MAROC 13 novembre 1997

Retour sur les élections au Maroc en 1997.

Maroc : sa Majesté appelle aux urnes.

Hassan II veut léguer à son fils un Maroc à l’abri des convulsions. C’est pour cela qu’il organise le 14 novembre des élections " sans fraude " sur fond d’inégalité et de misère. Les Marocains, eux, restent sceptiques ou indifférents Les intellectuels arabes ont été longtemps paralysés par leur refus de prendre parti entre une dictature militaire et un terrorisme islamiste. Le degré atteint dans l’horreur les amène à demander, contre les tabous du nationalisme arabe, l’envoi d’une commission d’enquête internationale

C’est une grande ville grise, au bord d’un océan froid, agité par les vents de l’Atlantique, une ville sans couleurs et sans forme, parsemée de bidonvilles authentiques, avec terrains vagues, cabanes de tôle, carrioles tirées par des ânes et dépôts d’ordures à ciel ouvert. Une ville industrieuse et fiévreuse peuplée de 5 millions d’âmes qui font tourner ses usines et son port. Une métropole tentaculaire dotée de vieux immeubles couleur d’avant l’indépendance, d’un centre d’affaires, de marbre et de verre, aux avenues embouteillées, et de lointains faubourgs résidentiels où les très riches ne côtoient plus les très pauvres. Les uns roulent vers leurs grandes villas ; les autres marchent, le pas pressé et le visage fatigué, comme le font les gens occupés à survivre. Ici, à Casablanca, au coeur du Maroc mais si loin de la campagne, traverser la ville revient à feuilleter un manuel de sociologie du tiers-monde. Sur le front de mer, tout est dit en quelques centaines de mètres. On passe devant un parc, face au port, où quelques-uns des 4 000 enfants des rues de la cité viennent passer la nuit couchés sur des cartons, un chiffon imbibé de colle appliqué sur le visage. Un peu plus loin, la vieille mosquée de Hamra la rouge, qui, chaque vendredi, déborde de fidèles en prière, jusque sur la grande avenue. Plus loin, la grande mosquée de Casablanca, la plus haute du pays, créée par la volonté du roi et jetée sur la mer à grands coups de milliards de dirhams, somptueux ouvrage d’art déserté par les fidèles. Sur l’esplanade, des policiers en uniforme sifflent l’automobiliste de passage, histoire de lui arracher un billet de 100 dirhams. On passe devant le Petit Rocher, restaurant chic, rendez-vous de la bonne société de Casablanca, posé face à un bidonville entouré d’un mur peint en blanc. A deux cents mètres, la Maison de Bienfaisance, grand bâtiment où l’on entasse pêle-mêle les familles expulsées de leurs maisons rasées, les SDF, les gosses raflés dans la rue et les handicapés mentaux, mélange d’hospice, de mouroir et de cité de transit géré par des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. Interdit au visiteur. Un peu plus loin, au bord de l’eau, s’ouvre le quartier des boîtes de nuit " à l’orientale ", des hôtels de luxe avec groom en tenue traditionnelle et chapeau à aigrette, des petites plages privées avec piscines d’eau de mer creusées dans la roche... Après ? On fait demi-tour. On s’enfuit. A une heure de route vers le sud, dans Rabat, la capitale administrative, on cherche en vain les signes d’une quelconque fièvre électorale à quelques jours à peine des législatives. Un violent orage a lavé l’ocre des remparts de la Vieille Ville, les rues sont encore plus propres que d’habitude, et les panneaux d’affichage officiels, prévus pour seize partis, restent désespérément vides. Voilà pourtant deux ans que le roi a engagé le pays dans un processus de modernisation politique, une " démocratisation " à marche forcée. Tout commence en 1995, quand un rapport de la Banque mondiale fait le bilan des carences dramatiques du pays. Une grande partie de la société est en friche, avec des indicateurs sociaux au niveau de ceux du Yémen. Quarante pour cent de la population vit avec moins de 10 francs par jour et les inégalités sociales coupent la société en deux. L’analphabétisme fait des ravages et touche 1 Marocain sur 2. Dans les campagnes, 7 paysans sur 10 et près de 90% des femmes ne savent ni lire ni écrire. Un chômage galopant, une dette de près de 20 milliards de dollars, un retard " abyssal " en équipement... Le pays est bloqué comme la société, partagée entre une élite d’hommes d’affaires, de notables, et un peuple appauvri, perdu, sous-prolétariat urbain et paysannerie inculte dominés par l’administration des campagnes, la loi du préfet, du caïd ou du commissaire de police le plus proche, soumis à l’émanation du pouvoir central, ce système que tout le monde ici appelle le " mahzen ". Le Maroc est un Etat-nation, avec une culture et des structures qui lui ont permis de mieux résister à la colonisation. Mais il est aussi un des rares pays où la lutte pour l’indépendance n’a pas débouché sur l’accession au pouvoir d’un mouvement national. Aujourd’hui, le Premier ministre, le leader d’un important parti ou le patron d’un gros consortium privé sont des proches parents du roi, et personne, même chez les opposants les plus résolus, n’ose s’en prendre publiquement à la personne de Sa Majesté. Tout dans le pays s’est figé aux mains d’une monarchie autoritaire : les choix économiques et politiques, la classe politique, formée depuis trente ans des enfants du régime, et même l’opposition ­ l’Union socialiste des Forces populaires (USFP) à gauche, Istiqlal à droite ­ dont les leaders inchangés ont, à près de 80 ans, atteint un grand âge. Du coup, le parlement paralysé et les gouvernements non issus d’élections se succèdent dans l’indifférence. Le pouvoir est usé, fragilisé. Avec l’heure de la succession qui approche, Hassan II a compris le danger. Il sait qu’il lui a fallu déjà réprimer dans le sang les explosions sociales de mars 1965, de juin 1981, de janvier 1984 et de décembre 1990... Des centaines de morts chaque fois. Il rêve de laisser à l’un de ses fils une monarchie à l’abri des convulsions. Par trois fois il a proposé à l’opposition de gouverner mais " sans élections, sans majorité et sans pouvoir choisir nos ministres... On ne pouvait que refuser ! ", dit Mohammed Guessous, intellectuel, sociologue et responsable politique à l’USFP. Aujourd’hui, on a réformé la Constitution pour créer une seconde chambre de conseillers, mais le roi a gardé le droit de dissoudre les deux assemblées. Pendant six mois, l’opposition et le puissant Premier ministre, Driss Basri, ont négocié pour aboutir en février dernier à un " pacte d’honneur " qui prévoit des élections... sans fraude. Mais les élections communales de juin dernier ont dessiné un paysage électoral balkanisé, où aucun parti ne dépasse les 20%. Plus grave : personne ne peut dresser une carte politique du pays. Le décor est brouillé, avec une droite et une gauche réunies dans un front de l’opposition et une floraison de partis " administratifs " créés à la demande par le régime : " Le danger est un gouvernement sans majorité, soumis au jeu des coalitions, fragile, au moment où il faudrait engager le pays vers un changement en profondeur, s’inquiète Mohammed Guessous. Pour la seconde fois dans notre histoire, on risque de rater l’alternance... et de se retrouver avec les mêmes hommes au pouvoir. " Après avoir voulu construire un Etat de droit moderne, on se retrouverait à nouveau aux mains d’une classe de notables. Du coup, on comprend mieux l’absence de fièvre dans les rues de Rabat, ces Marocains désabusés, enfermés dans un cynisme tranquille, qui parlent de " théâtre d’ombres " et d’" habillage démocratique ". Au Maghreb, ce genre de désespoir est pain bénit pour les mouvements islamistes. Témoin ce meeting que tient, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, le mouvement Unité et Réforme dans le cinéma d’un quartier populaire de Rabat : " Jamais aucun musulman n’a dirigé ce pays ", lance à la tribune le docteur Khatib, dirigeant d’un parti qui a accepté de prendre sous son aile électorale l’un des mouvements islamistes. Nos dirigeants sont mariés à des étrangères, envoient leurs enfants dans des écoles apprendre d’autres langues... Ils abandonnent leur langue et leur foi ! " Dans la salle, 1 500 personnes, hommes et femmes en hidjab, séparés par une rangée centrale, reprennent des slogans sages :" Islam, Lumière, Civilisation. Non à la violence ! " Ou parfois plus incisifs :" Abassi Madani, Ghanouchi... Nos chefs au paradis. Vaincre ou mourir ! " Le discours, conservateur, démagogique, un peu xénophobe, s’en prend au tourisme avec son cortège " de drogue, de prostitution et de sida ". Mais devant ce public essentiellement composé d’enseignants, le ton du véritable tribun, Abdelilah Benkerane, reste très pragmatique : " Il faut sortir l’islam de son isolement politique. Aller aux élections malgré le truquage des urnes. " Pas de révolution, surtout pas de violence. " Le mythe de la prise de pouvoir politique est dépassé ", confie Benkerane en privé. D’ailleurs, le meeting se terminera par quelques cris religieux et... des remerciements appuyés au roi, Commandeur des Croyants. Le contre-exemple algérien a joué à fond, le temps n’est plus à la révolte en armes. La dissidence ? Il faut la chercher ailleurs. Dans la maison du cheikh Yassin, leader du mouvement Justice et Bienfaisance, vieil homme gardé en résidence surveillée et dont la fille, hidjab noir et discours intelligent, prône la réislamisation de la société et le refus des élections, le refus de la soumission au " mahzen ". La violence ? Elle gronde dans les universités du Maroc, à Casablanca notamment, où les syndicats islamistes ont expulsé manu militari les mouvements d’extrême gauche. Protestations contre le manque de transports, de bourses, contre les facs surpeuplées, les diplômes sans valeur qui ont créé une classe de " chômeurs diplômés ", grèves, bagarres, affrontements avec les vigiles ont débouché sur des arrestations et un procès à haut risque prévu au lendemain des élections. L’écoeurement et la colère ? Il suffit de se rendre à Tanger, de voir ses hôtels vides ou borgnes, ses marchés de contrebande, son port occupé par de grands yachts achetés avec les 3 milliards de dollars annuels rapportés par l’argent du kif. Drogue, contrebande, économie informelle, corruption massive omniprésente dans les rouages de l’administration, de l’économie, du pouvoir, " l’équivalent de 40% du produit national brut ! ", estime un économiste. Il suffit de se promener sur les hauteurs de la ville, dans la misère des quartiers de Beni Makada, de compter le nombre de barbus à l’oeil hostile, de dealers, de jeunes Marocains qui ont choisi de se jeter clandestinement dans une barque en pleine mer, dans les terribles courants du détroit de Gibraltar, pour une fuite suicidaire, avec l’espoir de poser le pied en Espagne, d’émigrer vers l’Europe. L’Etat de droit ? La démocratie ? L’avenir ? L’enjeu est là : ne plus condamner les jeunes du Maroc à devoir choisir entre le système du " mahzen ", les passeurs, et les barbus qui leur promettent le paradis.

JEAN PAUL MARI

13 novembre 1997

Par Jean-Paul Mari

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