FRANCE 21 novembre 2015

Après les attentats à Paris, le "trauma" par un des meilleurs spécialistes français

Louis Crocq « Il faut les accueillir de nouveau parmi les vivants »

Pompiers, sauveteurs, témoins, familles… sont réellement traumatisés après leur expérience directe avec la mort, explique ce psychiatre des armées. Catherine Mallaval Johanna Luyssen

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En 1995, après l’attentat du RER B à Saint-Michel, Xavier Emmanuelli, alors secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire d’urgence, convainc le président Chirac de créer des cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP), sortes de Samu des syndromes post-traumatiques, qui prennent en charge les victimes d’attentats, accidents ou catastrophes naturelles. La mission est confiée au médecin général Louis Crocq, psychiatre des armées et professeur de psychologie à Paris-V (1).

Qu’est-ce qui a le plus touché les gens ?

Pour ceux qui ont été en contact avec l’événement, c’est une confrontation brutale et inopinée avec le réel de la mort. Ils sont surpris et horrifiés. Il y a un sentiment d’être sans protection, de n’avoir pas d’échappatoire. Chacun a réfléchi, lu sur la mort, mais personne n’a de relation directe avec elle. Là, ceux qui l’ont approchée ont l’impression d’avoir mis un pied dans ce monde des morts. Il faut les accueillir de nouveau dans la communauté des vivants, les aider à revenir, à s’intégrer. Dire leur nom. Ils risquent de se retrouver dans le même traumatisme que ceux qui, revenus des camps, avaient l’impression que personne ne voulait les croire. Qu’ont-ils vécu au fond d’eux-mêmes ?

Chaque trauma individuel peut donner lieu à un stress adaptatif. Je pense à ce journaliste du Monde qui a filmé depuis sa fenêtre ce qui se passait au Bataclan, puis est descendu aider une victime. Mais il peut y avoir des stress traumatiques. Là, les gens sont victimes d’une surprise sidérante. Leur pensée s’arrête. C’est le trou noir. Ils voient une mort imminente sans échappatoire. Ils ont l’impression de flotter à côté de leur corps. Quand le Samu et les cellules médico-psychologiques d’urgence arrivent, ils ont l’impression factice d’une absence de secours.

Comment le traumatisme évolue-t-il ?Il y a la blessure immédiate, puis un temps post-immédiat du deuxième jour à quelques semaines.

Expliquez-nous

Hérodote, au livre VI de son Histoire, raconte : « Il arriva en cette bataille une chose étonnante à un Athénien nommé Epizelos […] Pendant qu’il était aux prises avec l’ennemi et se conduisait en homme de cœur, il perdit la vue, sans avoir été frappé ni de près ni de loin ; et depuis ce moment, il resta aveugle pour le restant de sa vie. On m’a assuré qu’en parlant de cet accident, il disait qu’il avait cru voir face à lui un ennemi de très grande taille, pesamment armé, et dont la barbe ombrageait tout le bouclier, que ce spectre l’avait passé pour aller tuer celui qui combattait à ses côtés. » Ce cas est exemplaire. Epizelos a été saisi d’effroi en voyant son ennemi ; il a entrevu sa propre mort lorsqu’il a vu occire son camarade. Il transfère ou « convertit » sa peur sur l’organe impliqué (l’œil) ; la cécité lui permet d’effacer cette vision effrayante et de ne plus rien voir dans un monde porteur de menace. En outre, l’infirmité d’être aveugle lui procure - lui qui a justement manqué de soutien au moment crucial - la commisération et la sollicitude d’autrui. Comment s’occuper d’une victime ?

Les soins à apporter sont très spécifiques. Quand on arrive sur le terrain, on se démarque de la neutralité bienveillante des psys classiques. Il faut aller au-delà de leur demande et les inviter à parler, sans les forcer. Poser la main sur leur épaule ou sur leur bras. Ils reviennent des morts. Ils ont senti les choses dans leur nez, leurs oreilles, leurs pores. Ils ont emmagasiné des impressions sensorielles brutes. Il va leur falloir mettre des mots sur les images. On ne leur demande pas un récit narratif qui leur ferait revivre le choc. On essaie de leur faire dire « Je suis untel ». Le sujet doit dire ce qui lui vient aux lèvres. Petit à petit, il va réussir à transformer son souvenir brut sensoriel en souvenir sensé.

Que ressentent ceux qui n’ont pas été des témoins directs ?Même s’ils sont très choqués, les gens qui ont pris connaissance des événements par téléphone ou à la télévision n’ont pas subi de trauma à proprement parler. Il n’y a pas eu d’effraction de leurs défenses psychiques. C’est de l’ordre du trauma, mais ça n’en est pas vraiment un. Ils souffrent par sympathie. Sont réellement traumatisés pompiers, sauveteurs, témoins, familles. Ceux qui ont eu une expérience directe avec la mort. Au niveau de la population, on ne peut pas parler de trauma collectif, chacun est ébranlé, on parle plutôt d’expérience collective de la catastrophe. Bientôt viendra le temps du deuil collectif, au moment des obsèques des victimes.

(1) Les Traumatismes psychiques de guerre et 16 leçons sur le trauma, éd. Odile Jacob.

VOIR LA VIDEO DE PRESENTATION DU TRAUMA DE JP MARI SUR TED.COM

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21 novembre 2015

Par Jean-Paul Mari

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