BRESIL 1989

22 decembre 1988 : Assassinat de Chico Mendès, défenseur de l’Amazonie

Lettre ouverte à un défunt

Ecologie

He ! Chico ! Pauvre fou, tu croyais sauver le monde et tu t’es perdu. Tu croyais pouvoir les empêcher d’abattre les arbres et ils t’ont abattu. Tu étais sûr que la loi de la forêt était juste et les autres ne connaissaient que la loi de la jungle. Tu ne voulais être ni héros, ni mort, ni martyr. Aujourd’hui, tu es tout celà. Etrange bilan.

Comme si ta vie t’avait mené malgré toi jusqu’au bout du chemin, comme si ta mort ne t’appartenais plus. Mieux ! On va encore dévorer un peu de papier - et quelques arbres - pour essayer de raconter ta vie, et celle de tous les autres, de "ces fous qui veulent sauver la terre". Désolé senor Mendès, tu aurais peut-être préféré une vie en silence mais ta mort a fait trop de bruit. Tu n’es peut-être pas entièrement responsable mais tu l’as bien mérité.

Mourir à la veille de Noël dans un pays où les arbres restent verts en décembre, où il fait trop chaud pour refuser une simple douche. Ce soir là, les deux gardes du corps fournis par les autorités jouaient aux dominos, il était 18 h 30 ce jeudi 22 décembre, Ilsamar Mendès a tendu une grande serviette à son mari, la cabine de douche était juste derrière la case de bois. Dehors, accroupis dans la broussaille, les tueurs attendaient. Voilà si longtemps qu’ils te guettaient.

Ils ont passé des mois, des années à suivre le moindre déplacement de Chico Mendès le seringueiro (saigneur d’hévéas), collecteur du caoutchouc naturel ; le syndicaliste qui passait son temps à affirmer qu’on ne pouvait pas marcher sur les corps de 60 mille travailleurs de la forêt ; l’écologiste de base qui s’obstinait à répéter que pour sauver la forêt amazonienne, il fallait saigner les arbres, pas les abattre. Parce que une fois la terre dénudée, l’eau du ciel la creuserait jusqu’à la tranformer en cicatrice stérile. On lui parlait de colonisation et il montrait les flaques de terre rouges, abandonnées, mortes.

On lui parlait de progrès et il montrait la forêt brûlée par des paysans incultes, les terres rachetées à bas prix par de grands fermiers - les fazenderos -qui transforment des millions d’hectares d’Amazonie en mauvais pâturage pour mauvais buffles condamnés à devenir de mauvais hamburgers. Spéculateurs fonciers, grands fermiers, colons... tous en avaient assez de l’entendre. On l’avait menacé. En vain. Chico le têtu continuait à parler à ses companeros de la forêt, aux journalistes, aux hommes politiques du Brésil et même à ceux de l’étranger. On commençait à l’écouter. Il fallait l’abattre.

Voilà si longtemps qu’ils essayaient. Déjà en 1979, quatre hommes l’avaient poussé à l’arrière d’une voiture et battu jusqu’à ce qu’il perde connaissance avant de le jeter dans un fossé. Un an plus tard, Chico avait dû passer 90 nuits à dormir chaque fois dans un lit différent. Il ne sortait plus après 18 heures, changeait ses itinéraires, pénétrait dans la forêt par un rio à l’est et en ressortait à pied par l’ouest. Alors, les autres tiraient sur tout ce qui lui ressemblait.

Le 26 mai 88, deux seringueros sont blessés par balles pendant l’occupation pacifique d’un institut de la forêt : "Il était 1 heure et demi du matin. Tout le monde dormait. Ils ont tiré dans le tas a raconté Chico. Le bruit était horrible." Un mois plus tard, un responsable du syndicat de Xapuri, est assassiné. En septembre, un autre seringueiro est abattu à Xapuri : le cercle se resserre.

Un soir, Chico rentre du syndicat suivi par six autres companeros. Au bout de la rue, deux tueurs dégainent leur révolver. Les amis de Chico l’entourent aussitôt de leur corps. Les autres s’en vont, fous de rage, l’insulte à la bouche : "Fils de pute ! On reviendra. Et cette fois..." Ils sont revenus. T’aurais pas dû prendre cette douche Chico ! Il fallait résister à cette trop forte chaleur du soir à la veille de Noël. Les gardes du corps fournis par les autorités ont fait ce qu’il fallait, eux. Dès le premier coup de tonnerre dans le jardin, ils ont laissé tomber leurs dominos et sont partis à toutes jambes dans la direction opposée. Ilsamar Mendès s’est retrouvée seule ; elle s’est avancée, a vu la masse du corps de son mari reculer en titubant, rouler sur la table de la cuisine et s’écrouler à l’entrée de leur chambre.

Chico serrait encore sur sa poitrine la grande serviette de bain qu’elle venait de lui donner. Ilsamar a conservé le tissu : il est sale et troué de 60 plombs de calibre douze. La serviette est toujours là, dans une vitrine-sanctuaire à côté d’un portrait naïf, d’un morceau de caoutchouc brut et d’une montagne de médailles et de prix attribués par les organisations de défense de l’environnement des Etats-Unis et d’Europe. Qu’importe ! Loin des lumières de la ville, au coeur de l’Amazonie, la reconnaissance internationale n’a pas valeur de talisman. Ilsamar le lui avait dit et répété : "Partons. Ils vont te tuer. J’ai peur".

- "La peur n’avance à rien. Quand la mort doit venir. Elle vient. répondait Chico. Elle insistait : "Il faut partir".
- "Partir, c’est lâche. Et puis il est trop tard. Je n’ai plus le choix." Et il avait raison.

On ne choisit pas de mourir de la sorte, massacré comme un sanglier un jour de battue. On ne choisit pas de naître entre les hévéas, au fin fond du Brésil de 1944, au bout de l’Amazonie, le nez contre les frontières du Pérou et de la Bolivie, à plus de deux jours de marche des premières cases de Xapuri, qualifiée un peu vite de village. Survivre sans médecin, vivre sans électricité, grandir sans école et, dès l’âge de neuf ans, se lever à l’aube pour aller entailler le pied des arbres géants de la forêt. Le chemin est tracé, droit jusqu’à l’ignorance et au désespoir tranquille. A moins de rencontrer un extra-terrestre.

Il est arrivé en 1962, chassé de Bolivie où il avait organisé des grèves de mineurs, après avoir fui le sud du Brésil où il avait tenté sans succès de faire la révolution. Fernando l’exilé communiste était devenu seringueiro mais il ne parlait pas comme eux. Il avait dans son sac quelque chose que Chico n’avait jamais vu auparavant : des journaux. "Tous les samedis, pendant quatre ans, je faisais plus de trois heures de marche dans la forêt pour aller lui rendre visite" a raconté Chico.

Avec Fernando, le petit seringeiro a appris à lire en déchiffrant des éditoriaux politiques, il a commencé à écouter la radio de l’exilé en sautant de la Voix de l’Amérique à Radio Moscou et il a fini par choisir son camp quand le putch militaire de 1964 a été salué par Washington comme "le triomphe de la démocratie".

Alors il a compris pourquoi son maître brûlait toutes ses notes. Un jour de 1965, Fernando l’exilé est allé à la ville se faire soigner un ulcère, trop près de la caserne des militaires. Il n’est pas revenu. Une fois Fernando disparu, restait un jeune garçon de 11 ans dont il avait fait sans le savoir un futur homme politique.

Le reste est affaire de temps. A l’époque, Xapuri connaissait les militaires, pas les syndicalistes. A 19 ans, Chico commence à réunir les seringueiros pour leur expliquer comment on les vole et pourquoi ils sont encore un peu plus pauvres après chaque récolte de caoutchouc. A 24 ans, le maire et le curé du village le convoquent : il a former un groupe d’alphabétisation ; on lui reproche d’animer "un groupe d’agitateurs". Pour éviter la prison, il regagne la forêt et se cache pendant deux ans et demi.

Quand il en sort en 1975, c’est pour créer un jour de Noël - encore ! - le premier syndicat des travailleurs ruraux. "C’était le temps où Chico n’avait pas de quoi se payer ses cigarettes" dit Ilsamar. Elle et lui se sont connus dès l’enfance, ont attendu qu’elle ait 15 ans pour s’aimer et se sont mariés trois ans plus tard. "Chico voyageait sans cesse à travers le pays, de réunion en réunion. Huit jours ici, quinze jours là, on se voyait à peine une fois par mois."

Chico n’était pas seul, il avait deux amis proches : Wilson Pinheiro, le président du syndicat et Osmarino Amancio, seringueiro. Wilson Pinheiro a été abattu de deux balles de 7,65 tirées dans le dos sur son siège de président du syndicat. Les autorités ont donné quatre gardes du corps à Osmarino Amancio : "L’autre jour, je leur ai demandé d’essayer leurs armes devant moi dit Osmarino. Pas un coup de révolver n’est parti. Leurs pistolets sont vieux et rouillés."

Osmarino connaît le prix de la vie à Xapuri : "Ils ont payé 600 cruzados (1500 francs) pour la tête de Wilson notre président. Un peu plus pour Chico." Ici, on commence par payer un tueur pour abattre un homme, et puis on embauche un autre tueur pour abattre le premier... On appelle ça "brûler les archives". Osmarino ne se fait plus d’illusions. "Je suis un mort en sursis." Mais il continue à organiser des Empate.

He ! Chico ! Tu te rappelles l’Empate ? Un coup de maître, une opération de résistance non violente que vous avez mise au point avec Wilson, Osmarino et les autres. Le premier, historique, a eu lieu en mars 1976 sur la propriété "Carmen". En face il y avait des policiers, des fermiers en armes, et quelques ouvriers qui pointaient leur tronçonneuse. Derrière, il y avait la forêt, debout. Vous étiez au milieu avec vos companeros, des femmes et des enfants. Il y avait aussi quelques fusils cachés sous les arbres. Histoire de ne pas prendre les enfants du bon Dieu...

Bref, quand les ouvriers se sont approchés, vous leur avez parlé longtemps pour leur expliquer que la forêt était votre maison et votre lieu de travail, et que, malgré leurs tronçonneuses, ils étaient finalement plus proches de vous que les flics et les colons. La confrontation a duré six jours. Et les autres ont fini par baisser les bras. "Empate" - partie nulle en terme de jeu d’échec - a conclu Chico. La forêt est restée debout. La partie nulle était une victoire.

Vous ne connaissiez pas Martin Luther King, Gandhi, Kasparov et René Dumont, et pourtant vous avez tout redécouvert en une seule fois : "l’Empate", la force du verbe, de la non-violence et de la raison écologique. Il y a eu d’autres Empate, beaucoup d’autres, beaucoup trop, Chico !

Très vite, vous avez compris que la plus belle des parties nulles devait se jouer sur l’échiquier politique international. Il y avait un très beau projet de route - la BR 364 - financé par la Banque Mondiale. La ligne d’asphalte devait filer tout droit à travers les hévéas des seringueiros, draîner des milliers de crève-la-faim des favellas du sud qui auraient laissé derrière eux une traînée de cendres et de champs aussitôt abandonnés ; une belle traînée de poudre et d’or pour les spéculateurs.

Alors Chico a mis une cravate et il est allé jusqu’aux Etats-Unis expliquer, chiffres en main, aux technocrates de la Banque Mondiale qu’une famille de seringueiros collecteurs de noix du Brésil pouvait faire plus d’argent - par an et à surface égale - qu’une famille d’éleveurs ou de fermiers. Les banquiers ont pris note, demandé aux autorités brésiliennes de nouvelles garanties sur la protection des Indiens et des seringueiros et ils ont suspendu le financement de la BR 364. Ce jour-là, tous les colons et les spéculateurs ont maudit bien haut le nom de Chico Mendès.

Surtout la famille Alvès, propriétaire dans la région d’un titre discutable et qui a dû reculer devant un redoutable "Empate". Les Alvès ? Une famille invraisemblable qui relève plutôt du clan, du gang ou de la secte. Il y a d’abord Darli, le patriarche, entouré de 22 enfants et de quatre à cinq épouses : "Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’avoir Darli dans son lit, roucoule l’une d’elle, Natalina, qui attribue les pouvoirs du maître à une recette de thé maison... Il y a un de ses fils, Darcy, 21 ans, nerveux et tourmenté. Et puis Alavarino, le frère, chapeau de cuir et moustache en paille de fer, qui semble sorti tout droit d’un film de Sergio Léone.

Venue du centre du pays, la famille avait déjà une bonne trentaine de cadavres sur la conscience. Les Alvès ont tous un point commun. Ces gens-là, Monsieur, ne discutent pas ; ils tirent. Et Chico Mendès commençait à les énerver sérieusement avec son bon droit et ses grands airs.

A Xapuri, à Rio Branco la capitale et dans toute la région de l’Acre, tout le monde sait que Chico est sur la liste noire. On a même publié un avis dans le journal local ! Ce n’est plus une mort annoncée, c’est un assassinat public, proclamé, hurlé à la cantonnade. Chico Mendès écrit une longue lettre aux autorités, il désigne les exécuteurs - la famille Alvès -, le financier - un marchand d’armes de la place -, les commanditaires - les fazenderos -, les complices - les policiers dont le poste est à 25 mètres de la maison de Chico -, et désigne les tueurs qui tournent autour de chez lui. Le syndicaliste seringueiro décrit le mécanisme qui va le tuer, point par point. Et personne ne réagit.

Le 28 octobre, la commission patriarcale de la terre reçoit un avis de recherche sur Darli, poursuivi pour crime au Parana et elle le transmet immédiatement au chef de la police qui ...le laisse bien en évidence sur son bureau jusqu’au 13 novembre suivant. Le temps que Darli, Darcy et Alvarino aillent faire un petit tour dans la forêt. Ils ne reviendront que pour abattre Chico.

"Il ne savait pas que sa mort ferait autant de bruit" explique Gilson Pescador, un ancien prêtre qui a rendu sa soutane quand sa hiérarchie l’a sommé de choisir entre l’action sociale et l’eucharistie. Il était avec Chico, une heure avant sa mort, "Bizarrement, Chico était serein. On avait acheté deux ou trois boeufs pour faire une churrasco (grillade) pour la fête du Congrès.

Il devait être témoin de mon mariage trois jours plus tard, et le nouveau camion de la Coopérative venait d’être livré." Il ’y a pas eu de mariage et le premier voyage du camion a servi à transporter le corps de Chico à la morgue. Darci et Darly ont fini par se livrer mais Alavarino est toujours en fuite. Eva Evangelista, le juge chargé de l’enquête a déjà reçu des menaces de mort tout comme Don Moacir Grechi, l’évêque de Rio Branco, aussi têtu et aussi bavard que Chico, et qui montre du doigt l’UDR, l’union des grands fermiers de la région.

"C’est une conspiration" s’emporte Joao Branco, avocat et ancien secrétaire de l’UDR. "La vérité ? C’est simple. C’est l’Eglise et le parti des travailleurs qui ont fait tuer Chico. Pour en faire un innocent utile, un martyr de la lutte des classes" affirme-t-il sans ciller. "La route est nécessaire pour sortir de la misère. L’écologie est un luxe d’Européen. Ici on se bat contre la faim, la malaria et l’ignorance. La misère, voilà la vraie catastrophe ! La route c’est le progrès." Il abat son poing sur la table : "Chico, le parti des travailleurs, les prêtres, les écologistes... Tous des marxistes ! On n’est pas assez stupides pour leur donner un martyr, un héros et un cadavre !"

C’est pourtant ce qu’ils ont fait. Un peu avant Noël, Ilsamar Mendès, Chico et quelques femmes de seringueiros sont allés aux Etats-Unis. Ils n’avaient jamais quitté l’Amazone et Xapuri : "Là-bas, dit une femme, on a rencontré des gens en cravate et qui vous serraient la main. Ici, un homme en costume est quelqu’un qui vous regarde de très haut. Aux Etats-Unis, tout est étrange. J’ai même vu des arbres sans feuilles. Et je me suis brûlée en marchant dans ce qu’ils appellent la neige..." De réunion en réunion, Chico a beaucoup parlé. Les Etats-Unis n’ont pas oublié et l’Europe a découvert l’écologiste en même temps que son cadavre exquis.

De retour au Brésil, neuf jours avant d’aller prendre une dernière douche à la veille de Noël, Chico avait donné une dernière interview aux allures d’incantation : "Si ma mort pouvait renforcer notre lutte, disait-il, celà vaudrait la peine de mourir. Mais l’expérience nous enseigne le contraire. Je veux vivre. Une manifestation et un enterrement ne sauveront pas l’Amazonie."

He Chico, pauvre fou, pardonne-moi ! Mais pour une fois, je crois, senor Mendès, que vous vous êtes peut-être trompé.

Jean-Paul Mari

1989

Par Jean-Paul Mari

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