ALGERIE mai 1999

Il se représente...Souvenirs de la dernière campagne présidentielle

Les quatre vérités du raïs Bouteflika

Il était le favori de cette présidentielle. Il en a profité pour marteler aux oreilles des Algériens un message à la fois autoritaire et démagogique, exigeant un sursaut, des sacrifices, et faisant appel à l’orgueil national

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Tu mens ! » Du haut de la tribune, Abdelaziz Bouteflika pointe un doigt accusateur vers la salle. Et soudain, le ton du tribun en campagne s’est métamorphosé en celui de procureur. « Tu mens ! »

Dans la salle, l’homme visé, un de ses partisans venu le soutenir, s’est changé en statue de sel. Bouteflika venait de demander pourquoi il n’y avait pas de chirurgien dans Béchar, cette ville du Sud saharien à la frontière du Maroc, et le téméraire avait eu l’audace de se plaindre, de crier qu’il n’y avait pas assez d’écoles. « Tu mens ! » Pour la troisième fois, dans un silence polaire, l’anathème répété claque comme un coup de grâce. « Il y a des écoles ici ! Mais vos enfants préfèrent aller travailler dans le Nord, là où c’est facile. En réalité, vous n’avez besoin de personne ! Vous avez seulement besoin de vous réveiller ! Moi, je vais réveiller l’Algérie ! »

Des youyous éclatent dans la salle. Ici, on n’est pas venu accueillir un candidat en campagne mais le futur président du pays, celui que le préfet de willaya vient saluer à sa descente d’avion, celui dont la télévision nationale dit qu’il attire les « masses populaires » à ses meetings alors que les autres ne font que des discours à « leurs partisans et sympatisants ». Un candidat à la présidence tacitement reconverti en candidat-président. Du coup, une femme de notable entonne un couplet patriotique... « Il faut écarter les traîtres ! »

Bouteflika la coupe sèchement : « La trahison ? Il faut d’abord l’écarter dans vos coeurs. Puis dans votre entourage ! » On se tait. La salle est sonnée, soumise, conquise. Tout à l’heure, quand il est arrivé sur le podium, c’est lui qui était silencieux, immobile, les yeux scrutant la foule comme s’il dévisageait chaque membre de l’assistance. Sa voix, à peine audible, a murmuré trois fois ­ il répète souvent la même phrase trois fois ­ « Bismillah al-Rahman al-Rahim ! », « Au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux ! »

D’abord, il a parlé d’une voix faible, histoire de mettre fin au tumulte d’une foule qui croyait assister à une fête électorale. Puis il a joué la carte du souvenir ému de son passage dans la région, à deux pas des maquis du Maroc, pendant la guerre d’indépendance, du souvenir des martyrs et de la grandeur du Sahara. Maintenant il les flagelle : « Vous engraissez vos moutons sur cette terre pour aller les revendre en contrebande au Maroc ! Vous utilisez un dinar algérien dévalué pour aller acheter des chiffons de l’autre côté de la frontière ! Vous vous humiliez pour obtenir un visa ! Drogue, trabendo, marché noir, mafia... Pouah ! Où est votre jeunesse ? Qu’est-ce qu’elle fait ? »

Il recense les dégâts, met les plaies à nu : « Tout s’achète à l’étranger... Même le dentifrice ! » Applaudissements dans la salle. Il explose : « Ne m’applaudissez pas quand je dis cela ! Parce que c’est une honte pour l’Algérie ! »

Le dinar dévalué, un passeport dévalué, une justice dévaluée, une classe politique dévaluée, une Algérie dévaluée à ses yeux et à ceux de l’opinion mondiale... Abdelaziz Bouteflika ne leur épargne rien. « Et vous avez été complices en votant trois fois [pour le président Chadli] pour cette politique. » Dans le public, les hommes titubent, debout mais KO. Alors il lâche un début de phrase magique : « De notre temps, c’était différent... »

Son temps, c’est celui de la révolution, de la guerre de libération et de « l’âge d’or de l’Algérie », celle dont il a été, à 26 ans à peine et pendant seize ans, le ministre des Affaires étrangères qui a négocié la révision des accords d’Evian et la nationalisation des hydrocarbures, le « meilleur diplomate du tiers-monde », selon l’expression de Valéry Giscard d’Estaing.

Personne n’a oublié ce petit homme d’un mètre soixante-cinq, mince, d’allure presque fragile, ses semelles compensées et ses costumes élégants, le cheveu noir et la moustache fournie, et ces yeux qui lui mangent le visage. Des yeux d’un bleu étincelant, auréolés d’un grand sourire d’enfant quand il veut séduire mais capables en une fraction de seconde de se transformer en un regard gris acier, implacable, une bouche dure qui dit l’autorité ou la colère, et qui menace.

L’homme de 62 ans n’a rien oublié de l’adolescent, né le 2 mars 1937 à Oujda au Maroc, fils d’une famille algérienne de Tlemcen propriétaire d’un bain maure, lycéen brillant qui passe son bac en même temps que son brevet d’arabe coranique, nationaliste de la première heure engagé dès 1956 dans l’ALN contre les Français. A l’indépendance, après que l’armée des frontières eut écrasé les maquis de l’intérieur dans une guerre fratricide, il devient le ministre de la Jeunesse et des Sports de Ben Bella avant le coup d’Etat qui ouvre le règne sans partage de Houari Boumediene, son père spirituel, celui dont il prononcera l’oraison funèbre, les larmes aux yeux, en décembre 1978, devant un pays accablé de chagrin. Celui dont les portraits décorent ses meetings, dont il a gardé le style et les tics, ce doigt levé et cette façon de taper du plat de la main en disant : « Nous avons dé-ci-dé... »

Pour les Algériens d’âge mûr, il est le miroir d’une Algérie perdue, riche de l’or du pétrole, Etat-providence mais autoritaire, « phare du tiers-monde » tout auréolé de sa victoire contre le colonialisme français, capitale où l’on croisait des intellectuels d’avant-garde et des révolutionnaires, de Che Guevara au leader des Black Panthers, pays et citoyens dotés d’une vitrine prestigieuse, d’un dinar fort et d’un passeport vert qu’on pouvait faire claquer au guichet des frontières ou à la tribune des Nations unies.

« A la mort de Boumediene, l’État a cessé de fonctionner », dit Abdelaziz Bouteflika en oubliant l’échec du socialisme à la Boumediene, de l’industrie-industrialisante, le gaspillage de la fortune pétrolière et la main d’acier du parti unique sur une société bloquée. Ecarté de la succession de Boumediene, que l’on confie au président Chadli, Abdelaziz Bouteflika, à la fois attaqué, humilié et amer, se retire des affaires, entame une traversée du désert, passe six longues années en Suisse et dans les Emirats arabes unis avant de revenir en Algérie, en 1989, rejoindre la vieille garde du FLN qui s’oppose aux réformistes.

A chaque élection, chaque gouvernement, son nom surgit, comme une donnée incontournable de l’équation politique algérienne. En 1994, les militaires lui proposent la présidence pour une période de transition de trois ans : il refuse. Aujourd’hui il est là, au sommet de cette tribune électorale, promettant aux Algériens « la pelle et la pioche », du travail acharné, des sacrifices, des larmes peut-être, mais « une Algérie forte et digne » et la gloire retrouvée. Surtout ne pas s’humilier en écrivant pour demander un visa à Nantes ; plutôt rester en Algérie ! Il faudrait des experts américains pour faire fonctionner le barrage d’à côté ?

Il enrage : « Vous voulez vendre votre pays aux Etats-Unis ? » Autant pour la France : « On peut ouvrir les dossiers sur les crimes des Français, eux qui lavent leur conscience à l’eau de Javel, parlent de Montesquieu et veulent nous donner des leçons... » Avec un leitmotiv : dignité, dignité, dignité. « J’avertis, au nom du peuple algérien, ceux qui veulent nous maltraiter : nous sommes des lions ! »

Abdelaziz Bouteflika, nouveau raïs éclairé, prône la réconciliation avec les islamistes « qui n’ont pas de sang sur les mains », défend l’armée « sans qui le pays aurait sombré », promet la suppression du service militaire pour les jeunes, défend « les droits de la femme algérienne », souhaite une économie de marché qui ne soit pas une économie de bazar, dénonce la corruption généralisée d’un pays « où l’argent va au pouvoir et le pouvoir à l’argent »... Mais, surtout, il exige le sursaut national. Il empoigne les Algériens là où ils sont le plus vulnérables, l’honneur, le nif. Avec une rhétorique redoutablement efficace ici. En un mot : l’Algérie, grand, riche et beau pays, peuplé d’hommes autrefois durs au travail et intelligents, touche aujourd’hui le fond de l’abîme. A qui la faute ?

A ses « chefs d’Etat-stagiaires » qui ont laissé perdre les vraies valeurs de l’indépendance. Il lui suffit de conclure : « On n’acceptera jamais d’être relégué au deuxième plan. Nous n’avons qu’un seul rang : le premier ! » Et la salle explose. Il y a le discours, autoritaire et archaïque, voire démagogique. Et la méthode, qui est plus pragmatique. Dans l’avion qui le ramène vers Alger, Abdelaziz Bouteflika, l’air fatigué, se laisse aller aux confidences : « J’ai vécu une jeunesse politique au sommet d’une Algérie prestigieuse, me dit-il. Et il m’a fallu du temps pour me désintoxiquer du pouvoir. J’y suis parvenu. Avec le temps et dans la douleur. » Puis le tribun redevient le diplomate charmeur et l’homme politique rompu aux rouages de l’Etat : « Ma première décision une fois élu ? Surtout ne prendre aucune décision, comme dirait Monsieur Talleyrand ! »

Il ne décrétera pas d’amnistie générale mais s’en remettra à l’Assemblée nationale. Il n’abolira pas le Code de la Famille mais demandera au Haut Conseil islamique de se pencher sur le dossier. Il ne supprimera pas le Sénat, inadapté et très critiqué, mais préférera le « statu quo ». Il sait et répète que Houari Boumediene est mort et l’Etat-providence avec lui. Il pressent qu’il lui faudra affronter une Algérie du réel, nouvelle et désespérée, méfiante, sceptique, écoeurée par un « socialisme qui a trouvé ses limites », des promesses non tenues, le manque d’emplois, de logements, d’oxygène, et qui rêve, à défaut, de visas pour l’étranger.

Une Algérie où les démocrates et la jeunesse des grandes villes n’accepteront pas un discours sur les valeurs du passé sans effet immédiat sur leur quotidien. Et quand je lui demande ce qu’il retire de cette plongée en eau profonde dans le réel de son pays, vingt ans après son départ des affaires, il reconnaît dans un souffle : « Peut-être ne suis-je plus tout à fait le même. Et les Algériens, eux aussi, ne sont plus tout à fait les mêmes. »

J.-P. M. 

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mai 1999

Par Jean-Paul Mari

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