RUSSIE 2 mai 1996

Tchétchénie

Mourir à Grozny...

C’est une guerre moderne, froide et cruelle, où l’on envoie des Mig et des bombardiers stratégiques jeter des missiles et des bombes au phosphore en plein coeur des villes. Où rien ni personne n’est épargné : monuments, soldats, civils, femmes, vieillards, enfants. Batailles d’une haute technologie au service de la sauvagerie. C’est une sale guerre où les voitures des réfugiés sont mitraillées, les villages brûlés, où les prisons sont secrètes et les « confessions » arrachées sous la torture, où règnent les exécutions impunies. Après le cauchemar d’Afghanistan et la boue du Tadjikistan, voici la Tchétchénie, ce Caucase du Nord où la nouvelle démocratie perd son âme, où l’Armée rouge s’enlise chaque jour. Les troupes de Moscou croyaient écraser des bandits de montagne, elles ont trouvé de vrais soldats rebelles, équipés et entraînés, les loups tchétchènes, durs à la souffrance et prêts à mourir pour défendre le moindre village. C’est une guerre sans fin qui a commencé bien avant ce 11 décembre 1994, date de l’invasion russe. Ivan le Terrible, Pierre le Grand ou Catherine II... chaque tsar, tout au long de l’histoire, a rêvé de réduire ce peuple rebelle à l’empire. En février 1944, Staline lui-même a fait déporter une partie de la population, remplacée par de nouveaux immigrants russes... ceux-là mêmes que l’on écrase aujourd’hui sous les bombes, mêlés à leurs voisins du Caucase. Depuis toujours, le peuple tchétchène est un peuple puni.

LES RUSSES ARRIVENT ! Décembre 1994 : Doudaïev, calot sur la tête, donne une conférence de presse au palais présidentiel de Grozny. Rien n’est encore joué, il croit pouvoir négocier. Les soldats russes approchent de la capitale, hommes en armes et civils se ruent à leur rencontre, la population barre le chemin des tanks. Quelques jours plus tard, les combats font rage. Dans les rues, par - 20°C, les cadavres gelés sont abandonnés, livrés aux chiens. Près de Shami-Yurt, un hélicoptère d’assaut vole trop bas. Un tir de mitrailleuse tchétchène fait exploser l’habitacle et blesse le pilote. L’appareil se pose en catastrophe, l’équipage qui tente de s’enfuir est abattu, le pilote, blessé, sera soigné. Les Tchétchènes poussent à main nue l’appareil dans le fossé.

LES TCHÉTCHÈNES ET LA MORT. « Je ne fais pas de différence entre les civils et les autres », a dit un général russe. Dans une maison de Pervomaïskaïa, on lave le corps d’un homme qui a eu les jambes arrachées par des éclats de mortier. A la veillée funèbre, les vieux sont là, assis à côté d’une conduite de chauffage. Un jet passe à basse altitude, semant la terreur. Dans Grozny, les survivants, russes ou tchétchènes, traversent une ville en cendres à la recherche de nourriture. L’Armée rouge a installé son quartier général dans le parc Lénine. Les soldats sont des gosses, souvent écoeurés par l’ampleur de la tuerie. A la nuit tombante, quand la nostalgie les prend, les gamins guerriers posent leur kalachnikov et découvrent un vieux piano.

L’EXODE D’UN PEUPLE. La guerre dure depuis plus d’un an, 15000 civils marchent sur les routes, dorment dans des écoles, des gymnases ou sous la tente. Si les Tchétchènes peuvent se réfugier chez leurs parents dans des villages de montagne, les civils russes, génération d’émigrés, se retrouvent, eux, piégés au centre des villes bombardées. Les gamins entreposent des cocktails Molotov et des grenades dans les égouts ; les plus grands partent au combat, le front ceint du bandeau vert de l’islam. Quelque part à Nazran, une femme attend toujours son mari. Il est mort, mais personne n’a osé la prévenir. Tout près de là, d’autres réfugiés arrivent, chassés par des combats en Ossétie du Nord... Mais ceci est une autre guerre.

C’est une guerre moderne, froide et cruelle, où l’on envoie des Mig et des bombardiers stratégiques jeter des missiles et des bombes au phosphore en plein coeur des villes. Où rien ni personne n’est épargné : monuments, soldats, civils, femmes, vieillards, enfants. Batailles d’une haute technologie au service de la sauvagerie. C’est une sale guerre où les voitures des réfugiés sont mitraillées, les villages brûlés, où les prisons sont secrètes et les « confessions » arrachées sous la torture, où règnent les exécutions impunies. Après le cauchemar d’Afghanistan et la boue du Tadjikistan, voici la Tchétchénie, ce Caucase du Nord où la nouvelle démocratie perd son âme, où l’Armée rouge s’enlise chaque jour. Les troupes de Moscou croyaient écraser des bandits de montagne, elles ont trouvé de vrais soldats rebelles, équipés et entraînés, les loups tchétchènes, durs à la souffrance et prêts à mourir pour défendre le moindre village. C’est une guerre sans fin qui a commencé bien avant ce 11 décembre 1994, date de l’invasion russe. Ivan le Terrible, Pierre le Grand ou Catherine II... chaque tsar, tout au long de l’histoire, a rêvé de réduire ce peuple rebelle à l’empire. En février 1944, Staline lui-même a fait déporter une partie de la population, remplacée par de nouveaux immigrants russes... ceux-là mêmes que l’on écrase aujourd’hui sous les bombes, mêlés à leurs voisins du Caucase. Depuis toujours, le peuple tchétchène est un peuple puni. JEAN-PAUL MARI

LES RUSSES ARRIVENT ! Décembre 1994 : Doudaïev, calot sur la tête, donne une conférence de presse au palais présidentiel de Grozny. Rien n’est encore joué, il croit pouvoir négocier. Les soldats russes approchent de la capitale, hommes en armes et civils se ruent à leur rencontre, la population barre le chemin des tanks. Quelques jours plus tard, les combats font rage. Dans les rues, par - 20°C, les cadavres gelés sont abandonnés, livrés aux chiens. Près de Shami-Yurt, un hélicoptère d’assaut vole trop bas. Un tir de mitrailleuse tchétchène fait exploser l’habitacle et blesse le pilote. L’appareil se pose en catastrophe, l’équipage qui tente de s’enfuir est abattu, le pilote, blessé, sera soigné. Les Tchétchènes poussent à main nue l’appareil dans le fossé.

LES TCHÉTCHÈNES ET LA MORT. « Je ne fais pas de différence entre les civils et les autres », a dit un général russe. Dans une maison de Pervomaïskaïa, on lave le corps d’un homme qui a eu les jambes arrachées par des éclats de mortier. A la veillée funèbre, les vieux sont là, assis à côté d’une conduite de chauffage. Un jet passe à basse altitude, semant la terreur. Dans Grozny, les survivants, russes ou tchétchènes, traversent une ville en cendres à la recherche de nourriture. L’Armée rouge a installé son quartier général dans le parc Lénine. Les soldats sont des gosses, souvent écoeurés par l’ampleur de la tuerie. A la nuit tombante, quand la nostalgie les prend, les gamins guerriers posent leur kalachnikov et découvrent un vieux piano.

L’EXODE D’UN PEUPLE. La guerre dure depuis plus d’un an, 15000 civils marchent sur les routes, dorment dans des écoles, des gymnases ou sous la tente. Si les Tchétchènes peuvent se réfugier chez leurs parents dans des villages de montagne, les civils russes, génération d’émigrés, se retrouvent, eux, piégés au centre des villes bombardées. Les gamins entreposent des cocktails Molotov et des grenades dans les égouts ; les plus grands partent au combat, le front ceint du bandeau vert de l’islam. Quelque part à Nazran, une femme attend toujours son mari. Il est mort, mais personne n’a osé la prévenir. Tout près de là, d’autres réfugiés arrivent, chassés par des combats en Ossétie du Nord... Mais ceci est une autre guerre.

2 mai 1996

Par Jean-Paul Mari

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