comprend aussitôt l’écriture inventée : « Il regarda l’argile et fronça les sourcils ; les mots étaient des coins ! » Clou, coin, cuneus en latin... l’écriture s’appellera cunéiforme. Elle a des pouvoirs extraordinaires ! Elle peut inscrire des noms, des mots, la parole et le son, une véritable baguette magique qui rend visible ce qui ne l’était pas. « Communiquer avec l’invisible, c’est entrer en contact avec le domaine des morts et celui des dieux... l’écriture est donc sacrée », dit Clarisse Herrenschmidt, chercheuse au CNRS. Les scribes commencent aussitôt à établir de longues listes encyclopédiques, un objet face à une quantité, la largeur d’un terrain, l’importance des récoltes, chaque profession, de l’artisan au prêtre, tous les noms d’animaux réels ou mythiques, celui des hommes, des rois, des dieux. Vite ! Il faut tout noter. « Je suis émerveillée chez eux par cette volonté farouche de vouloir tout cataloguer, tout expliquer, prémices des sciences à venir... », dit, fascinée, Béatrice André-Salvini, conservateur en chef au département des Antiquités orientales du Louvre. Il s’agit de nommer le monde, de l’inscrire, d’en faire un recensement précis pour maintenir l’univers en ordre. La chose est sacrée, donc secrète et ne doit pas tomber entre toutes les mains : « Que l’initié instruise l’initié, le profane ne doit pas voir », ordonnent les tablettes d’argile. D’ailleurs, quand Anzu, l’oiseau mythique, profite de ce que le conseiller des dieux, Enlil, prend son bain pour lui dérober la tablette des destins, « les fonctions divines cessèrent aussitôt... partout se répandit une stupeur muette, le silence régna... ». Le chaos. Jusqu’à ce que la précieuse tablette retrouve sa place. On ne joue pas avec l’écriture, c’est un instrument de civilisation et d’influence. La langue sumérienne a beau avoir laissé la place à l’akkadien vers 2000 av. J.-C., l’écriture cunéiforme reste incontournable : « Un scribe qui ne connaît pas le sumérien est-il vraiment un scribe ? », ironise un dicton akkadien. Partout, les scribes copient et recopient les « grandes listes sumériennes » en les enrichissant de leur propre langue. La méthode d’enseignement se propage dans tout le Proche-Orient, du golfe Persique à la mer Noire et en Méditerranée, en Anatolie, chez les Hittites, à Ebla, Jérusalem, Suse l’iranienne et à Ougarit qui inventera l’alphabet. Ou à Mari, porte sublime du cunéiforme et étape clé du transit commercial, entre la plaine meuble de Mésopotamie et les plateaux assyriens du nord, entre deux géographies, deux mondes, celui de la lumière et celui des barbares. Qu’ils étaient brillants, ces rois d’Uruk ! Même si la mémoire écrite a perdu le nom archaïque des premiers souverains, il nous reste Ur-Nanshé, roi de Lagash, au sud de la Mésopotamie, vers 2500 av. J.-C., le promoteur du grand commerce international. Puis Sargon d’Akkad, guerrier et conquérant qui crée le premier empire. Sargon dont la légende dit qu’il a été trouvé enfant... dans un panier de roseau flottant sur le Tigre et recueilli par une princesse de la cité de Kish. Devenu l’échanson du roi, il fonde une dynastie qui va durer un siècle et demi avant de tomber sous les coups des invasions nomades. Ils ne savaient pas, ces barbares, qu’en mettant le feu aux cités d’argile crue ils faisaient cuire des dizaines de milliers de tablettes inscrites, trésors de grâce poétique désormais insensibles au temps ! Et quand Sumer renaît, au xxiie siècle av. J.-C., le grand souverain Goudéa fait flamboyer la littérature en consacrant des milliers d’hymnes à Ningirsu, le dieu-oiseau-tonnerre. Tous inventent quelque chose d’essentiel. Quatre siècles plus tard, Hammurabi promulgue son « Code des lois » et élève Babylone au rang de capitale, cité enviée, pillée, rasée et sans cesse reconstruite. Sa langue, véhicule diplomatique sans cesse enrichi, s’écrit toujours en cunéiforme mais elle est devenue horriblement compliquée : « De tous les métiers humains dont le dieu Enlil a nommé les noms, il n’a nommé le nom d’aucun métier plus difficile que l’art du scribe... », se plaint une tablette. Après avoir inventé l’encyclopédie, les hommes du pays de l’argile mettent au point des dictionnaires quadrilingues jonglant avec le sumérien, l’akkadien, l’araméen, le babylonien ou l’éblaïte. Et, à l’âge d’or, une tablette mathématique secrète livre les dimensions de la tour à étages du dieu Marduk à Babylone, la tour de Babel de la Bible. Sept siècles avant notre ère, Assurbanipal, grand scribe et dernier roi assyrien, fait rechercher et copier toutes les « grandes listes », les présages et les textes littéraires dont on retrouvera des dizaines de milliers de fragments et deux mille textes originaux : « J’ai rassemblé la sagesse d’Akkad, de Sumer et de Babylone », dit Assurbanipal. Le sage peut triompher : il vient de créer, à Ninive, la première bibliothèque universelle de l’histoire. Puis trop d’écriture tue l’écriture. Les scribes, écrasés par un art si complexe qu’il est devenu inaccessible, renoncent peu à peu à le transmettre et la magie disparaît. Ensuite ? Ensuite rien. Le silence des siècles, un grand sommeil qui ressemble à la mort des grandes cités enfouies sous leurs décombres. Le monde moderne oublie ses origines. Il faudra attendre l’intuition d’un étudiant allemand un peu ivre et surtout la cavalcade de sir Rawlinson, génial déchiffreur du cunéiforme, pour ressusciter « une des plus grandes langues littéraires du monde, agglutinante, très riche, superbe ! », dit Jean-Jacques Glassner, chercheur au CNRS, qui rêve sur les centaines de milliers de tablettes qui restent à traduire dans les caves du British Museum. Et les fouilles continuent ! Bien sûr, il nous manque encore les nuances et une partie de la phonétique des scribes anciens mais nous possédons leurs manuels scolaires, leurs grammaires et leurs dictionnaires, tout ce qui servait aux maîtres sumériens à enseigner à leurs jeunes têtes brunes, élèves vieux de cinq mille ans. Assis dans la poussière d’argile brûlante de Mari, je regarde autour de moi ces remparts de terre crue, témoins d’une civilisation née de rien, à cette écriture lumineuse, engloutie et ressuscitée. L’homme de Sumer savait déjà tout de ce déluge à venir, il l’avait inscrit sur la onzième tablette de l’épopée de Gilgamesh : « Lorsque arriva le septième jour.../calme redevint la mer, et silencieux le vent mauvais,/et le déluge cessa./Je regardais le temps : [partout] c’était le silence,/et toutes les populations étaient redevenues argile. »

JEAN-PAUL MARI

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19 juillet 2001

Par Jean-Paul Mari

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