FRANCE , MAROC 17 avril 2007

boxe

"Marcel Cerdan, gentleman boxeur".

L’Italo-américain, Jake la Motta, "Ragging Bull", son principal adversaire, vient de mourir à 95 ans.

Sur le ring, Marcel n’a pas le raffinement d’un Sugar Ray léonard ou les allures princières de Ray Sugar Robinson. Cerdan est un bûcheron qui abat ses adversaires à grand coup de hache.

Il les travaille au corps, les cisaille, les casse, les pilonne, les démolit avec méthode. Il est puissant, vite, très vite de bras, aussi féroce entre les cordes que doux dans la vie, il ne lâche jamais sa proie et sa frappe est lourde, tellement lourde que les américains lui trouvent un surnom : "Le B52". Il faut voir l’état de ses adversaires quand il s’abattent, comme de vieux chênes calcinés. Après ?

Tous auront du mal à reboxer. Comme Humery dit le tueur, condamné à 36 heures de coma après 22 secondes de combat. Humery que Marcel Cerdan veillera toute une nuit, en pleurant et en priant pour qu’il revienne de la nuit noire dans laquelle il venait de le plonger. Cerdan, un gentleman ?

Lui, le fils d’un boucher de Casablanca, qui enfile à chaque combat la vieille culotte bleue confectionnée par sa mère dans les années trente ; lui qui, avant son match contre Tony Zale, cache une médaille du christ dans l’élastique de son short juste à côté d’un carton, soigneusement plié, où son fils aîné a craché pour lui porter chance ; lui, le petit pied-noir superstitieux qui embrasse le télégramme de ses enfants : "Frappe fort, papa chéri !" Non, Marcel, fils de Cerdan, n’a rien d’un lord britannique ou de ces dandy de la boxe qui avalent une flûte de champagne avant de regarder la mort dans les yeux.

Marcel n’est qu’un gosse de Casa qui rêvait de jouer au football, sa passion, et qu’un père obsessionnel à planté, dans l’arrière-boutique, face à un copain de classe trop grand pour lui : -"Papa, il me fait mal !" -"Quoi ! tu n’as pas honte ? Tu vas lui rentrer dedans !"...Plus tard, devenu champion de France et d’Europe, il reste un homme qui souffre, un boxeur aux mains d’argile, qui fait un lumbago, se fracture le pouce gauche, s’entraîne malgré une esquille d’os qui flotte dans son avant-bras et monte sur le ring avec une main droite fracturée.

Son entraîneur le fait piquer à la novocaïne et prévient : "Ca va calmer la douleur vingt minutes. Trois rounds. Pas plus. Après, si tu ne l’as pas descendu, on devra abandonner..." Au début du quatrième round, c’est l’autre qui abandonne, saoulé de coups. Et Cerdan pleure de douleur en soutenant sa main martyrisée. Eternelle blessure ! Le boxeur frappe fort, trop fort pour son squelette. Chaque fois que Cerdan cogne, Marcel se brise les os.

Face à Jake LaMotta, dès le deuxième round, il lance une énorme gauche, manque sa cible et entend le craquement des ligaments arrachés de son épaule, mutilée par sa propre force. Boxer avec un bras face à LaMotta ? Folie...Dans son coin, on le presse d’abandonner, il refuse : " Si vous m’arrêtez, je me tue !" Et termine son chemin de croix jusqu’au...dixième round. Fabuleux petit homme dépassé par un mythe trop grand pour lui !

Sur le ring, c’est un tueur, une force de la nature, un génie, un Dieu, Zeus le tout puissant, l’éclair au bout du poing. Mais dès que le gong final retentit, le voilà qui retrouve son sourire d’enfant, sa gentillesse fondamentale : "Pour moi, il était Love..Amour. Un homme qui avait un grand coeur..." Qui dit ça ? Marinette, sa femme, la mère de ses enfants ou Edith Piaf l’amante, celle qui lui a écrit "L’hymne à l’amour" ? Pas du tout.

Celui qui se confie à l’époque s’appelle...Jake LaMotta, le boxeur "Ragging Bull" de légende, mauvais garçon du ring et impitoyable bourreau d’un Marcel à l’épaule brisée. Parce qu’on l’aime, Marcel Cerdan ! Au retour de son championnat du monde victorieux contre Tony Zale en terre américaine, Paris est à ses pieds. A l’Elysée, le président Vincent Auriol embrasse le héros. Cerdan descend les Champs, ovationné par la foule et ranime la flamme du Soldat Inconnu.

A la Télé, le commentateur salue "un programme direct réduit à deux poings essentiels, une droite et une gauche qui s’entendent parfaitement..Mais c’est l’homme qu’il nous faut ! Cerdan, au pouvoir !" Le peuple des faubourgs fond devant ce gosse du pavé, sans culture et sans éloquence peut-être, mais doux et si simple, petit français qui s’est hissé jusqu’au sommet, a triomphé à New-York, redonné de l’orgueil à la France d’après-guerre et aime Edith Piaf, immense star, elle aussi imprégnée des accents de la rue.

Marinette accrochée à un bras et Edith Piaf à l’autre ; banal dans la vie et hors du commun dans la lumière du ring, Janus-Cerdan fait croire au commun que le ciel lui est accessible. Et quand il s’envole à nouveau pour New-York prendre sa revanche contre LaMotta, quand il monte au ciel dans un "Constellation" d’Air France, à 33 ans, jeune, beau et glorieux, le voilà qui a la délicatesse de ne plus revenir vieillir sur terre et de suspendre sa vie d’humain sur le flanc d’une montagne des Açores, là-bas, entre ciel et océan, entre deux continents.

En France, la nouvelle de l’accident arrête le cours du temps. Et dans les écoles, élèves et profs pleurent ensemble. Sur l’homme, le champion et le mythe. Le gentleman boxeur.

Jean-Paul Mari

17 avril 2007

Par Jean-Paul Mari

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