MALI 6 décembre 2012

Islamistes preneurs d’otages ou rebelles touaregs en lutte pour leur désert ?

Mali : 
Quel est le vrai visage d’Ansar Dine ?

Reportage

Qui sont ces islamistes touaregs ? Pourquoi se sont-ils révoltés contre l’Etat malien ? 
Et quelle serait leur réaction face à l’intervention d’une coalition étrangère ? Ils sont 
le mouvement armé le plus puissant du désert.

Elle danse. Mince, gracieuse, enveloppée dans un boubou rose soyeux, le corps quasiment immobile, sans faire sonner ses bracelets et son collier en or. Un sourire permanent sur les lèvres, cheveu noir lissé, visage fin sous le masque du maquillage, la poupée touarègue affecte la timidité, comme une pudeur d’être aussi belle. Elle lance un mouvement du bras, des hanches, de la pointe du pied, retient le geste, vague qui ne déferle pas et s’arrête aussitôt, devient ressac sur le sable du désert.

Il fait nuit noire à Bamako. Au bord du fleuve Niger, le café occupe une cour protégée des regards. Au fond, une grande case couverte plantée de banquettes en cuir, de coussins et d’un épais tapis. Tout autour, des chaises en plastique blanc face à l’orchestre, trois guitares électriques et un micro. Sur la piste de danse, deux rangées face à face d’hommes et de femmes, tous touaregs, qui se frôlent sans se toucher. L’orchestre s’appelle Amanar, « l’Etoile », et ses voluptueuses mélopées ne parlent pas d’amour mais de la libération de l’Azawad, le pays des Touaregs.

D’ailleurs, les trois musiciens connus sont tous des combattants, grandis dans les camps d’entraînement, qui manient tour à tour la guitare et la kalachnikov. Quand ils entonnent leurs plus grands succès, le public envahit la piste : « La rébellion est comme un long fil, facile à tordre, difficile à tendre. » Les femmes ne sont pas voilées, les hommes, jeunes, dansent et fument des cigarettes. Et portent des cicatrices blanches sur le corps, traces d’anciennes batailles.

Certains sont membres du MNLA, le Mouvement national de Libération de l’Azawad, laïque et indépendantiste, d’autres appartiennent à Ansar Dine (Défense de l’islam), mouvement islamiste, conservateur et religieux. La charia, la musique et le tabac, tout cela paraît incompatible. Et pourtant, ils dansent tous ensemble, s’embrassent, viennent de la même tribu, parfois 
de la même famille. « Nous ne sommes 
ni laïques ni islamistes, dit Bilal, 
Touareg de Kidal, nous sommes d’abord touaregs. Et musulmans. »

Décrypter la réalité dans le nord du Mali, c’est d’abord aller au-delà des idées reçues et des étiquettes caricaturales. Dans le désert au nord du fleuve Niger, les sigles des organisations ne veulent rien dire sans les paramètres géographiques, ethniques, religieux et idéologiques qui les définissent. Aujourd’hui, quatre organisations contrôlent ce désert de 220 000 kilomètres carrés, grand comme la moitié de la France, si loin de Bamako mais si près des frontières avec l’Algérie, la Mauritanie, le Niger et le Burkina Faso.

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Combattants d’Ansar Dine

La plus connue et la plus menaçante, c’est Aqmi, Al-Qaida au Maghreb islamique, descendant du GIA algérien puis du GSPC, devenue membre d’Al-Qaida, islamiste et intégriste, installée depuis une quinzaine d’années dans la région, adepte du djihad international, de la lutte à mort contre les croisés, du terrorisme et de la prise d’otage. Les fanatiques d’Aqmi sont partout, Arabes à la peau claire, souvent Algériens d’origine, et tiennent surtout Tombouctou, capitale du Nord.

Il y a aussi le Mujao, son excroissance mafieuse, spécialisée dans le narcotrafic et l’islamisme radical, un mouvement né chez les commerçants arabes et noirs de Gao où ils exercent une charia brutale, police islamique, exécutions, lapidations et mutilations.

Et encore le MNLA, les indépendantistes qui se proclament laïques. Au départ, ce n’est que le MNA, un mouvement des jeunes de Kidal décidé à affirmer l’autonomie culturelle et économique des Touaregs. De l’autre côté de la frontière, la chute de Tripoli va tout bouleverser. Là-bas, il y a des milliers de Touaregs chassés par la misère et enrôlés au service du Guide libyen. Une fois Kadhafi renversé, ils reviennent.

Parmi eux, deux mille militaires entraînés et aguerris, équipés de pick-up et d’un arsenal d’armes sophistiquées. Avec eux, le MNA devient MNLA et l’offensive contre l’armée malienne est lancée dès l’hiver dernier. Enfin, il y a Ansar Dine basé es-
sentiellement à Kidal, un mouvement touareg à qui on prête beaucoup 
mais que l’on connaît peu. Et pour 
cause : ses chefs ne parlent pas, ou rarement. Chacun a sa méthode. Aqmi, c’est la stratégie de conquête ; le Mujao, celle des affaires ; le MNLA, la force de la communication à Nouakchott ou à Paris. Pour Ansar Dine, c’est le choix du silence.

Pourtant, avec ses trois mille hommes armés, sa nature exclusivement touarègue, sa légitimité historique, un chef charismatique et des tribus fidèles, Ansar Dine apparaît comme le mouvement clé de la guerre du désert.

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Iyad Ag Ghali

A l’origine, il y a Iyad Ag Ghali, 53 ans, né sur un caillou à Abeibara, ancien bassiste du célèbre groupe Tinariwen, un chef de la tribu des 
Ifoghas qui a, lui aussi, manié la gui-tare avant la kalachnikov. Militaire 
formé en Libye, il est envoyé par 
Kadhafi pour faire la guerre au Liban contre Israël (1980-1982) avant de diriger les opérations commandos contre l’armée tchadienne. Il a survécu à un bombardement de F-16, échappé cent fois à la mort, connaît tout du désert, sait se battre et vaincre.

Iyad Ag Ghali est le leader charismatique, notable et chef de guerre, une icône, une légende, celui devant qui tous les Touaregs, même les plus bouillants, s’inclinent. C’est lui, rebelle du désert, qui a l’idée d’abandonner les champs de bataille étrangers pour revenir, dès 1988, faire la guerre à l’armée malienne. En juin 1990, avec deux cents hommes et... six fusils, il attaque la garnison de Menaka. Et la ville tombe. Un an après, il prend Kidal et Gao. Le 26 mars 1991, Bamako et les Touaregs d’Iyad signent les « accords de Tamanrasset » dans cette Algérie qui pèse de tout son poids sur la région.

Le texte prévoit le développement du pays touareg laissé depuis si longtemps à l’abandon et l’intégration des Touaregs aux forces maliennes. La parole donnée ne sera jamais tenue. En 2006, nouvelle rébellion, nouveaux « accords d’Alger », et nouvel échec.

Quand les bouillants exilés revenus de Libye, surnommés les « nouveaux arrivés », décident de lancer la guerre à outrance jusqu’à l’indépendance, Iyad Ag Ghali, alors partisan des négociations, refuse de donner sa caution. Les jeunes Libyens du MNLA rejettent la tutelle du « vieux » et partent en guerre contre une armée malienne minée par les conflits internes et mal équipée. Entre-temps, le désert a changé. Aqmi s’est installé, les katiba de Ben Mokhtar et d’Abou Zeid sillonnent le pays, enlèvent les étrangers, achètent les Touaregs, épousent leurs femmes et s’implantent.

En 2002, Iyad Ag Ghali doit servir de médiateur pour faire libérer 32 touristes enlevés à Djanet en Algérie. En 2007, excédé, le chef touareg attaque les forces d’Aqmi et leur inflige une sévère défaite à la frontière algérienne. Mais Iyad est seul, personne ne le soutient et l’offensive anti-Aqmi s’arrête là. Désormais, il devra composer, pragmatique, avec la nouvelle force du Sahel.

Au printemps dernier, le MNLA fonce et les garnisons maliennes tombent sans coup férir. De son côté, Iyad a créé son propre mouvement, Ansar Dine, dont le noyau dur est constitué par sa famille de la tribu des Ifoghas. Très vite, les forces des « nouveaux arrivés », qui ne connaissent ni le terrain ni l’adversaire, achoppent face aux seules villes qui résistent, Tessalit et Aguelhok. Pour Iyad Ag Ghali, l’heure est venue. Le chef militaire reprend en main les hommes et emporte la bataille.

Quelques semaines plus tard, il prend le contrôle de Kidal. Aqmi et le Mujao s’en vont. L’un s’installe à Tombouctou, l’autre à Gao, les positions ne bougeront plus, c’est le tournant de la guerre. Depuis, à chaque action militaire, des chefs militaires et des combattants du MNLA viennent grossir les troupes d’Ansar Dine.

Aujourd’hui, Iyad Ag Ghali dispose de trois mille hommes en armes, bien organisés, bien entraînés, et d’un solide organigramme. Son bras droit, Ag Bibi, ancien responsable d’une agence de tourisme, est un homme d’expérience, conservateur et traditionnel, comme tous les cadres d’Ansar Dine. Et certainement l’homme le plus silencieux du désert. Quand les hommes d’Aqmi ont détruit les mausolées de Tombouctou, un porte-parole autoproclamé a revendiqué l’action au nom d’Ansar Dine.

Le monde a frémi, les condamnations ont plu et... le mouvement n’a pas pris la peine de démentir. La stratégie du silence. Tout près d’Iyad, il y a aussi Algabass Ag Intallah, un géant de 2 mètres de haut, la peau très pâle, un éternel sourire doux aux lèvres. Ag Intallah signifie « le fils d’Intallah », l’amenokal des Touaregs, désigné en 1962 chef spirituel et autorité suprême des hommes du désert, celui qui détient « le tambour de la guerre ».

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Ag Intallah

Le vieux chef est malade et vieillissant, son fils Ag Intallah est devenu son héritier, sorte de prince régent. Pour Ansar Dine, Ag Intallah incarne l’alliance de la noblesse de robe, au côté d’Iyad, la noblesse d’épée. Reste la charia. Celle que veut appliquer Iyad Ag Ghali, fils d’un homme très pieux et maître de Kidal. Aujourd’hui, il porte un turban de 12 mètres de long et la barbe des croyants, loin, très loin de ces années de jeunesse, guitare en bandoulière et soirées alcoolisées. Entre-temps, le chef touareg a vécu en Arabie saoudite où il a fréquenté des salafistes radicaux.

Surtout, il a rencontré au Niger les hommes de la Dawa, des piétistes pakistanais, missionnaires du retour aux sources de l’islam. Depuis, on l’a vu passer de longues heures en prière dans les mosquées, jusqu’à ce que les larmes inondent son visage. Comme tous les chefs conservateurs des tribus, il se désole de voir les jeunes Touaregs abandonner la morale traditionnelle, s’abandonner à la déliquescence des mœurs et perdre leur identité. Du coup, le nouveau dévot croit que seule la charia peut lutter contre l’insécurité, le désordre et la corruption.

A Kidal, aujourd’hui, on ne prend pas d’étranger en otage, on n’ampute pas et on ne lapide pas, comme à Gao où la police islamique du Mujao fait régner la terreur. Reste que la ville du Nord est désormais recouverte d’une chape bien puritaine : « Toutes les femmes sont voilées, à l’école, les filles sont séparées des garçons, on ne fume plus, les hommes doivent porter le pantalon au-dessus des chevilles et... la musique a disparu », regrette Imrad, 28 ans, jeune militant de Kidal.

Quand les fanatiques ont détruit les mausolées des saints de Tombouctou, considérés comme lieux de superstition, Iyad s’est refusé à condamner l’action des vandales mais il a interdit qu’on touche aux mausolées de Kidal..., là où est enterré son propre père. La charia, cette obsession d’Iyad, ne fait d’ailleurs pas l’unanimité dans ses troupes. Même ses proches le pressent de la mettre de côté quand elle fait obstacle aux négociations de paix.

A plus de 1 000 kilomètres au sud, à Ouagadougou au Burkina Faso, les couloirs de l’ex-hôtel Libya sont parcourus par des groupes de Touaregs en somptueux boubou bleu et chèche éclatant de blancheur. Au creux des salons, on chuchote des mots, « terrorisme », « intervention », « charia ». Et la fausse nonchalance des hommes du désert cache mal la fièvre des négociations entre Ansar Dine et les autorités du Burkina, pays médiateur, pour éviter l’opération militaire qui se dessine. Le grand Ag Intallah est omniprésent, dominant d’une bonne tête toute la délégation avec un sourire un peu triste.

Son voile blanc au ras des lèvres, il raconte à voix basse la misère de 
son peuple, l’eau du puits qu’on remonte toujours à la force des bras, le manque d’écoles et d’infrastructures, ces femmes enceintes qui meurent sur les pistes quand il faut trois heures pour accéder à un hôpital, l’insécurité sur les routes, les trafiquants de drogue, de cigarettes ou d’êtres humains. Un nord du Mali délaissé, igno ré, méprisé : « Le monde se focalise sur la charia alors que nous parlons de développement, d’autonomie et de sécurité. » Lui aussi croit à la loi de l’islam, à la force du « Tout-Puissant » mais pas à ses rigueurs. Et quand il a appris les destructions de Tombouctou, il a « pris son téléphone et appelé les gens pour leur expliquer que ce n’était pas la priorité ».

Au centre de ses préoccupations, la menace d’une intervention militaire des pays africains soutenue par la France, 3 300 hommes venus des pays d’Afrique noire qui appuieraient l’armée malienne dans la reconquête du Nord. Face à eux, un terrain inconnu : « Déjà, le vent du désert suffirait à leur résister », souffle le Touareg qui connaît le proverbe : « Un Bambara ne va jamais sur le sable. » Et il craint la brutalité des soldats nigérians, leur méconnaissance des populations, l’impossibilité de faire la différence entre un paisible nomade et un terroriste.

Voire, la volonté de revanche d’une armée malienne humiliée par la débandade du printemps dernier. « Vouloir tranquilliser la zone, c’est bien mais... le diable se niche dans les détails », dit Algabass Ag Intallah. Sa crainte principale est de voir « tout ce qui, à l’étranger, s’affirme islamiste accourir dans la zone pour la transformer en terre de djihad ». Et, encore une fois, le destin des Touaregs pris en main par des forces étrangères.

Dans les jardins de l’hôtel, un expert occidental, familier du désert et de la guerre, enfonce le clou : « Il y a trois scénarios possibles d’une intervention et ils sont tous mauvais... » 1. Aqmi résiste et affronte les armées étrangères en attirant les djihadistes d’Algérie, de Libye, d’Egypte, du Nigeria, de Somalie, du Soudan et d’ailleurs. 2. Les djihadistes d’Aqmi se volatilisent dans la sous-région, se défroquent, se rasent la barbe, laissent les forces africaines face aux Touaregs et fomentent des attentats. Six mois ou un an plus tard, quand les armées se retirent, Aqmi revient, intacte. 3. « Le pire des scénarios », un mélange des deux premiers. La conclusion est claire : « L’intervention massive est une erreur. Le MNLA est en déshérence. Ansar Dine est le mouvement le plus puissant de la région. Il faut négocier avec les Touaregs le sort de leur pays. Bamako le sait bien : plus rien, dans le nord du Mali, ne sera comme avant. »

A Ouagadougou, les jours passent, les négociateurs attendent et le Mali ne répond pas. « Nous ne sommes pas des va-t-en-guerre », martèle Mohammed Ag Aharib, chef de tribu et porte-parole du mouvement Ansar Dine. Si des armées étrangères envahissent notre pays, nous nous battrons, quitte à nous allier avec le diable ! [comprenez, avec Aqmi et le Mujao] , mais si l’on négocie avec le peuple touareg son devenir, tout change. »

En substance, confiez-nous les rênes du développement, laissez-nous constituer des unités de sécurité touarègues et nous nous chargeons du reste : « Nous trouverons ensemble les voies et les moyens pour nous débarrasser du terrorisme, des trafiquants de drogue et des mouvements étrangers. » Une façon de chasser Aqmi du désert sans écraser son peuple, les Touaregs.

Jean-Paul Mari

6 décembre 2012

Par Jean-Paul Mari

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