FRANCE

« Est-on dans une société où un jeune ne plus crier « Mort aux vaches » sans se retrouver devant un tribunal ? »

Lyon brûle-t-il ?

Plus que les casseurs montrés du doigt par le pouvoir, c’est toute une jeunesse en colère - lycéens, étudiants, chômeurs, - qui a transformé le centre de la ville en champ de bataille

Il est tôt ce matin, le ciel est bleu, le soleil froid, la place Bellecour est nue comme un champ de bataille avant le début des hostilités. Un immense espace en plein centre-ville recouvert de gore rouge, quelques arbres malingres, un chantier pourvoyeur de caillasse, et la statue équestre de Louis XIV, où les amoureux et les manifestants ont l’habitude de se retrouver « sous la queue du cheval ».

9 heures du matin, les premiers arrivent. Des lycéens, garçons et filles, adolescents en blouson, jeans, sans capuche. Suivis de peu par un autre groupe, une vingtaine d’ados, de 15 à 16 ans, beurs, loulous de banlieue, survêtements noirs ou blancs, cagoules et foulards déjà relevés sur le nez. Coup d’oeil sur le dispositif policier mis en place : « Oh ! Les CRS... Ils sont au moins 800 ! » C’est un peu exagéré, même si toute la place est déjà entourée par un cordon policier, un camion blindé du GIPN et les rues ad jacentes encombrées par les fourgons d’hommes qui s’équipent, casques, boucliers et matraques.

10 heures du matin, les premiers groupes de manifestants commencent à tourner, un hélicoptère de la gendarmerie fait de même, bas dans le ciel, une caméra sous le ventre, capable de filmer et de lire une plaque d’immatriculation à 4 kilomètres. Midi, un millier de manifestants sont massés sur Bellecour. Pas de banderoles, pas de slogans politiques, pas de cortège. Seulement une masse de jeunes qui gronde de colère. Premiers jets de cailloux, premiers tirs de grenades lacrymogènes, la place disparaît, noyée dans les nuages blancs des gaz. C’est parti pour une longue journée d’affrontements, de cris, de coups, d’interpellations. Les autorités parlent de centre- ville en état de siège, dénoncent une « guérilla urbaine » et des « scènes de guerre civile ».

Sur le terrain, pourtant, pas de manifestants casqués, pas de masques à gaz, pas de barres de fer, de frondes ou de boulons, pas de cocktails Molotov On est loin de la violence du rassemblement antinucléaire de Creys-Malville en juillet 1977, à 40 kilomètres du centre de Lyon, avec plusieurs dizaines de manifestants et de policiers blessés, deux hommes mutilés, main et pied arrachés, et un mort, poumons éclatés par une grenade offensive.

Reste les casseurs. Ils sont là, par groupes d’une vingtaine, se noient dans la foule rassemblée sur la place et s’échappent pendant les affrontements. Ils dévalent en courant les rues adjacentes, rue de la République, rue Victor-Hugo, rue Edouard Herriot, brisent et renversent tout ce qui leur tombe sous la main, Abribus, poubelles, sautent de voiture en voiture, défoncent les pare-brise, retournent les véhicules avant de les incendier. Armés de marteaux brise-glace et de pierres, ils pulvérisent les devantures des magasins, les pillent en moins d’une minute et disparaissent avant l’arrivée des policiers de la BAC.

Parmi eux, des gamins de 13 ans qui ont raflé tous les... Carambar d’un magasin de tabac. Les plus âgés s’attaquent, eux, au magasin de jeux vidéo, d’électronique, de sacs en cuir et de baskets à la mode. Parfois trop pressés, comme ceux qui emportent toutes les chaussures en cuir verni, pied gauche uniquement, exposées sur le velours d’un magasin de luxe.

Les plus dangereux défoncent les bijouteries et n’hésitent pas à savater durement un quinquagénaire qui tente de s’opposer au casse. Combien sont-ils ? Quelques dizaines, 200, 300 ? Davantage pour Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, de passage à Lyon, où il dénonce « les 1 300 casseurs, dont environ la moitié de mineurs ».

Tous, promet le ministre, seront arrêtés, jugés et condamnés. En une semaine, 286 personnes sont interpellées, 59 sont jugées. Ce matin-là, au tribunal de grande instance, les manifestants défilent en comparution immédiate. Etrange ambiance. Le procureur, consternant, fait des effets de manches, cite Delacroix, digresse sur l’histoire de France et croit sauver la République en demandant des peines de prison ferme. Les avocats de la défense exploitent au mieux des dossiers réunis en hâte, et le président, débonnaire, essaie de comprendre pourquoi ces lycéens, la plupart sans antécédents, se retrouvent devant lui les menottes aux mains.

Il y a Arthur, 19 ans, cheveux longs, blonds, la peau rose, l’air d’un étudiant en ébénisterie d’art qui veut devenir luthier. « Violences contre les forces de l’ordre »... Il manifestait depuis lundi à visage découvert, se fait entourer par les CRS, saisit des cailloux, « une sorte de réponse », dit-il. Trois mois, dont un ferme, exige le procureur. Ce sera deux mois avec sursis. Vient Faysar, 18 ans, cheveux frisés, un peu hagard, étudiant en histoire, tagueur fou armé d’une bombe à peinture rouge, arrêté pour avoir écrit « Non à l’Etat policier ! »sur la statue de Louis XIV. Deux mois avec sursis plus amende.

Et Julien, 18 ans, chômeur, né en banlieue, à Vénissieux, cheveux ras, survêtement blanc, air fermé, arrêté « parce que je ne voulais pas dégager de la place ». Quand on lui a imposé une fouille au corps, il s’est rebellé. Jets de pierres, violences, insultes... Le procureur demande six mois ferme. Plus sérieux, Alexandre, 21 ans, grand, solide, l’air ailleurs. Chômeur, déjà condamné pour possession de stupéfiants et dégradation, il a projeté sur les policiers un pavé de 1 kilo.

Le procureur transforme le jet de pavé en une quasi-tentative d’assassinat et demande un an, dont six mois ferme. « Les bras m’en tombent », souffle l’avocat. Sur le banc des accusés, Alexandre a le regard absent. Il n’est plus là. A-t-il jamais été là ?

Le parquet sous pression

« Tiens ! Une touche internationale », sourit le président. Défilent Mehmet le Turc, sourire d’ado et doctorat en mathématiques, « venu aider ses amis » ; Vladimir le Cubain, étudiant, 18 ans, qui prétend « être resté dans les bras de sa copine » ; et Vahidin le Bosniaque, pâle et muet, muet comme une tombe. Tous accusés de « violences », jets de pierres, sans blessés. L’amoureux cubain prend trois mois ferme, les autres du sursis.

Viennent encore d’autres lycéens, nés en banlieue à Vénissieux, ou à Villeurbanne, issus d’établissements techniques ou professionnels, bons élèves, sans casier, sans histoires. A chaque fois, les policiers demandent des réparations financières pour « préjudice moral ». Les jeteurs de pierres défilent, mais où sont les fameux casseurs ? Quand le procureur demande trois mois dont un mois ferme pour un beur de 18 ans filmé en train de lancer un fumigène, son avocat explose : « Est-on dans une société où un jeune ne plus manifester, crier « Mort aux vaches » ou lancer un pétard sans se retrouver devant un tribunal ? »

Deux jours de garde à vue, fouille au corps, menottes et réquisition de prison ferme pour un feu de Bengale... « La justice pénale, votre tribunal, est instrumentalisée ! » En deux jours d’audience, le seul « casseur » présenté s’appelle Asmaa, 18 ans, une jeune fille en première année de comptabilité, petite brune poupine enfouie dans sa doudoune noire, un gros bébé en larmes. Elle passait, avec une amie mineure, devant une vitrine d’un magasin déjà pillé. La mineure effrontée est allée rafler les derniers sacs et les a enfouis dans le sac d’Asmaa. Six mois avec sursis, demande le procureur, trois répond le tribunal. Asmaa s’effondre.

Le lendemain, le parquet, jugeant le tribunal trop clément, décide d’interjeter appel de la plupart des condamnations. Le parquet, sous pression, doit frapper vite et fort ! D’autant que la rue est profondément choquée par ces images de casseurs dévastant la Presqu’Ile, un centre-ville beau, bourgeois, glacé, rues lisses et boutiques de luxe, pelotonné entre les berges aménagées du Rhône et la Saône.

Lyon a certes connu les émeutes des années 1990 en banlieue. Les Minguettes à Vénissieux, le Mas du Taureau à Vaux-en-Velin... Soit. Cela se passait de nuit et loin de la ville. Passe encore une mini-émeute dans le centre commercial de la Part-Dieu pour la fin du ramadan 1998. Ou quelques voitures brûlées, de nuit toujours, dans la ville. Après tout, entre le centre et la banlieue, deux mondes si éloignés, il n’y a qu’une frontière mince qu’on franchit en 20 minutes de métro.

Mais là, les loups sont entrés dans le coeur préservé de la ville, en plein jour, et en se mêlant aux lycéens, aux étudiants, aux jeunes déscolarisés et aux chômeurs, face aux forces de l’ordre, dans l’odeur des gaz lacrymos et le fracas des vitrines qui explosent. La banlieue contre la ville bourgeoise, les jeunes contre les policiers, les fils d’ouvriers contre l’Etat patron, les beurs et les Noirs contre ceux qui les traitent d’« étrangers »... Tout se mêle dans cette grande révolte qui secoue la rue.

Il suffit d’écouter Greg, 19 ans, ancien étudiant en électrotechnique, chômeur, fils d’ouvrier, militant de gauche sans carte de parti, entre anars, SUD et PS, faire la longue liste de ses combats. D’abord la retraite, emblématique « parce que j’ai l’image de mes parents au travail jusqu’à 67 ans, ma mère épuisée, mon père chef magasinier, survivant de plusieurs plans économiques », et la retraite retardée dont il est sûr qu’elle bouchera l’emploi des plus jeunes.

La peur de ne pas intégrer le monde du travail, le chômage, la réforme de l’Education nationale, puis les lois « liberticides », Hadopi, la répression, les discours racistes sur les expulsions, la déchéance de nationalité, les manifestants qualifiés de casseurs, les jeunes de 13 ans « qui ont le droit d’aller en prison, mais pas de manifester »... Tout y passe. Dix-neuf ans et déjà un long passé de lutte avec les syndicalistes cheminots, ouvriers de la raffinerie de Feyzin, le soutien aux piquets de grève, aux blocus des lycées ou contre les expulsions.

Cette fois, il est reparti en guerre sociale dès le premier jour avec un ennemi devenu emblématique et un nouveau mot d’ordre : « Partons sur Bellecour et brûlons Sarkozy ! » Greg ne prendra pas de vacances pour la Toussaint, trop occupé à préparer le combat pour la rentrée. Décidé à continuer dans la rue jusqu’à ce que la loi soit retirée.

« Si on perd cette fois-ci, si on ne parle de nous que comme des casseurs violents, si la gauche nous lâche, les jeunes se sentiront abandonnés Et la prochaine fois, quand ils descendront, nous serons plus durs Beaucoup plus durs »

Jean-Paul Mari

Par Jean-Paul Mari

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