FRANCE , GRANDE BRETAGNE , ITALIE , BULGARIE 3 mars 2016

"Une enfance au travail en Europe" : Italie, Grande-Bretagne, Bulgarie, France ..livre-enquête, témoignage, révélation.

Livre : "Le salaire des enfants"

Lire un chapitre du livre.

Le gamin passait d’une table à l’autre, portant son large plateau à deux mains. Sur son visage, un sourire qui disait l’enfance et des cernes d’un noir profond qui racontaient une autre vie. C’était il y a deux ans à Naples, à la terrasse d’un café.

Cette année, Giovanni fêtera ses 14 ans. Tous les jours, il se lève, va à l’école, et rentre déjeuner. Ensuite, il part travailler. Huit heures durant, jusqu’à la nuit tombée, il sert des cafés dans un bistrot de son quartier. Giovanni n’est pas une exception. À Naples, comme partout en Europe, ils sont des milliers de gamins à devoir travailler. Pour leur famille, ce n’est plus une question d’amour mais de survie. Le salaire des enfants leur est devenu indispensable.

De Naples, l’enquête de Cécile Allegra l’a menée jusqu’au fin fond de la région des Rhodopes en Bulgarie, à la banlieue de Doncaster en Angleterre, mais aussi en France dans le cas d’élèves apprentis, sur les traces d’un phénomène méconnu : la résurgence du travail des enfants en Europe.

Et ces portraits d’enfants et de leur famille, ces situations, interrogent l’attitude de nos sociétés face à la crise, les décisions politiques inadaptées ou inexistantes, la lente paupérisation des familles, la dissolution du lien entre les citoyens et l’état, le choix du travail au noir comme une évidence, seule voie pour s’en sortir.

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« Iurnat’ e mierd’... Va falloir encore faire le guignol devant ces minables... Et y a Marco qui m’attend, si j’arrive pas à l’aider qu’est-ce que je vais lui dire au gamin... journée de merde... » Giovanni marche d’un pas décidé, mais pas trop lentement, ni trop vite. Trop vite, ça voudrait dire « j’ai peur de quelque chose ». Trop lentement, qu’il n’a plus la force. Alors il marche tranquille et tire sur sa cigarette, la buée et la fumée se mêlent en arabesques dans l’air piquant de ce mois de décembre. Giovanni sait bien que tout ce qu’il fait, absolument tout, est observé, noté, répertorié à Barra, quartier aux rues désertes où les murs ont des yeux.Giovanni est né dans ce coupe-gorge de Naples, il a grandi comme tous les autres, au milieu des dealers, des regards en biais, des doses qui glissent, des scooters qui passent, des volets qui claquent, des mots qu’on ne dit jamais.

« Iurnat’ e mierd’... Je te parie que ces bâtards vont encore tomber des nues... Ah ça, ils n’ont pas remarqué que le gosse en peut plus à force de bosser et d’aller à l’école en même temps... Et Marco qui m’attend... » Giovanni Savino marche et les gros mots sortent par chapelets du fond de sa gorge nouée et se perdent en volutes glacées. Il marche et une nouvelle vague d’insultes surgit, chant solitaire d’un homme qui sait qu’il peut perdre la guerre. Regard de velours, barbe drue et cheveux longs sous un bonnet marine vissé sur la tête, Giovanni a un faux air de Che Guevara. La comparaison ne déplaît pas à ce fils de communiste, ancien boxeur qui a raccroché les gants pour lancer sa croisade dans la rue : récupérer les gamins déscolarisés. « Je veux arracher les perles aux porcs, tu saisis ? Ça vient de l’évangile selon Saint Matthieu, tu ne jetteras pas des perles aux porcs... Moi je veux les leur enlever ces gosses, c’est simple. Sinon ils les piétinent, comme des porcs ».

« Ils », ce sont les chefs mafieux du quartier, qui cueillent les gamin au pied des tours, les forment au deal, aux coups, au surin, les transforment en parfaits soldats, craintifs et obéissants. Oui, Giovanni Savino, l’éducateur de rue, celui que les gamins surnomment « O’ Prufesso’ », est très en colère. Dans son esprit, qu’il ne réussit pas lui même à sonder jusqu’au bout, il se dit que cette colère est bonne, qu’elle est plus menaçante qu’une manif ou un sit-in, qu’elle est l’embryon d’une révolution. « Parce que dans cette démocratie italienne, il y a de moins en moins de demos (peuple) et de plus en plus de cratos (pouvoir) », dit « O’ Prufesso’, « parce que la camorra napolitaine transforme les gosses en troupeau en marche vers l’abattoir, parce que l’état détourne le regard ». Et parce que son quartier, Barra, est passé à la postérité mafieuse, quelques semaines auparavant.

Le 25 septembre 2011, Barra célèbre la fête des Lys, une fête religieuse populaire : pendant des mois, les habitants ont soigneusement fabriqué leurs chars, estrades sur lesquelles se dressent d’immenses obélisques en bois, rivalisant de motifs en papier mâché et stucs multicolores. A 10h, enfin, les dizaines de lys du cortège s’ébranlent. Les passants se pressent contre les murs de tuf, se dressent sur la pointe des pieds pour voir les estrades portées à l’épaule par les « cullatori » - les « berceurs ». Au bout de quelques minutes à peine, la foule se fige. Une musique s’élève dans les ruelles. Un solo de trompette, rejoint par une mandoline. Sept notes d’une valse liée pour toujours au « Parrain » de Coppola.

Une Rolls-Royce décapotable d’un blanc immaculé, décoré de couronnes de fleurs, fend la foule. Et dans sa suite, un aéropage de jeunes lancent des pétales de rose. En lunettes fumées et costume croisé, Antonio Cuccaro, le parrain de Barra, salue royalement les passants. L’un de ses lieutenants perché sur l’estrade hurle au haut-parleur une chanson « dédiée à tous nos fidèles qui attendent la libertéeeuuh ! », hymne décomplexé aux taulards du clan. « Don » Antonio arrête le chauffeur d’un geste impérieux, ouvre la portière, se dirige à pied vers la foule et gratifie un homme d’un baiser sur la bouche. Le « baiser du parrain » est filmé par les caméras du monde entier. En une journée, Barra devient le symbole du quartier mafieux, vassal d’une mafia toute-puissante.

« J’en ai vu des saloperies dans ce quartier. Mais celle-là... ». En marchant, Giovanni serre des poings rageurs au fond des poches de son blouson. Il a été pendant dix ans l’un des piliers d’une école de la seconde chance mise en place par la mairie de Naples pour récupérer les mineurs en rupture scolaire. Il parcourait les rues de Barra avec un grand sac plastique rempli de nez rouges, des échasses et des balles de jongleur et proposait aux gosses d’apprendre le cirque et de rattraper leur retard avec lui. Il leur donnait rendez-vous derrière la rue Serino, l’un des rares parcs municipaux de la ville. Et il fallait être aveugle pour voir un parc dans ce terrain vague planté d’un kiosque défraîchi, cerné d’un tapis d’ordures sur lequel galopaient des rats gros comme des roast-beef, à cinquante mètres de quatre poubelles où des types passaient, capuche relevée, balancer des sacs de sport noir – une planque à armes en plein cœur du quartier. Quand il repérait les dealers, Giovanni avait pris une habitude : leur tourner le dos, enfiler un nez rouge et les accabler de gentilles moqueries… Pour rire ! Oui, juste pour rire. Et ça marchait : les types reculaient, renfrognés, et des dizaines de gamins de Barra accouraient pour se former au cirque. Parmi eux, Mariano Capasso, 17 ans et un frère aîné qui à vingt ans à peine dirigeait déjà le supermarché de la drogue de via Cleopatra pour le compte du clan Aprea. Mariano et son regard clair, Mariano qui ne voulait pas faire comme son frangin, Mariano qui rêvait de devenir clown, lui aussi, Mariano qui adorait « O’ Prufesso ». Un matin d’avril 2007, deux tueurs à moto ont débarqué dans la rue où dealait le grand. Le petit était passé le saluer. En apprenant la nouvelle, Giovanni s’est précipité à l’hôpital. Mariano a expiré quelques instants plus tard. Giovanni a regardé un long moment le visage terreux du gamin et cet os qui pointait, d’un blanc éclatant au milieu du trou sombre creusé par la balle. Cette mort est restée pour toujours liée, dans le souvenir de Giovanni, à la déchirure des nuages, à l’abandon des nez rouges sur l’herbe mouillée, au visage éploré d’une gamine venue lui annoncer la nouvelle. Giovanni ne l’a jamais oublié. En 2010, Giovanni et sa compagne Monica, elle aussi assistante sociale, reprennent les rênes d’une ancienne école religieuse laissée à l’abandon.

Au premier étage, un squatteur et son dogue refusent de partir. Au rez-de-chaussée, les deux éducateurs peuvent installer une crèche, une cantine et le bureau de leur association dédiée aux mineurs déscolarisés : il Tappeto d’Iqbal, du nom d’Iqbal Masiq, enfant pakistanais vendu à quatre ans comme esclave dans une usine à tapis. Après s’être enfui, Iqbal était devenu le porte parole du Front de la Libération contre le Travail forcé des enfants (BLLF), allant jusqu’à Stockholm pour raconter son histoire devant la Conférence mondiale sur l’Enfance. Un jour d’avril, alors qu’il pédalait dans les rues de sa ville natale, deux sicaires de la mafia des tapis le firent taire, d’une balle dans la nuque. Il avait douze ans. Iqbal-Mariano, Mariano-Iqbal... Giovanni n’aime pas raconter ces deux histoires qui sont pourtant l’alpha et l’oméga de sa colère. Hors de la rue, il est sombre, exalté, arpente Barra comme si le temps lui était compté, tempêtant contre un état irresponsable, contre une mafia meurtrière, contre lui-même qui voudrait faire toujours plus, contre un monde d’ennemis visibles et invisibles. Mais dans la rue, Giovanni donne tout à ses gamins.

Ce n’est pas rien, une école de cirque à Barra. Ce n’est pas rien, de faire le clown dans un quartier où la manière d’être vu et de se faire voir dans le quartier définit le statut social de chacun. De cibler précisément des fils de boss et des mineurs visés par les vendettas transversales. De les convaincre que pour survivre, ils vont devoir porter un nez rouge. Non, ce n’est pas rien, de jouer avec l’apparence à Naples. C’est tout un monde qui bascule. Quand il porte son nez rouge et qu’il le tend aux autres, Giovanni devient « Branko », le clown de la bande. Il ne voit plus le parc matelassé d’ordures, ni les rats ni les seringues ni les capuches noires qui passent. Tout ce qu’il voit, c’est le voile doré qui se couche sur les pins, les cris aigus des enfants sous le kiosque, un bonheur qui n’a rien d’exalté. « Descendre dans les rues maquillés et vêtus en clowns, c’est modifier le langage de la rue. Le nez rouge, c’est le masque minimum, celui qui vous change sans vous transfigurer, celui qui suffit à pouvoir parler, s’aimer même avec ses défauts... Si j’ai des oreilles de Jumbo, avec un nez rouge je les aime parce que je suis le seul à les avoir ! C’est un outil de résilience ». A Naples, Giovanni est le premier éducateur à utiliser le symbole du clown comme instrument de changement social. Il tire une bouffée sur sa cigarette, relève le col de son blouson et ses yeux clairs balaient la rue, sur le qui-vive en permanence. O’Prufesso’ connaît tout le monde à Barra et tout le monde le connaît. Tout le monde sait aussi qu’il peut se faire crever à tout moment. La camorra n’aime pas les subversifs, même quand ils portent un nez rouge.

Arrivé devant le Collège Rodino’, Giovanni s’arrête, pose son mégot sur un muret, respire un grand coup. Puis tente de traverser la cour de l’école au pas de course. Raté... « O’ Prufesso’ !! O’Prufesso !!! Ciaooo, Prufessooooo’ !! ». Un flot de visages et de mains viennent se coller aux vitres des quatre bâtiments en préfabriqué. Giovanni salue discrètement, accélère. La directrice l’attend dans le hall du Collège, l’air renfrogné, énervée par le tsunami de hululements déclenché dans les classes. Giovanni déplie sa liste. « Je suis venu chercher Tonetti Marco, Santoni Margherita, Cozzolino Daniele, et cinq autres gamins dont on m’a rapporté qu’ils n’allaient plus à l’école... » La directrice examine la liste : « Eh, Marco Tonetti, celui là ! Laisse moi compter... Nous sommes en décembre 2011 et depuis septembre, je vois 30 présences seulement. Je vais devoir le faire redoubler ». Giovanni retient un mouvement de colère. « Madame la Directrice, vous savez que sa mère est en tôle pour deal de drogue ? Qu’il vit seul avec sa petite sœur ? Qu’il bosse au noir dans un garage pour faire bouillir la marmite, qu’il est payé 60 euros par semaine ? ». La directrice hausse les sourcils et écarte les bras : « Eeeh ... » Toujours la même histoire. Giovanni se penche vers elle, baisse la voix et dit : « écoutez, on fait comme d’habitude : vous me confiez officiellement Marco, et puis aussi la petite Margherita et Daniele... Je leur fais passer le brevet en candidat libre, et vous, vous améliorez vos statistiques de réussite scolaire. On est tous gagnants, non ? ».

Une heure plus tard, Giovanni patiente dans le bureau des services sociaux de Barra. A la main, une autorisation de prise en charge signée de la directrice du Collège Rodino’. Au bout de quarante minutes d’attente, il tremble de rage sous son bonnet. Une porte s’ouvre, Giovanni entre. Trois minutes s’écoulent. Et soudain, des cris aigüs s’échappent du bureau : « … On s’en fout de la paperasse, on est tous d’accord pour les prendre en charge ces gosses ! Mais allez tous affanculo ! ». La porte du bureau claque, Giovanni descend en trombe dans l’escalier, sort en écumant dans la rue. La mairie de Barra a refusé de valider la procédure de prise en charge de Marco.

« Connards irresponsables ! », explose Giovanni en marchant furieusement, « Et pendant qu’ils se planquent derrière leurs bureaux avec leurs formulaires de merde, les gosses crèvent à quelques rues de là... ». Il ralentit, essaye de respirer, siffle un asthme hargneux, allume une cigarette : « Ces types n’arrêtent pas de me parler de « faciliter ma prise en charge »... Faciliter quoi, bordel ? On leur demande juste de garantir la normalité ! Dans un pays taré comme le nôtre, la normalité est anormale... Du coup, ils te parlent avec condescendance de « te faciliter »... C’est pratique, ça créé une dette. Et eux ? Ils font tout le contraire, avec leurs formulaires, leurs tampons et leurs ordis poussiéreux... Ralentir, ralentir, ralentir jusqu’à épuiser l’imbécile, à la fin il arrêtera peut-être de nous les briser. Tant que je serai perçu comme un casse-couilles, crois-moi, je continuerai à les leur briser. »

A l’intérieur du bureau des services sociaux, les fonctionnaires ont repris leur travail. Cliquetis de chaises et concert de soupirs embarrassés. « Ce Giovanni Savino, pour qui il se prend celui-là, pour le messie ? ’A cerevella su è nu sfuoglio ’e cepolla » – il a le cerveau comme une feuille d’oignon : sous entendu, il est instable. « En tous cas, moi j’irai pas chercher les absentéistes, ah ça ! Faudrait être cinglé pour entrer dans le Rione Bisignano... Avec les parents qui t’agressent, en moins de deux t’as au moins les pneus crevés et qui sait ce qui leur passe par le cerveau à ces têtes pourries ». « Et ce maudit sens unique du centre-ville ? Tout le monde te voit entrer et sortir... Je te jure, on dirait que l’urbaniste qui a dessiné le quartier avait prévu qu’on en ferait un centre de deal à échelle industrielle ! ». « Les gosses, je t’en parle pas... Tu te souviens de ce petit de 12 ans qui avait essayé son calibre 7,65 sur un migrant posé au pied d’un mur ? Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit : « Si t’avais vu le nègre, il a fait un bond de vingt mètres avant de s’écraser sur une poubelle ! ». Et il riait, il riait... ». A la mairie, les agents dédiés à l’aide sociale sont terrorisés à l’idée d’accomplir eux-mêmes ce que Giovanni fait tous les jours. Eux non plus n’aiment pas O’ Prufesso’, cet illuminé qui parle fort et embarque comme un joueur de flûte de Hamelin les mômes - tous les mômes, les plus cassés, les plus mauvais, les néo-tueurs et même les fils de boss.

Sur le chemin du retour, Giovanni s’arrête dans une impasse. Au fond, sur la droite, le volet aux trois quarts tirés d’un garage d’où s’échappe une forte odeur d’essence. Giovanni en se penche. « Marco, t’es là ? » Un gamin frêle, yeux en amandes, combinaison bleue maculée d’huile, sort en clignant des yeux. Il sourit. « Prufesso’, je suis là, où veux tu que je sois ? ». « Ecoute, ça marche pas pour l’instant mais on va finir par y arriver, t’inquiète », dit Giovanni. « On va faire comme ça : toi tu continues de bosser au garage gagner ta croûte, parce que de toutes façons t’as pas le choix. Bon. Mais tu négocies avec ton patron qu’à 16h30, tu puisses venir à l’association, et je te fais faire le programme. Et puis on passe ce putain de brevet, et basta. Qu’est-ce que t’en dis ? » Marco s’essuie les mains pleines de graisse noire. Il sourit à nouveau. « Prufesso’, je suis là, de toutes façons. Je ne vais nulle part ».

Giovanni repart en fumant, le front plissé en un accordéon de rides. « Tu veux voir où ils sont, ceux que les clans n’ont pas encore embauché ? Hein, tu veux voir ? Eh ben c’est pas difficile ». Et Giovanni repart à grande enjambées vers le Corso Sirena. Un coup de menton au guetteur du début de la rue, près du poissonniers, et on rentre. Une minute plus tard, à gauche, un ado de treize ans sert les clients chez un maraîcher. Cinq minutes. Sur la droite, une gamine de quinze ans disparaît dans l’arrière-boutique d’un charcutier. Sept minutes. Sur une petite place, un vendeur de légumes passe une machette à son fils de 9 ans qui se met à équeuter les artichauts avec entrain. Dix minutes. Un autre garçon apparaît derrière un cageot de tomates. Douze minutes. Au tabac du quartier, un adolescent à la barbe duveteuse est à la caisse. Quinze minutes. Chez le coiffeur, Giovanni appelle : « Margherita, elle est là ? » Et une petite blonde sort, les mains pleines de teinture chimique. Giovanni s’excuse, lui propose un atelier échasses pour le samedi suivant, s’esquive rapidement : « Et voilà ». Il tire sur sa cigarette, rajuste son bonnet marine. « Ceux-là, jamais je ne les priverai de travail, sinon ce serait comme les jeter dans les bras de la mort. ».

Oui, des éducateurs capables comme Giovanni d’arpenter un quartier aussi sinistre, il y en a peu à Barra, pour ne pas dire aucun. Et peu importe que son école de cirque ne reçoive plus aucune subvention, peu importe que Giovanni soit contraint de vivre avec quelques centaines d’euros par mois, qu’il ne paye plus son loyer, qu’il n’ait pas d’argent pour se faire soigner et plus de vie hors de ce quartier qui l’aimante comme un djin malfaisant... Giovanni ne vit que pour les gosses, par les gosses. Il n’en dort plus. « Carlo m’inquiète, le clan des Aprea n’arrête pas de lui tourner autour pour le récupérer... Et le petit Carletto ? Quelle idée de le foutre à la porte pour qu’il joue dans la rue, mannaggia, il n’a que onze ans, c’est pas une vie ça ! Et Ciro, qu’est-ce que je vais faire avec Ciro ? » Et Giovanni fume, fume, fume... Il fume et il ne dort pas. Et la nuit son cœur s’emballe, toum-toum-ttttttttrrrrrr... des extra-systoles à n’en plus finir, le cœur qui vrille et claque comme une voile folle, à le rendre marteau. Quelques minutes avant l’aube, Giovanni tombe, assommé. Et se réveille une heure plus tard, son regard bleu devenu d’airain, plus en colère que jamais.

L’école de Giovanni se situe rue Pasquale Ciccarelli, du nom d’un conseiller de Forza Italia adjoint aux Sports à la mairie. Le politicien a été arrêté pour corruption, mais la rue n’a jamais été débaptisée. A l’école, Giovanni retrouve sa troupe, six adolescents sauvés de la rue. Il y a Marco, 19 ans, cracheur de feu, géant mince aux mains boursouflées, souvenir de quand il s’injectait de l’héroïne à douze ans. Il y a Ciro le grand, jongleur et échassier, qui a dû ranger ses rêves d’université et devenir barman pour payer les dettes de son père étranglé par le racket mafieux. Il y a Ciro le petit, toujours une blague à la bouche, clown dans l’âme, que Giovanni a réussi à garder à l’école après son brevet, un exploit. Il y a Carletto, un minot de 11 ans, qui suit tous les autres avec de grands yeux écarquillés, parce que sinon il sèche pour aller voler du cuivre sur des dépôts des chemins de fer et le revendre par balles de 20 euros au marché noir. Et puis il y a Carlo, bouche ourlée, cheveux gominés, regard noir de jeune premier. Carlo et ses sourcils qui froncent, Carlo continuellement au bord de la rupture, entre rire et colère, rongé par ses démons. « A dix ans, j’étais déjà homme. Je gagnais cent euros par semaine, je me promenais avec mon cran d’arrêt dans une poche et mon 357 magnum dans l’autre. Tu m’énervais ? Je te plantais. Et si on m’en donnait l’ordre, je faisais pire que ça ». Carlo était un bébé tueur du clan Aprea, l’un des deux clans dominants du quartier. Et l’un des meilleurs amis de Mariano Capasso, mort au printemps sur un trottoir sale. Un jour, assis sur un muret du terrain vague le gamin noir a défié Giovanni d’un regard de tueur. Giovanni s’est approché, lui a tendu des échasses avec son nez rouge et son sourire tendre qu’il ne réserve qu’aux petits. Carlo le voyou s’est révélé un échassier né. Mieux encore, c’était un pédagogue né : lui seul parvenait, en quelques minutes à peine, à faire tenir en équilibre les gosses sans. Et ils n’avaient plus peur de tomber ! Giovanni a choisi Carlo et il ne l’a plus lâché. Un fil invisible les lie, comme si la noirceur du petit et du grand se répondaient.

Carlo est le premier à passer son brevet en candidat libre. Au fil des mois, le cercle des rescapés de la rue s’élargit : Marco, l’ancien gamin drogué, intègre le groupe. Ses grands coups de sang qui lui font dire, quand il est calmé : « j’ai la tête pourrie comme mon enfance ». Giovanni créé une compagnie de cirque, puis il écrit une pièce de théâtre. « Lui chi è » (« C’est qui, lui ? ») raconte les errances de la rue, la férocité de cette non-enfance d’enfant-truand, promesse d’une vie brutale et sans rêves. La vie de Mariano. Un jour, il tend le texte à Carlo, en présence de Marco. Et Carlo lit, à voix haute. « Ma vie ? J’aimerais bien vous raconter, mais là, tout de suite, c’est pas possible. Enfin, je me souviens de quand ma mère était convoquée à la mairie, et de ces fonctionnaires qui lui disaient « Madame, votre fils a des problèmes, va falloir qu’on le suive ». Alors elle sortait de l’immeuble, elle s’arrêtait en pleine rue et se tournait vers moi pour me dire, énervée : « je devais me l’entendre dire par ce minable de la mairie que tu as des problèmes ? Comme si je savais pas... ». J’aurais voulu l’embrasser, lui dire que j’étais désolé. Mais là, tout de suite, c’est pas possible. »

Dans la pièce, Marco s’est levé. Le regard trouble, il serre fort ses paumes rouges et gonflées : « Ce gars, ça pourrait être moi, si je ne sais pas écouter... Je veux lire ce texte ». Carlo dégaine son regard de tueur. Depuis les débuts de l’association, Carlo l’ancien voyou et Marco l’ancien drogué se défient. Alors Giovanni trouve une solution. Quand le rideau se lève, Marco monte sur scène, attaque le monologue : « Parfois, les gars de la mairie débarquaient à la maison et ils faisaient semblant de ne pas voir que les murs étaient tapissés de moisissures, qu’ils sentaient la poubelle. Peut-être qu’ils se demandaient si cette puanteur venait des pets de mon père qui dormait dans mon lit ou des toilettes bouchées ? Je voulais m’enfuir, partir loin de cette odeur de merde... mais je n’avais pas les couilles, je pensais à ma mère qui pleurait et je restais là ». De l’autre côté de l’estrade, Carlo poursuit, bras en croix. « Je n’ai pas pu partir, et maintenant je suis sur ce trottoir, avec trois trous dans la poitrine et cette odeur de viande grillée. Je vois le tueur qui revient sur ses pas. Il doit s’assurer que le boulot a été bien fait. Je regarde son scooter qui fume et je voudrais m’enfuir : mais là, tout de suite... c’est plus possible. » Ce soir là, devant trois cent spectateur, Carlo et Marco ont chacun joué « leur » Mariano. Quand ils quittent la scène, ils sont frères. Ils deviennent les premiers salariés de l’association, et Giovanni le meneur de l’unique troupe de théâtre italienne exclusivement formée de gamins des rues.

Tous les matins, Carlo, Marco, Ciro et les autres battent le pavé de Barra. Pas trop tôt, parce que tous savent que « O’Prufesso’ » est insomniaque. Dans les ruelles, ils repèrent les absentéistes, récupèrent les jeunes repris mis à l’épreuve, forment d’autres gamins du quartier. Giovanni leur parle de résistance, de résilience, cite Cyrulnik, la Bible, le poète portoricain Miguel Pinero et Martin Luther King, son idole... Qu’on ne s’y trompe pas, il n’est ni anarchiste, ni croyant. Giovanni n’a qu’une religion, sa propre pédagogie. Et quand il en parle, avec une ivresse verbale dont il connaît l’effet, son surnom de « professeur » prend tout son sens. « Des gamins ciblés par les clans ou lâchés par les rares projets sociaux mis en place sur ce territoire ne peuvent plus faire confiance et ne savent se reposer sur personne. Quand ils montent sur des échasses, ils ont peur parce qu’ils doivent tenir sur quelque chose qu’ils ne savent pas gérer. En un geste, ils comprennent l’équilibre, sa précarité, tu vois ? Et puis, ils finissent par retrouver un réflexe de gamin : tendre la main pour ne pas tomber. Et me regarder, eux qui ont l’habitude de garder les yeux vers le sol. Avec nous, ces gamins comprennent qu’ils doivent faire confiance et se poser, sinon ils tombent. Nous, nous essayons ne ne pas les lâcher. Enfin, la pédagogie du cirque social est encore embryonnaire, mais nous avons des années d’empirisme derrière nous ! »

Quand ils ne sont pas dans la rue, les gamins d’Iqbal répètent à l’abri des murs de l’école, dans une cour plantée d’orangers qui est « comme une oasis au milieu d’une mer de merde », disent les petits. Marco s’entraîne à cracher du feu, et de temps en temps ses grimaces trahissent un ratage. Ciro le petit répète ses mimiques de clown pendant que Ciro le grand danse sur ses échasses. Dans un coin, Carletto, le cadet de la troupe, les observe la scène, attendant que Giovanni, retranché dans son bureau, vienne installer sa corde d’équilibriste. Il regarde les flammes jaillir, les échasses virevolter sous les orangers, le ciel de Naples qui s’embrase dans le soleil couchant. Giovanni les rejoint avec maquillage et accessoire. Et c’est là, dans ces 10m2 de béton, que naissent les spectacles d’Iqbal. Le soir, la troupe joue dans les théâtres associatifs. Et puis, à la demande, jongle, cabriole et crache du feu, nez rouge au milieu d’un masque de clown, dans les rues de Naples enguirlandées à Noël. « On prend tout, tant que ce n’est pas de l’argent public », dit Giovanni un soir sur le borgo marinaio de Naples, en démaquillant Carletto qui vient de terminer un numéro de jonglerie. « A Naples, je crois que nous sommes les seuls à n’avoir jamais demandé une subvention ni participé à un seul appel d’offre. On ne peut ni nous acheter ni nous faire du chantage ». Et sous le maquillage, son visage de clown blanc s’illlumine d’un feu invisible et les mots fusent, grondants par-delà le nez rouge comme des vagues capables de soulever le cœur de ceux qui les écoutent.

« Non, les institutions ne peuvent pas nous contrôler, c’est nous qui les utilisons comme des pions, sans qu’elles s’en rendent compte. Après tout, nous sommes en guerre, non ? Alors toutes les armes sont bonnes, même draguer les équipes du maire ». Il esquisse une arabesque de la main, tire une petite révérence. « Et comme la déesse Vénus nous a tous comblé, ça tombe bien ». Les gamins s’esclaffent. « Prufesso’, tiene e bellizzi do sooole ! » - ouais, professeur, t’as la beauté du soleil ! A chaque représentation, les Iqbal reçoivent 50 euros. Giovanni refuse de se payer sur les spectacles, pour ne pas passer pour un exploiteur d’enfants. Il n’a jamais dérogé à la règle. Avec leur paye, les acteurs d’Iqbal peuvent s’offrir des manuels scolaires, payer l’inscription à l’école, aider leurs familles, et même aller chez le médecin - une activité exotique à Barra. Rapidement, de nouveaux gamins affluent. Michelangelo devient le second cracheur de feu et il crée le site internet de l’association. Antonio, fils de boss et champion de Parkour, vient enseigner aux petits l’acrobatie urbaine dont il a fait un art de vivre.

Bien sûr, il y a toujours ce mur entre les nez rouges et les tours du deal. Ironie du sort, l’école où Giovanni a installé son QG est mitoyenne de la grande villa des boss Aprea. Un jour d’ennui, les soldats du clan sautent par dessus et dévastent la crèche, la cantine, la salle de jeu, les ordinateurs. Quand la troupe arrive au petit matin, tous les costumes de scène trônent, déchirés, sur les branches des orangers dans la cour. Réunis dans le bureau de Giovanni, les gamins sont prêts à déclencher les représailles. Carlo donne des coups de poing dans le mur. Marco se frappe le crâne pour ne pas faire pire. Giovanni rassemble son calme (ne pas lâche devant les mômes, jamais, jamais), compose un regard fier et leur lance, comme un reproche : « A’ quaglio, che durmite cu’ a zizza ’n bocca ? » - Eh les gars, vous dormez avec un sein dans la bouche ou quoi ? Expression napolitaine qui veut dire : « vous n’avez rien pigé ». Les gamins prennent la claque en plein cœur. Silence. « Vous voyez pas ? Ça y est, on les dérange. On n’a jamais fait de compromis, pas même pour un stylo. On est des incontrôlables, des électrons fous, des chiens lâchés, pourquoi ? Parce que nous, on les arrache vraiment ces gamins à la rue, on leur donne vraiment du travail, on n’a aucun penchant politique, on dit tout ce qu’on pense, on a créé un modèle un peu dingue d’autosuffisance. Alors on va pas faire la guerre maintenant, on va ramasser tout ce merdier, et on continue. On va résister ».

Les mots du meneur sont comme un antidote. Un silence de plomb s’installe dans la pièce. Et puis, les visages se défroissent, les yeux s’éclairent, les poitrines se soulèvent. Alors, une petite femme brune entre dans la pièce. Sa seule présence apaise les agités. Monica guide la troupe à travers les couloirs de l’école saccagée jusqu’au grand gymnase, demande à tous de s’allonger par terre. D’une voix infiniment douce, elle les fait respirer, calme les corps qui bouillonnent, désamorce la douleur d’avoir été violenté, défait le nœud qui relie les esprits aux réflexes d’autrefois. Seul dans son bureau, Giovanni tire sur sa cigarette, le regard vide, indifférent à la violence du combat qui vient de se mener, à la sérénité de sa compagne. Loin des regards, il s’affaisse sur la table et dort.

Quand l’année 2012 arrive, Il Tappeto d’Iqbal commence à soutenir, indirectement, plus de cinquante familles de Barra. Dans son bureau si humide qu’il ne quitte jamais ses mitaines et son bonnet bleu, Giovanni se prend à rêver. « J’aimerais ouvrir une école de cirque plantée pile au milieu des tours HLM envahies par le deal des clans Cuccaro et Aprea ». Giovanni vise l’ancien institut Salvemini, campé face à ce collège Rodino’ où il récupère les absentéistes. Face à son ordinateur, il écrit frénétiquement aux fans, aux soutiens historique d’Iqbal, remplit sa page Facebook d’appels au don. De temps en temps, il relève le front et sourit en scrutant longuement la cour par de-là la fenêtre. Il a l’impression de vivre un moment qui appartient à l’Histoire, d’avoir peut-être créé, vraiment, l’embryon d’une idée révolutionnaire. Dans sa tête, tout fait sens : l’école du cirque devant l’école tout court, les enfants qui passent de l’une à l’autre en sécurité, sans traîner, l’intelligence d’un théâtre civil au milieu d’un oécan de drogue...

Chaque jour, quand Giovanni va chercher les absentéistes à la Rodino’ il passe devant l’Institut Salvemini. Et chaque jour, Madame Patrizia, 68 ans, squatteuse abusive protégée par les clans, le nargue depuis sa chaise longue posée dans la cour de l’institut. Qu’importe. Giovanni marche et fume, et il pense à ces 600 mètres carrés avec gymnase qu’il pourrait transformer en palace pour ses mômes. Il y voit déjà les salles de classe pour les étudiants en candidats libres, la bibliothèque avec des livres et des films sur Bim Bom, le clown russe qui s’opposa aux exactions de la révolution de 1917... « parce que si le clown devient un être capable de souffrir pour les souffrances d’autrui, de défier le pouvoir, de sacrifier sa vie pour les autres, alors on aura vraiment réussi à donner un coup de pied dans la fourmilière ». Giovanni marche et rêve. Il voit aussi un gymnase avec une belle piste rouge et au-dessus, un trapèze pour que les gamins s’envolent, « qu’ils quittent leur cage, tu comprends ? ». Mais il est le seul à en être persuadé.

Début février, la Mairie dit non. Cette fois, Giovanni s’effondre. Il se retranche derrière l’écran de son ordinateur, dans ce bureau ouvert aux quatre vents de son école, pour lancer des appels à l’aide sur Facebook. Le saccage passé et le ennième refus de la mairie l’ont métamorphosé. Il a les yeux rougis par le manque de sommeil, les mains qui tremblent sous la tension, cela fait des semaines qu’il ne dort plus. Les dettes s’accumulent. L’effet de sa frénésie verbale faiblit, il le sent. Il a beau tenter de cacher sa souffrance aux gamins, toute la troupe est reliée au chef comme par un cordon ombilical invisible. Les menaces glissent aux détour des rues. « O’Prufesso, fa merenn’ a sarechielle », le professeur va manger des anchois salées, ce qui signifie : le professeur ne sait pas ce qui l’attend, « O’Prufesso, s’è mangnat’ e cul’ e galline... » - le professeur parle comme le cul de la poule - à savoir, dit beaucoup trop de conneries. Giovanni sait que quelque chose va arriver. En apparence, il fait semblant de rien. Mieux, il s’invente un nouveau spectacle. « Les mecs, on va organiser un carnaval – alors on y va, préparez les costumes, les nez rouges, les échasses, rendez-vous dans la cour pour les répétitions ». Un carnaval de nez rouge, un défilé de cracheurs de feu qui s’égayent, libres comme l’air dans une ville blindée... « On va l’appeler le Carnaval Résilience ! » dit Giovanni, et dans ses yeux brille une lumière étrange.

Pendant un mois, les gamins s’entraînent dans la cour aux orangers, insensibles au froid piquant de l’hiver napolitain. Le nouveau venu, Antonio le Yamakazi qui saute d’un mur à l’autre, surveille d’un regard méfiant les autres membres d’Iqbal. Dans un coin de la cour, Ciro et Marco n’arrêtent pas de discuter de la flamme, de sa direction, de son intensité... Mais le champion de Parkour a peur de sauter dans le feu craché par Marco et Ciro. Giovanni a compris. Il a déjà vu des scènes de défi entre compagnons d’armes, entre camarades de rue. Il sort de son bureau, parle avec les gamins, un à un. Et à la fin de la journée, Antonio prend son élan, pirouette au milieu de la flamme des cracheurs. Toute la troupe applaudit comme si l’AS Naples avait marqué un but. Whouaaaaaaa un tonnerre de joie qui saute par dessus le mur en béton, comme un doigt d’honneur sonore au clan des saboteurs... « Tu vois ? », murmure Giovanni d’une voix infiniment douce,« ils ont décidé de se faire confiance ». Il sourit, ajuste le col de son blouson, et repart, épaules voûtées, vers son bureau.

A force de coups de fils, Giovanni finit par décrocher l’autorisation de défiler dans les rues de Barra. Il prend encore le temps de parler aux familles, à la mairie, il serait même prêt à invoquer les Dieux auxquels il ne croit pas pourvu que tout se passe bien, pourvu qu’on ne lui retire pas son autorisation, pourvu qu’un boss ne se lève pas un matin en faisant savoir « qu’il n’y aura pas de Carnaval, point » et qu’on n’enlève pas aux gamins des semaines de travail. A cette idée, il a le cœur qui bat fort toum-toum-ttttttttrrrrrr, d’une rage infinie. Alors Giovanni explose à tout bout de champ, hurle, insulte, claque des portes. Et personne n’est à l’abri, pas même sa troupe.

Le jour du Carnaval arrive. Ce 21 février 2012, pour la première fois, Giovanni descend dans la rue entouré de « ses » gamins. Ciro le grand et Marco sont sur les échasses. Antonio rebondit sur les murs, comme une flèche. Ciro le petit entoure Giovanni, grimé de blanc, qui balaye la foule d’un regard anxieux. Entre deux acrobaties, il envoie vers le public des dizaines de baisers « Réveille toi Barraaaa !!! Un bacio ! Vi amo ! »... Certains passants renvoient le baiser en riant, d’autres croisent les bras, regard sombre. Ils ont compris. « Réveille toi, Barraaaa !!! Mouik ça c’est pour toi ! Mouik et ça pour toi ! » Giovanni et les gamins sont en train de lancer un « baiser du parrain » à l’envers.

Le défilé se termine sous le kiosque. Sur une table, trône une énorme « porchetta », un rôti de porc traditionnel. Giovanni rassemble le cortège, vérifie que son nez rouge est bien en place et prend une respiration de tribun. « Voilà, j’ai décidé de vous offrir ce rôti, en l’honneur de tous les porcs de la ville. Nous devons reprendre la rue, dénoncer l’omertà, celle du système et des institutions. Barra est à nous ! Et maintenant, on va tuer ce porc... ». Et son couteau s’abat dans le flanc de l’animal fumant. Les enfants se précipitent sur le rôti. Quelques mères de famille, enfin décillées, s’éloignent discrètement vers les tours. Le lendemain, toutes les serrures de l’école sont collées avec de la glu. Un premier avertissement. Giovanni a 33 ans, « l’âge du Christ », me dit-il avec un sourire amer quand je quitte Naples. Sombre présage.

Quelques semaines plus tard, le coup arrive. Mais pas du coté prévu. Ciro le grand, l’étudiant à lunettes, l’intello qui rêvait d’entrer à l’université, fait l’objet d’une vendetta transversale : un membre d’un clan a été tué, et le clan lésé a licence de tuer le responsable du crime... ou un mâle du clan ennemi, sans enfants, peu importe que ne soit qu’un lointain parent de l’assassin. Les rues de Barra bruissent de promesses de mort. Ciro vit retranché dans son appartement de peur d’être exécuté en pleine rue. Une nuit d’avril, Giovanni, Monica, Carlo, Marco et les autres extraient Ciro de son domicile et l’emmènent en voiture à 500 km au nord, en Emilie-Romagne. Un ami entrepreneur a offert un travail de maçon et Ciro a accepté de partir pour ne pas mourir sur un trottoir sale de Barra. Giovanni est soulagé. Mais au fond de lui, il sait qu’il a perdu le plus structuré de ses gamins, le plus mûr, le plus calme : son héritier naturel. En juin, le petit Marco, qui n’a jamais cessé de travailler au garage du quartier, passe son brevet haut la main en candidat libre. Mais cette réussite n’émousse pas le désespoir de Giovanni.

Août 2012. Je me rends à Naples quelques jours pour poursuivre le tournage d’un documentaire sur Giovanni, qui veut tenter d’occuper l’école Salvemini en plein été. Dès le départ, tout se passe mal. Voulant donner un coup de main, j’ai présenté Giovanni à Save the Children Naples. Mais quelques jours après la rencontre, il conspue déjà l’équipe, les traitant de bureaucrates timorés. Le directeur de l’ONG laisse paraître une certaine lassitude. J’ai voulu aussi travailler avec le beau-frère de Giovanni, un jeune cadreur talentueux. Très mauvaise idée. Sans le vouloir, j’ai oeuvré au rapprochement familial : autrefois plus distants, Giovanni et son beau-frère sont maintenant complices et par contraste, je deviens l’intruse qui débarque de France avec sa plume, sa caméra et se mêle des histoires de la famille. Je tourne dans les mêmes rues mais cette fois, tout a une saveur amère. La troupe est méfiante, Giovanni n’en finit pas d’exploser, comme le Vésuve, qui étend son ombre au-dessus du quartier. Giovanni hurle des ordres : « si je vous dis non, c’est non, merde ! Qui c’est qui commande ici ?! » Et les gamins obéissent en silence. Sensation étrange, que celle d’entendre la troupe adopter sans le savoir les mêmes codes qu’elle conspue. Que se passe-t-il ? Quelques jours plus tard, Giovanni me téléphone pour m’accabler d’une soi-disant faute impardonnable. Il crie des mots de haine. Dix minutes durant, aucun de mes aïeux n’est épargné. S’il m’avait sous la main, il pourrait m’étrangler. Je décide d’arrêter le documentaire. Pendant six mois, je n’ai plus aucune nouvelle.

Janvier 2013. Un matin, je reçois un message. « Si tu veux parler, je suis là ». Les reportages sur Iqbal ont attiré des reporters du monde entier, des caméras venues de Pologne, de Corée, mais aussi des fouille-merde sans déontologie qui ont commencé à circuler dans les rues de Barra, forçant la porte de l’école en invoquant face à Giovanni leur soi-disant droit de savoir. « Je n’étais pas préparé à être dans la lumière », me dit Giovanni, « c’était trop violent ». Entre-temps, son travail a porté ses fruits. Save The Children Italie a confié à l’association Il Tappeto d’Iqbal la première enquête sur la résurgence du travail des enfants. Ciro, Marco, Michelangelo et les autres arpentent les rues du quartier de Barra, payés comme enquêteurs, pour recueillir des témoignages. Et comme à Naples, on ne peut rien obtenir sans donner de sa personne, les premiers témoins de l’enquête sont bien sûr les membres de la troupe eux-mêmes. Enregistrées les unes après les autres, leurs voix semblent se répondre. Antonio : « A l’âge de 10 ans, 8 ans, j’étais déjà dans la rue ».

Michelangelo : « Forcément, quand les parents vivent mal, les enfants ne peuvent pas faire autre chose que de mal vivre avec eux ». Ciro : « Je suis le seul de ma famille à continuer le lycée ». Marco : « de toutes façons aujourd’hui les jeunes ne vont plus à l’école pour étudier. C’est un lieu où on s’amuse en attendant d’aller travailler ». Ciro : « Mais moi je crois que la majorité des gamins qui travaillent, ils ont été obligés. Par leurs parents ». Michelangelo : « ça, ça me sidère. Comment c’est possible qu’une maman dise à son fils : basta l’école, vas au turbin. Quoi, elle ne pense pas à l’avenir ? Elle voit pas qu’elle est en train d’accabler son fils de malchance ? » Marco : « Un gamin doit éprouver, sur sa peau, ce que ça veut dire travailler. Un gamin qui a 15, 16 ans, qui va travailler à la journée comme maçon, qui casse un tube d’amiante parce qu’il ne sait pas ce que c’est, et qui il le respire. C’est pas juste selon moi ! A 18 ans, il a déjà le dos brisé, et tout ça pour quoi ? J’ai été maçon, je gagnais 40 euros la semaine, et je travaillais de 8h du matin à 18h le soir. J’étais bien traité par mes patrons, mais la paye était ridicule. 40 euros, vous trouvez que c’est un bon salaire pour se briser le dos avec des sacs de ciment ? »

Michelangelo : « alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Tous les gamins que j’ai rencontré m’ont dit : aidez nos parents. Je suis d’accord. Parce que si tu y réfléchis pourquoi un gamin va au travail ? Parce que les parents ne peuvent pas l’aider dans les études ». Antonio : « tous les enfants d’ici ont peur de l’avenir. » Michelangelo : « j’aimerais avoir une famille, une femme, un travail, une paye juste. Une vie normale, rien de plus, rien de moins ». Marco : « mon avenir, je le vois enfin. Parce que cette enfance qui m’a été niée, je suis en train de la revivre. Pour ça, éducateur c’est vraiment un métier fabuleux : voir ces gamins qui te sourient et t’embrassent, les faire monter sur des échasses, c’est merveilleux ». Ciro : « moi j’aimerais devenir pâtissier, pour vivre dans un monde plus doux. La vie parfois c’est aussi de la douceur. Mais après, est-ce que j’y crois, maintenant, à mon avenir ? A Naples, il nous manque l’image de l’avenir. Je n’ai pas la chance de penser plus loin que le jour qui se lève… ». Le rapport sort en une dans toute la presse nationale.

En juin 2013, Giovanni récidive. Il construit un « Lys résilient » pour la célèbre fête prisée des mafieux. Une pyramide de nez rouges-repris de justice défile dans les rues de Barra sous la direction du clown prophète. Quelques semaines plus tard, « O’Prufesso’ » se fait à nouveau remarquer des médias : il appelle Silvio Berlusconi, l’ancien Premier Ministre fraîchement condamné à des travaux d’intérêt général, à venir passer quelques mois comme éducateur dans les rues de Barra. En octobre, la Commission Européenne décerne au Tappeto d’Iqbal le titre de « meilleur projet européen destiné à la jeunesse ».

L’ivresse verbale saisit à nouveau Giovanni, qui déclare dans une interview : « J’ai fait un rêve, que les enfants de Barra deviennent les dirigeants de l’avenir. Nous ne nous arrêterons jamais, et nous reprendons Barra. J’y travaille jour et nuit ». La camorra entend et se venge. Une nuit, l’institut Salvemini, celui-là même que Giovanni visait pour établir son école, prend feu. Des 600 mètres carré de rêve il ne reste qu’un tas de cendres. Quelques semaines plus tard, Giovanni reçoit un avis d’expulsion, pour loyers impayés... Etranglée par les dettes, l’association met la clé sous la porte. Le clown a perdu la guerre, la troupe sort de scène.

Un an plus tard, Giovanni a loué un modeste deux pièces dans le centre de Barra. Marco et Ciro, devenus majeurs, y partagent une chambre. Dans l’autre, O’Prufesso’ a installé un ordinateur, trois caisses de costumes. Le minimum, pour que la troupe, privée de sa cour aux orangers, puisse répéter. « Il Tappeto d’Iqbal » vient de renaître de ses cendres, grâce à des dons privés qui affluent de toute l’Italie, signé avec enthousiasme par les « Iqbaliens », ces italiens qui se retrouvent dans les valeurs de l’association. Giovanni ne sait toujours pas s’il parviendra à monter son chapiteau. Evidemment, il a toujours peur de ce qui pourrait arriver. « Je n’ai pas la fibre du martyr », martèle-t-il. « On m’accuse de m’auto-détruire à force de l’ouvrir. Mais tu vois, je ne sais faire qu’une chose... »

Contre l’immobilisme d’un état qui abandonne ses enfants, contre la misère galopante qui les étouffe, contre la camorra qui les guette, il marche dans la rue, avec ses mots qui soignent et son nez rouge. « Ici, résister est un devoir. Non pas pour que tous ces gamins deviennent artistes mais pour qu’aucun d’entre eux ne soit esclave ». Giovanni a 37 ans. Et enfin le sentiment d’aller à la rencontre d’un rêve accompli, de ces rêves qui, à Naples, germent sur des gerbes de sang, de larmes et de poésie.

Biographie de l’auteur Cécile Allegra est née à Rome en 1976. Depuis treize ans, elle réalise des documentaires pour la télévision ainsi que des grands reportages pour la presse écrite. En 2012, elle réalise Une enfance au travail (France 3) sur la résurgence du phénomène en Europe. En 2015 ,elle co-réalise Voyage en barbarie (Public Sénat), un film sur le calvaire des migrants érythréens dans le Sinaï,qui lui a valu le prix Albert-Londres.

3 mars 2016

Par Cécile Allegra

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