RUSSIE août 2004

Chercheurs d’or en Sibérie

Les pépites de kropotkine.

Au sud de Yakoutsk, dans le bassin hydrique du Vitim, les taïgas vivent au rythme des dragueuses qui retournent la terre des gisements aurifères depuis un siècle. Un orpaillage aux conséquences écologiques dramatiques qui attire des ouvriers de toute l’ex Union-soviétique.

La Léna se trouve si bien dans les forêts sibériennes qu’elle tire ses boucles paresseusement, pas pressée de rejoindre son delta. Il lui faudra d’ailleurs plus de quatre mille kilomètres de molles circonvolutions pour s’épancher dans la mer de Laptev. Paresse des fleuves qui traînent leur vie au lit… En été, un navire météor, fleuron de la flotte fluviale brejnévienne, fait plusieurs fois par semaine la liaison entre Yakoutsk, capitale de la Yakoutie et le bourg de Macha, à cinq cents kilomètres en amont. Le voyage dure une longue journée. Par les fenêtres du bateau, défilent les rives sauvages couronnées de talus boisés. Dans les trouées de Taïga, l’œil aperçoit de rares villages échoués sur les grèves : quelques isbas de pins, un cheval au piquet, un embarcadère où ne n’embarque personne. Unique marque de présence humaine : une colonne de fumée plantée dans les bardeaux. Le cours du temps passe devant ces hameaux aussi indifférent que le cours du fleuve. Ces installations ont cent ans d’âge. Elles se distribuent le long de la ligne de téléphone plantée avant la révolution pour relier les postes de garnisons de la Léna où les Cosaques, sentinelles de l’immensité nouvellement conquise par le Tsar, veillaient sur le silence sibérien. Avec ses grues et son ponton où l’on décèle un peu d’activité, Macha dénote dans le néant. Sur la feuille au 500:000e du ministère de la défense américain (Tactical Pilot Chart) les cartographes désignent l’endroit du même symbole que les plus insignifiants hameaux. Mais Macha, depuis plus d’un siècle occupe un endroit stratégique. La vallée de la Vitim s’ouvre à moins de deux cents kilomètres au sud. Là, un haut plateau marécageux ceinturé de taïga recèle d’immenses gisements d’or ! Le bourg, porté en avant-poste sur les rives de la Léna, est une porte ouverte vers cet Eldorado. Un porche d’accès à Cipango, sauce slave. Avec chiens pelés et vieillards cirrhosés pour cerbères. Au bout de la grand rue : les installations logistiques d’une mine d’or privée. On y entrepose le matériel convoyé par bateau de Yakoutsk ou d’Ust Kout. Des employés attendent la relève, se requinquent, s’envoient une tournée de Standard et s’adonnent à ce que les Russes tiennent pour la préfiguration du paradis : le banya, version orthodoxe du sauna varègue. Une piste s’élève dans la forêt juste derrière les derniers champs de pommes de terre. Parfois les chemins qui mènent à l’or cachent bien leur jeu. Les traces conduisent à Molvo, l’un des camps d’orpailleurs situé à cinquante kilomètres vers le sud. « L’activité minière a dégringolé pendant les années Eltsine, mais depuis le redressement du pays, c’est reparti », se félicite Igor dans le camion Kamaz à six roues motrices qui négocie les premiers lacets. Le pays était au huitième rang mondial à l’arrivée du président Poutine. « Vladimir Vladimirovitch a remis bon ordre à tout ça ! ». La privatisation des compagnies minières a ramené le pays à la cinquième place en terme de production aurifère derrière l’Afrique du sud, les USA, l’Australie, et la Chine. La Russie s’enorgueillit de l’extraction de 185 tonnes d’or annuelles. Ce ressaisissement se traduit par la reprise des activités dans les anciennes régions d’orpaillage et par l’ouverture de nouvelles exploitations alluviales dans les thalwegs siliceux des bassins fluviaux sibériens. Poste de mine de Molvo. Les cabanons sont disposés dans une clairière. Un œil non exercé pourrait confondre l’amas de cahutes avec l’un de ces postes forestiers peuplés de bûcherons rêveurs et de pêcheurs de brochets. Mais les bidons bleus remplis de produits chimiques entreposés contre un mur trahissent des activités moins sylvestres. « Le cratère où nous draguons se trouve à un kilomètre », explique Igor en garant son camion. « Ici c’est notre base de vie ». Pas le temps de visiter l’excavation. Car derrière le plus gros des baraquements les moteurs de deux énormes engins blindés à chenille datant de l’époque d’Andropov tournent, prêts à partir. Ce sont des « GTT », originellement destinés à transporter les troupes socialistes vers l’Occident mais que les aléas de l’histoire ont recyclé dans le convoyage du métal jaune. « Davaï ! On va porter à la ville la récolte de la semaine », dit Andreï, le pilote. L’or est conditionné dans deux petits containeurs de la taille d’une lampe à acétylène. Les employés les chargent à bord. Les engins vont traverser les montagnes jusqu’au village de Perevoz. Puis l’or gagnera la ville de Bodaïbo en camion sur une piste stabilisée. Piotr, l’officier de sécurité embarque avec une carabine chargée, un .9 mm d’officier et quelques grammes de vodka dans le sang. Au programme : cent vingt kilomètres de marécages, sans pistes. Les GTT sont des engins qui n’ont pas besoin de route : il la crée en écrasant tout sur leur passage. Ils laissent derrière eux une tranchée de boue. Ils sont à la mécanique ce qu’Attila était à la cavalerie. Ni les marécages où se reflètent les livides glaçures du soleil de minuit, ni les rivières en crue, ni les futaies serrées n’arrêtent la course du convoi. Seul incident au cours de la traversée : une chenille lâche dans une ornière. Les Russes qui sont incompétents pour les choses les plus simples (changer une ampoule) développent un véritable génie dans les cas désespérés. Avec deux rondins de bois et une clé à molette, la chenille est réparée. Les blindés repartent. Rien n’arrête un Russe lancé. La vallée de Kropotkine ressemble à un champ de bataille. En 1861 un cosaque donna dans ces parages le premier coup de batée. On oublie souvent que la ruée vers l’or du Klondike connut sa concomitante réplique dans les forêts du Far-East russe. Depuis cent quarante ans, on a arraché ici trente tonnes d’or aux terrasses alluviales. Penser qu’on lacère la face des forêts pour embellir le cou des femmes… En un siècle, les dragueuses-suceuses flottantes ont labouré des milliers d’hectares de montagnes. Ces machines avancent en même temps qu’elles digèrent la terre. On les entend grincer de loin, elles ressemblent à des monstres croupissant dans leurs mares. Elles fonctionnent d’ailleurs en annélides : la boue est avalée par l’avant, filtrée et recrachée par l’arrière. L’intestin d’acier ne retient que les particules d’or. Un procédé chimique à base de mercure permet de fixer les paillettes. L’impact économique de cet orpaillage industriel est catastrophique. Mais ici, les atteintes à l’environnement sont perpétrées impunément. Personne ne contrôle rien. D’ailleurs comment les lois environnementales pourraient-elles s’appliquer à des milliers de kilomètres de la capitale ? Comme le disent les vieux moujiks, « en Sibérie, Dieu est bien haut et le tsar bien loin ». L’œil de Moscou ne porte pas sous ces horizons. Spectacle poignant de ces territoires retournés par la dent des machines : pour le fabuleux métal, les hommes ont transformé la région en cratère lunaire. Dans le village de Kropotkine où huit cent quatre-vingts personnes travaillent dans les mines, se dresse le buste du prince-géographe qui a donné son nom à la région. Les enfants des employés passent devant la statue du maître, indifférents. Savent-ils encore qui est cet homme à la barbe fleurie et aux traits de nain tolkienien ? Le prince Pierre Kropotkine appartenait à la meilleure race : celle des géographes (en exil, il se liera avec Élysée Reclus). Il cartographia le nord du lac Baïkal et découvrit, en 1866, le chemin d’accès entre les mines d’or de la Léna et le nord de la Transbaïkalie. Il se fraya passage avec une petite escouade de trappeurs, se guidant grâce à la carte dessinée par un chasseur toungouse sur une écorce de bouleau ! Puis, se désintéressant de l’exploration, il versa dans la philosophie politique et devint l’un des plus actifs théoriciens anarchistes. Il inspira Bakounine et laissa d’impérissables pages sur la pensée libertaire. « Un agitateur » dirait-on aujourd’hui dans la Russie poutinienne. Les Soviétiques firent de lui une figure de la contestation anti-tsariste mais comme il s’opposa aux dérives bolcheviks après 1917 et qu’il était quand même de sang un peu trop bleu, le Kremlin se contenta de célébrer sa mémoire en affublant de son nom un obscur hameau, au fond de l’une des vallées qu’il avait découvertes, quelque part dans les marches de Sibérie, cette arrière-cour géographique si pratique pour reléguer les originaux. Étrange paradoxe pour le Prince libertaire d’avoir offert son nom à un Far East où luit au fond des bains mercuriels le jaune symbole de la prédation économique et de la fièvre matérialiste. Dans la conquête du pain Kropotkine écrivait ces lignes qui ne prédisposaient pas sa statue à assister quotidiennement aux défilés fracassant des machines-outils de l’industrie orpailleuse privée : « oui certes, nous sommes riches, infiniment plus que nous ne le pensons. Riches par ce que nous possédons déjà ; encore plus riches par ce que nous pouvons produire avec l’outillage actuel. Infiniment plus riches par ce que nous pourrions obtenir de notre sol, de nos manufactures, de notre science et de notre savoir technique, s’ils étaient appliqués à procurer le bien-être de tous. » Destin des statues de ne pas contempler les spectacles auxquels avaient rêvé les hommes pour qui on les élève. À Kropotkine, les employés viennent des quatre coins de l’ex-Soyuz. Comme dans l’ancien temps, Lettons, Kazakhs, Géorgiens, Ukrainiens et Russes tiennent la cadence et se relaient pour les trois-huit. Les canicules hivernales, les moustiques, les ours, les rythmes de travail rendent l’activité éprouvante. Le ravitaillement est aléatoire à cause des pistes défoncées. Personne n’oublie qu’en ce point de rencontre des longitudes continentales et des latitudes subseptentrionales : « l’hiver dure 12 mois et après vient l’été ». Pourtant aucun des miniers de Kropotkine ne troquerait sa palce. Vassili, pilote de dragueuse (modèle de 1980) est originaire de Riazan : « Je gagne en six mois de travail ici six fois plus que dans une usine d’État. En Russie, l’avenir est dans le privé. » Dans les vallées aurifères des alentours
- Bolchoï Patom, Vitim ou Nigri - l’entreprise Norilsk détient la plupart des concessions. Cinq mille de ses employés travaillent dans les seuls gisements du district de Bodaïbo. Bodaïbo est un petit chef-lieu frileusement tapi dans l’orbe de la rivière Vitim. Des compagnies aurifères tiennent ici un comptoir, ou même un petit siège depuis plus de cent ans. Zone de déportation sous les tsars et sous les Soviétiques, la région a vu défiler ici des bataillons de déportés de droit commun qui purgeaient leurs peines dans l’orpaillage, de zeks sommés de bâtir les lendemains et même d’évadés qui tentaient de progresser vers le sud. Le célèbre Slavomir Rawicz dans son romanesque récit À Marche Forcée mentionne le passage de la Vitim mais n’évoque aucune des mines qui crevaient pourtant déjà la taïga de leurs balafres. En 1912 des révoltes sociales secouèrent les postes de forage. Le petit musée les mentionne comme les prodromes héroïques de la déflagration de 1917. C’est sur les bords languides de la belle Vitim que l’or embarque en avion. Ou bien il transite plein sud par deux cents kilomètres de pistes, jusqu’à Taksimo. Là il emprunte la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour-Magistral construite en 1974 sur ordre de Brejnev pour réaliser le vieux fantasme moscovite : évacuer vers le centre les trésors de la profondeur sibérienne. Le métal rejoint alors la capitale en tranchant lentement les méridiens vers l’occident. Plus tard, quelques grains de l’or de la taïga se retrouveront peut-être agrégés en sautoir au cou d’une jolie Tatiana elle-même balancée au bras d’un businessman de la nouvelle Russie, tous deux en goguette à Val d’Isère. Auront-ils une pensée pour Kropotkine, le Prince anarchiste qui rêvait d’abolir l’argent mais qui, par amour des taches blanches, ouvrit la bonde de la ruée vers l’or dans les marches intouchées de la Sibérie ?

Voir les photos du reportage

août 2004

Par sylvain tesson

plusPhotos

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


RUSSIE