AFRIQUE DU SUD juillet 2013

L’autre visage de l’ANC

Mandela trahi par les siens

Voyage dans une Afrique du Sud où plane l’ombre de Mandela

Du Cap à Johannesburg en passant par Beaufort West et Cofimvaba, voyage dans une Afrique du Sud minée par la corruption, les inégalités et la discrimination.

Le Cap : naissance d’une légende

Quand Chris s’est retrouvé au sommet d’une forêt de bras noirs et musclés, il a serré contre lui son appareil photo et son unique rouleau de pellicule. La nuit allait tomber. Ce 11 février 1990, Nelson Mandela, libéré après vingt-sept ans de bagne, allait bientôt apparaître sur le balcon de la mairie, au-dessus de l’esplanade de Tambo Square. Dans la foule derrière lui, Chris Ledochowski voyait des dizaines de reporters blancs en perdition. Un pas, et ils perdaient leur caméra, un autre, et leurs portefeuilles s’envolaient, un dernier, et ils battaient en retraite complètement dépouillés.

Chris connaissait chacun des visages de la meute humaine qui le transportait. Des voyous notoires, des squatteurs du township où circulaient les voitures volées, les armes et la drogue, le royaume des truands et des sorciers qui brûlaient des poils de hyène mortels sous votre porte mais savaient dépiauter une Porsche en un clin d’œil. Chris était leur seul frère blanc. Il vivait avec eux, les photographiait, les racontait, et tous le respectaient pour son expertise de l’herbe, la ganja. Le « Professeur » était un des leurs.

Alors, ce soir, ils le brandissent, le portent jusque devant le balcon où Mandela apparaît enfin. La foule ondule, la luminosité chute, le photographe fait son cliché. Il sera historique. Mandela, au balcon, qui parle de justice, de réconciliation et d’amour en trois langues – anglais, afrikaans ou xhosa, la langue de l’ethnie de Mandela –, Winnie Mandela et Walter Sisulu serrés derrière lui, la sécurité débordée, et toute la foule de truands agglutinée sur le balcon, les escaliers, les rampes, la place. Une fièvre humaine, populaire, démesurée. Mandela et son peuple. « C’était la fin et le début, le discours des origines, le rêve socialiste... Moi, j’y croyais ! » dit Chris. Il grimace. Vingt-trois ans plus tard, son dos blessé le fait horriblement souffrir.

Trop d’années dans les townships, trop de déceptions. Il a épousé la fille d’un chef de gang, et son garçon a sombré dans la drogue dure. Le Professeur a dû quitter le township pour vivre seul, derrière les barreaux d’une villa d’un quartier plus décent. Il faisait des images pour inscrire la vie des miséreux, a mis trente ans pour sortir un livre fort comme un traité d’anthropologie pendant que d’autres fournissaient les galeries branchées du Cap.

Et surtout, le Professeur n’aime plus sa ville, ses townships toujours aussi misérables, strictement séparés – coloured (« métis ») d’un côté, Noirs de l’autre, Blancs ailleurs –, avec ses voyous nouveaux riches qui roulent en Maserati en ignorant leurs frères perdus, l’ombre lumineuse mais oubliée de Chris Hani le révolutionnaire, assassiné deux fois, la figure fade des nouveaux leaders de l’ANC – « Comment pourrais-je être inspiré par Jacob Zuma ?! » –, une ville mangée par la violence, la corruption, les scandales, l’argent et les affaires. Alors, l’esprit aussi brisé que son dos, le Professeur a posé son appareil photo, il ne sort plus, fume sans discontinuer et travaille sur un grand livre du passé de la révolution qui ne verra sans doute jamais le jour : « Ici, au Cap, Mandela pleure. Et moi, je pleure aussi. »

Matjiesfontein : les fantômes du passé

On quitte cette ville que Chris ne veut plus voir. Un cap, à la pointe extrême de l’Afrique, pris entre l’océan Atlantique, glacial, et l’océan Indien, aux plages chaudes mais infesté de grands requins blancs. Le mélange des genres, des maisons pimpantes bleu et blanc sur les hauteurs, un téléphérique suspendu sur Table Mountain, de vieilles bâtisses afrikaners dans le centre-ville, des étendues de gazon vert tendre. Un air de Pacifique, une cité brillante comme un sou neuf, sauvage mais bourrée d’énergie et d’avenir. Une ville du Nouveau Monde.

La Highway N1 file plein est et l’Afrique reprend ses droits. Une chaîne de montagnes sombres barre l’horizon, percée d’une vallée profonde. En haut, les sommets sont couronnés des premières neiges de l’hiver austral. En bas, on passe du pin au chêne, de l’acacia à l’eucalyptus. Le paysage ignore les normes. On roule longtemps, et les premiers vignobles apparaissent. Sur le bord de la route, des Noirs tendent des grappes de raisin qu’ils viennent de voler dans le champ voisin. Derrière un grillage métallique surgit un alignement de logements sociaux, maisons cubes aux airs de prison collective. Des centaines de braseros crachent une fumée de feu de bois qui pique les yeux et embrouille la vallée. On roule jusqu’à la nuit, et Matjiesfontein apparaît.

La ville, que l’on dit hantée, se résume à une rue, coloniale, aux façades de bois laquées de blanc, flanquée d’hôtels stylés et de lampadaires du XIXe siècle. A l’intérieur du Lord Milner, le voyageur marche sur de la brique crue, entre des meubles rustiques, des piliers de bois vernis et des plafonds sculptés. Les domestiques, noirs, sont déguisés en grooms rouges, et les serveuses, noires, ont leur tignasse crépue fermement emprisonnée dans une coiffe en dentelle à la flamande. Le géant qui vous installe est né ici garçon d’écurie, avant d’être promu porteur de malles puis, grâce au changement de régime, pianiste de salon.

La clientèle est blanche. Hommes solides, en gilet et cravate, femmes en habit de messe, gosses très blonds qui courent sans bruit sur les tapis. Silence, on mange. Et tous se replongent avec délice dans l’atmosphère intacte d’une époque révolue. La légende dit vrai. Matjiesfontein est hantée par un fantôme, celui de l’apartheid.

Beaufort West : la ville dont le prince est Truman

Truman Prince (photo), maire de Beaufort West, est ce que l’ANC a pu produire de pire. « Moi, je travaille pour les pauvres », proclame l’homme en préambule. On voudrait le croire. Même s’il n’a pas vraiment les attributs d’un sacristain. Il a 49 ans, un corps soigneusement bodybuildé, une casquette de loulou vissée sur le crâne, le regard caché derrière des lunettes de soleil, une chemise à fleurs, un jean écorché au genou façon ado et des bottines jaunes en cuir d’autruche. Il se méfie des interviews, arrive en Mercedes blanche et vous reçoit... à côté du distributeur automatique de café d’une station-service.

Truman Prince aime bien sa cité, capitale du Grand Karroo, 49 000 habitants, essentiellement coloured, des métis, comme lui, qui le réélisent depuis une bonne quinzaine d’années. A l’écouter, sa ville historique, née en 1880, a produit quelques célébrités, dont un juge noir et Chris Barnard, célèbre chirurgien du cœur, et regarde vers l’avenir, bienveillante et riche de projets de gaz naturel et d’uranium. Dehors, on marche dans la ville « heureuse » entre les magasins miteux, les stations-service de passage et les « bars à liqueurs ». Les métis parlent afrikaans, la rue est sale, les murs et les gens sont déglingués, les gamines ont déjà la démarche de professionnelles et les Blancs des fermes alentour ne s’attardent pas, visage dur, hermétique et portières de leur voiture verrouillées.

Quarante pour cent des habitants sont au chômage, l’alcool et le « tik », méthamphétamine locale, qu’on fume dans une petite pipe, font des ravages, et la violence vide les rues bien avant la nuit au profit des ivrognes et des prostituées. A Beaufort West, le sida frappe 29% des habitants, les adultes meurent jeunes et les gosses tètent leur mère séropositive. Pendant des années, sous le précédent gouvernement, la ministre de la Santé, surnommée « Dr Betterave », sous l’influence d’un naturopathe allemand illuminé, a interdit tout traitement du sida autre que des herbes traditionnelles.

Résultat, le pays compte 5,7 millions de séropositifs, un record, comme celui, mondial, du nombre de viols. Truman Prince, maire de Beaufort West la bienheureuse, oublie de dire qu’il a été condamné en 2005 pour avoir eu des relations sexuelles avec une prostituée de 13 ans. Et condamné une nouvelle fois en 2010 pour conduite en état d’ivresse. Mais l’insubmersible maire de Beaufort, exclu un temps de l’ANC, a payé ses cautions, fondé un nouveau parti, regagné ses suffrages et a réussi une nouvelle fois à se faire réélire... sur la liste de l’ANC. A la sortie de Beaufort West, la N1 file vers les grands espaces. On la prend sans regret. « N’oubliez pas. Je travaille pour les pauvres... » lance une dernière fois Truman Prince.

Cofimvaba : la malédiction du bantoustan

« Viens, mon bébé ! » Clara, la jeune femme blanche, se love contre la masse charnelle et pleine d’amour de la vieille dame noire. « Cette gosse est née dans mes bras », dit Yaya en s’essuyant les yeux. Clara a fait 1 000 kilomètres depuis la côte pour revoir Yaya, sa « nanny », sa nounou, celle qui l’a élevée jusqu’à l’adolescence. Au temps de l’apartheid, Yaya vivait ici, dans ce bantoustan du Transkei, dont les Noirs ne pouvaient sortir que munis d’un passeport et après une bonne journée de queue au poste-frontière. Yaya a trouvé un camion pour Le Cap et elle a travaillé comme domestique chez des Afrikaners.

« Ils disaient : “Dieu que vous sentez mauvais ! Surtout, n’utilisez pas nos couverts”, mais ils nous faisaient préparer leur nourriture... étrange, non ? » dit malicieusement la vieille dame. Puis Yaya a rencontré les parents de Clara, des juifs immigrés de Lituanie, et la famille lui a ouvert les bras pendant vingt ans. Collés l’une à l’autre, les deux se remémorent les jours heureux à Johannesburg. Clara grandissait, Yaya vieillissait, et la maison de la sœur à Soweto devenait trop petite, même pour un week-end. En prévision de la retraite, Yaya a fait une demande de logement social dès 1996, pour rester à Soweto, avec sa famille et ses amis du township.

Le temps a passé. Ulcérés, les parents de Clara sont allés voir la ministre des Travaux publics, qui a promis et n’a rien fait. Yaya a compris. Les fonctionnaires, chargés de distribuer les logements sociaux, les vendaient en sous-main au plus offrant. Chaque semaine, des scandales de ce genre font la une des journaux d’Afrique du Sud. Et quand la ministre, cadre de l’ANC accusée de corruption, a dû quitter son poste fin 2011, elle a cru bon de se justifier : « On ne s’est pas battu pour être pauvre ! » A l’heure de la retraite, Yaya n’a pas voulu construire un shack, un taudis sauvage, dans le township. Elle a repris la route vers son village où s’alignent des cubes de béton nus découpés par la lumière dure du Transkei. L’hiver, on gèle, l’été, on brûle.

Et l’herbe nue dessine un paysage désolé à perte de vue. On a même rasé le petit bois dans la vallée pour permettre l’installation de commerçants chinois, vendeurs de produits de pacotille, qui vident les poches des retraités de l’apartheid. Dix-sept ans que Yaya attend un logement à Soweto. Elle sait maintenant qu’elle mourra là où elle est née, dans un bantoustan du Transkei.

Marikana : la mine de la révolte

La route grimpe, passe un col terrifiant, descend entre des falaises de brume, et c’est le désert, façon Ouest américain, planté de cactus mais parcouru de springboks, de babouins et d’autruches. On roule sur 100 kilomètres sans rencontrer un humain. Puis la terre rougit, la roche s’enflamme, et c’est l’Australie des Aborigènes. Ce pays est immense, les plaies sont béantes, mais le potentiel est énorme. Le désert est grandiose et les villes affreuses. Un espace vide et incongru quand des noms afrikaners à consonance d’Europe du Nord – Graaff-Reinet, Bloemfontein, Kroon-stad – écorchent l’oreille de la savane africaine.

Au nord, il y a Marikana, le sel de la terre, les mines de platine, de diamants, d’or et d’argent, le Cypango de l’Afrique moderne. Le secteur minier emploie près d’un million de personnes et représente la moitié des recettes d’exportation. Débarqué à Marikana, on espérait l’Eldorado et on découvre un immense chantier à ciel ouvert creusé par 27 000 mineurs-fourmis. Le seul pub du coin s’appelle Les Survivants. A la sortie de la mine, les hommes restent casqués comme des guerriers d’après la bataille et les visages sont durs, fermés, hostiles à l’étranger. Ici, il y a un an, le 16 août 2012, la police a tiré pour disperser des grévistes. Dix personnes, dont deux policiers, étaient déjà mortes dans des affrontements les jours précédents.

Cette fois les policiers ont ouvert le feu sur des mineurs qui fuyaient et trente-quatre d’entre eux sont tombés, tués d’une balle dans le dos. Après cela, quelques-uns se sont suicidés, portant le bilan à quarante-huit morts au total. Effaré, le pays a tout suivi en direct à la télévision. Et les images du massacre ont rappelé à tous celui de Sharpeville, le 21 mars 1960, au temps de l’apartheid. Aujourd’hui, le conflit a été réduit grâce à des augmentations de salaire accordées par Lonmin, le groupe britannique qui gère la mine, mais Marikana vit en plein chaos, empli de rancœur et de haine. Les mineurs sont divisés, les syndicats se déchirent, et la commission d’enquête repousse sans cesse ses conclusions.

Surtout, les accusations pleuvent sur la collusion entre le syndicat majoritaire proche de l’ANC, le gouvernement et les groupes miniers, toujours prêts à verser discrètement leur obole à chaque campagne électorale. Marikana a dans la bouche un mauvais goût de platine et de sang. La bataille des mines continue.

Retour à Johannesburg

Dans tous les journaux s’étale la vilaine querelle entre Mandla, le petit-fils de Nelson Mandela, Winnie et l’autre partie de la famille. L’un veut son corps à domicile, histoire de faire fructifier la légende, les autres exigent une inhumation dans son village natal. Et tous se traitent de vautours. Sur son lit d’hôpital, le grand homme agonise. Et les sorciers des tribus xhosas affirment que le bruit autour de Madiba doit cesser, et que le père de la nation ne peut pas mourir tant que son esprit n’aura pas retrouvé la paix.

JEAN-PAUL MARI

Carnet de route : l’Afrique du Sud en images.

juillet 2013

Par Jean-Paul Mari

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