MALI 9 février 2013

« Après la piqure, tu ne peux plus t’empêcher de courir comme un fou

Mali. Boubacar, enfant, esclave et soldat du Djihad.

Enrôlé de force, terrorisé, drogué, il a servi, comme ses camarades d’école coranique, de chair à canon aux combattants islamistes

Il garde la tête baissée, les yeux vers le sol, crache par terre et demande à boire. Boubacar a toujours soif. Il a quinze ans à peine, les yeux brillants, le corps flottant dans un boubou grenat qui exhale une odeur forte de brousse, les pieds dans des sandales de plastique. Quand on l’extrait de sa cellule, une pièce de ciment meublée d’un seau débordant de merde, il tripote un mégot coincé derrière son oreille, crache, demande encore à boire et une cigarette. Boubacar est en manque.

Il a six ans quand ses parents, trop pauvres pour élever sept enfants, le confient à l’école coranique de Haïbongo, à vingt et un kilomètres de Tombouctou. Le père est épicier et marabout, marchand de cigarettes et d’arachides ; la mère vend du lait de vache.

À l’école coranique, Boubacar passe ses journées à ânonner les sourates du coran et à servir le maître, un religieux autoritaire et avide, qui répète à ses vingt quatre élèves qu’ils iront en enfer s’ils ne sont pas obéissants. Un jour, les islamistes rendent visite au et ils repartent avec tous les gamins. Le maître les a vendus. Leur nouveau chef s’appelle Mohamed Djibrilou Sidi Bey, venu de Libye ou d’Algérie, un homme « toujours armé, grand, gros, très méchant, à la peau plus claire que moi », dit Boubacar, « un barbu qui parle arabe, peul, sonraï et français ».

Sans le savoir, Boubacar vient d’être enrôlé par la branche de Tombouctou d’Ansar Dine, en marche pour la guerre sainte. Boubacar est envoyé à Douentza, dans un camp militaire, où il est formé au maniement de la « 47 », en clair, l’AK 47, le fusil d’assaut préféré des islamistes. Pendant deux semaines, le gamin de treize ans à peine, court, saute, sue, tire, manoeuvre puis devient cuisinier, sert ses maîtres et leur porte une bassine d’eau, cinq fois par jour, à l’heure des ablutions pour la prière.

Chaque jour, le chef leur répète que la religion est tout, qu’il faut mourir en martyr pour entrer au paradis des vrais croyants...« il parlait bien, c’était beau ! ». Oublier une sourate ou la réciter mal est un péché. Et Boubacar, défaillant, recevra le fouet, sous forme de cinq coups de courroie de moteur de voiture. Dans le camp, un Burkinabé de vingt et un ans, Omar Sanga, est particulièrement indiscipliné. L’ancien forgeron se cache pour fumer dans la brousse et sort en cachette en ville le soir.

Après une nouvelle incartade, son chef décide de punir le mécréant : « il l’a égorgé ». Désormais, Boubacar et ses camarades de l’école coranique vivent dans la terreur. Il y a un an, quand l’insurrection éclate, Mohamed les réunit pour leur annoncer que l’heure du Djihad est enfin arrivée et que Dieu, dans son immense bonté, leur offrait enfin l’occasion de mourir en martyr. Le chef menace, personne ne doit faiblir au combat. Sinon...et tous les combattants pensent à Omar Sanga.

En quelques semaines, les villes du Nord tombent l’une après l’autre. Tombouctou est aux mains d’Aqmi et d’Ansar Dine. Et en décembre dernier, la Katiba déménage pour s’installer du côté de Diabali. Début janvier, Boubacar apprend que des bombes françaises ont frappé Konna. Sa belle-sœur est morte au cours du raid. Son père, lui, a fui avec sa famille vers Bamako. L’épicier, qui avait le malheur de savoir parler français et vendait le tabac du diable, était devenu suspect aux yeux de la police islamique. Le déplacement de la Katiba à Dougala, petit village près de Diabali, se fait par petits groupes pour ne pas éveiller l’attention. D’abord quatre pick-up et des hommes armés de simple coupe-coupe, puis d’autres colonnes chargées d’armes lourdes : les djihadistes se préparent à l’attaque de Diabali.

Le lundi 14 janvier à l’aube, 400 hommes et 47 pick-up s’infiltrent dans la ville et balaient la garnison malienne en moins de trois heures. L’attaque est menée par Ousmane Haïdara, « un ancien colonel de l’armée malienne », dit Boubacar, il connaissait bien Diabali parce qu’il avait été commandant de la garnison de la ville. » Boubacar fait partie de la deuxième vague, celle du lendemain matin. Déjà, les hélicoptères français tournent et les avions larguent des bombes de 250 kilos... « Nous avions tous très peur », dit Boubacar. Le bruit et les morts ! Le gosse crache par terre et demande à boire, « le ciel et la terre, tout tremblait. »

Boubacar cherche ses camarades d’école, divisés en deux groupes de douze. Le premier pour l’assaut, le second en appui. Dans le premier groupe, sept compagnons sont morts. Il relève la tête et crie leurs noms : « Soumaïla Barry, Adama Yori, Samba Touré, Djibrilou Barry, Affo Barry, - « mon cousin » -, Boubacar Sidi Bey et Sambo Traouré...Tous morts. » Les assaillants prennent le temps d’en enterrer un, « derrière le cimetière, sous les manguiers ».

Et les autres ? Boubacar enlève une sandale et la tient dans la main : « C’est tout ce qu’on retrouvé d’eux...après les bombes des avions. » Le soir, les combattants s’installent au cœur de la ville, dans l’école catholique « Espoir de demain », près de l’église qu’ils ont saccagée. Comme toujours avant les combats, on leur sert de la viande mélangée à une poudre blanche : « Après, tu as le corps qui devient dur comme du fer.

Tu ne sens plus la douleur. Et tu gardes les yeux très ouverts. Sans pouvoir dormir. » Cocaïne. Les hommes du camp reniflent aussi la poudre magique. Mohamed Djibrilou le chef traite aussi les « cas particuliers », comme Boubacar, qu’il trouve « têtu », peu enclin à embrasser la mort. Le gamin soulève ses manches sales, montre deux piqures à son bras gauche, deux autres au bras droit et trois de plus sur les fesses, résultat des injections imposées par le chef de Katiba : « Après la piqure, tu ne peux plus t’empêcher de courir comme un fou, » dit Boubacar. Plus les avions frappent, plus le chef multiplie les injections. À la dernière, Boubacar s’effondre, dans le coma.

Quand il se réveille, tout est étrangement calme. Boubakar a très soif et n’a plus la force de bouger. La femme du gardien de l’école, tué dans les bombardements, lui donne à boire et à manger. Il reste là cinq jours, à dormir et à délirer. Puis parvient à se lever. Dehors, la ville est déserte. Les djihadistes ont fait retraite. Boubacar décide de partir à pied vers Bamako, rejoindre ses parents, à cinq cents kilomètres de là. Sur la route en direction de Niono, les forces lui manquent. Il fait demi-tour et se fait arrêter par les premiers militaire maliens : « J’étais content. Ils ne m’ont pas tué. »

Depuis sa cellule répugnante de la gendarmerie de Segou, Boubacar a entendu la suite, les villes qui tombent les unes après les autres et les islamistes abandonnés de Dieu qui fuient dans le désert. Les colonnes djihadistes n’ont pas fait le poids devant une armée moderne. Les hélicoptères d’assaut, les avions munis de bombes guidées au sol par les forces spéciales françaises ont pulvérisé les pick-up avec une précision diabolique.

La première manche de la guerre classique est quasiment terminée, les foules libérées exultent en agitant les drapeaux français et malien, l’heure est à l’euphorie. Mais Boubacar se souvient comment son chef parlait du désert immense, des combattants qui le parcourent, de la colère de Dieu qui frappera les impies, dans les dunes, sur les routes ou même dans les villes, portée par des martyr, ceinture d’explosifs autour de la poitrine. Boubacar ne le comprenait pas, mais son chef ne faisait que leur expliquer les règles de la guerre asymétrique. Celle qui peut désormais commencer.

Boubacar crache par terre, demande encore à boire et allume avec avidité la cigarette qu’on consent enfin à lui offrir. Cette autre guerre se fera sans lui. Il sera bientôt jugé pour « participation à la rébellion » et ses gardiens lui ont dit qu’il resterait longtemps en prison. Pour l’heure, il a été rejoint par un codétenu, très jeune, un peu décevant comme nouveau camarade, qui ne connaît pas son âge ni son nom, reste muet et passe ses journées à rouler des yeux fous. Un combattant Djihadiste arrêté lui aussi sur le front. Un enfant-soldat. Un gosse perdu à la guerre.

Jean-Paul Mari

La bataille de l’information

Est-ce une méthode politique, une incapacité française à faire ou l’illustration de la nature de l’allié malien ? Le résultat est là. Les reporters ont les plus grandes difficultés à couvrir cette guerre. Il leur a fallu quatre jours pour parvenir à Diabali, libre de djihadistes mais pas des barrages tenus par les soldats maliens. Et plus de deux semaines pour qu’on les régale d’une visite, rapide et guidée, à Konna. Pour parvenir à la ville de Sévaré, à 500 kilomètres de Gao et Tombouctou, les premiers reporters ont dû, - de rage et d’impuissance -, se résigner à jouer les indiens de service en remontant le fleuve Niger en pirogue ou en empruntant des pistes perdues et dangereuses qui contournaient l’obstacle. Et aux premiers reportages sur les exactions des soldats maliens, tout le monde a d’ailleurs été vigoureusement menacé d’expulsion Qui couvre la prise des villes ? Quelques médias triés sur le volet, bien encadrés par l’armée française. Vieille histoire ! Cette guerre s’annonce bien mal. Victorieuse sur le terrain militaire, la France est en train de perdre la bataille de l’information libre. J-P M.

9 février 2013

Par Jean-Paul Mari

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