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Interwiew d’un grand champion de boxe

Marvin Hagler : “ Férocité et habileté ne sont pas imcompatibles".

The Marvelous

De Marvin Marvelous Hagler nous conservons le souvenir d’un boxeur hargneux et inflexible. Si vous-même aviez à définir votre style que suggéreriez-vous ?

Vous imaginez un doberman ? Un pitbull ? Je me situais entre les deux… Sur un ring, j’étais un monstre chargé d’une mission simple : précipiter mon adversaire en enfer ! Jeune, j’ai manqué de tout. De vêtement, de nourriture, d’amour, de compréhension. Je brûlais de l’intérieur. Grâce à la boxe, j’ai calmé la bête qui était en moi. Mais mon énergie n’a pas disparu pour autant : je l’ai traduite en coups. Directs et efficaces. En me pliant aux règles en usage que je n’ai cessé d’assimiler à l’entraînement. C’est pour cela que je considère la boxe comme un sport formidable alors que l’ “ ultimate fighting ” (1) ne se résume qu’à une vulgaire bataille de chiffonniers. 

Qu’est-ce qui, fondamentalement, vous dérange dans l’ “ ultimate fighting ” ?

Que ceux qui le pratiquent négligent toute stratégie et toute tactique pour ne privilégier que la force et la violence. Ce n’est pas un hasard si les promoteurs de ce sport ont remplacé les cordes du ring par une cage grillagée : ceux qui s’y exhibent sont juste bons à être enfermés ! Personnellement, j’étais très mordant et très agressif, mais toujours correct. Je n’ai jamais pris un adversaire en traître. Pour moi, la boxe répond à un code d’honneur, à une discipline irréprochable…

… A l’origine, il était même question de noble art.

J’ignore si la boxe est un art, mais ce que je sais c’est qu’elle répond à des valeurs que l’on met des années à assimiler et maîtriser. Férocité et habilité ne sont pas incompatibles. Le boxeur est doté d’une force brute et cette force il est tenu de la canaliser en vertu d’une stratégie qui, elle-même, doit s’adapter aux spécificités du boxeur adverse… Beaucoup de spécialistes reconnaissent que de tous les poids moyens qui ont brillé dans les années 80 vous étiez celui qui savait le mieux lire le “ style ” de ses adversaires…

C’est un point essentiel. Roberto Duran, Thomas Hearns, Ray Leonard : chacun avait ses ruses et son savoir-faire. L’intérêt était, non seulement, de s’adapter à la situation mais de tirer avantage de telle ou telle spécificité pour, en retour, être encore plus efficace. Duran partait un peu dans tous les sens. Hearns était très grand. Leonard préférait attendre. Il ne suffisait pas seulement de cogner, il fallait résoudre un problème, contrarier une différence.

Quand et comment avez vous rencontré Pat et Goody Petronelli vos coachs de toujours ? (2)

Je devais avoir 15-16 ans. Ils possédaient une petite entreprise de construction et venaient d’ouvrir une salle. Le premier soir, je n’ai rien dit. Le deuxième, Goody m’a proposé de venir avec mes “ affaires ” la fois suivante. Le troisième soir, j’ai débarqué en jeans et en baskets expliquant que je voulais devenir champion du monde…

Par méconnaissance ou par arrogance ?

Je ne sais pas. Je me débrouillais pas mal dans d’autres sports. En basket et en football en particulier. Mais la boxe m’attirait davantage. Les frères ont souri, mais ne m’ont pas découragé. J’ai bossé un peu pour eux, mais je me suis surtout beaucoup entraîné. Enfiler les gants m’a révélé à moi-même.

A Brockton, où vous avez grandi, est né Rocky Marciano champion du monde des lourds entre 1952 et 1954. Est-ce que les frères Petronelli l’ont connu ?

Très bien. Ils avaient même prévu de se lancer en affaire avec lui. Malheureusement Rocky est mort dans un accident d’avion quelques semaines avant qu’ils n’ouvrent leur salle (3). Marciano était un très gros frappeur, dur au mal qui ne rechignait jamais à l’entraînement. Pour Pat et Goody c’était la référence. Ils m’ont enseigné la boxe dans cet esprit.

Etiez-vous un gaucher naturel ?

Non, dans la vie je suis droitier. Mais les Petronelli m’ont sans cesse encouragé à varier mes coups et mes angles. Je crois qu’ils ont eu raison. C’est une arme supplémentaire, une énigme de plus à résoudre.

En marge de cet enseignement quels boxeurs vous ont manqué ou influencé ?

Ali. Je l’ai imité avant de devenir moi-même. Nos styles n’avaient rien à voir, mais il était élégant et surtout intelligent. Je crois que, comme moi, il s’est toujours fait une très haute idée de la boxe.

Avant Brockton vous habitiez à Newark que vous avez quitté après les émeutes de juillet 1967. Quels souvenirs gardez-vous de ces événements ?

Tout est inscrit dans ma tête. J’avais 13 ans. Ca tirait de partout. Deux balles ont fait gicler l’une des fenêtres de notre appartement. Il y a eu pas mal de morts dans les environs [vingt-six, NDLR]. C’est grâce à une assistante sociale que nous avons déménagé. Mon père n’était déjà plus là, et c’est ma mère, Idea Mae, qui a assuré, seule, notre existence.

Chez les Hagler, les quatre sœurs sont devenus infirmières et les deux frères boxeurs. Comme un fait exprès, comme une fatalité…

J’ai admiré ma mère, je l’admire toujours. Elle est pour beaucoup dans ma réussite. Elle m’a appris une certaine dignité. Et révélé que seule l’éducation importait. J’ai pris des chemins détournés, mais la boxe m’a beaucoup enseigné. La différence et la tolérance en particulier.

Jeune, avez vous été victime de racisme ?

Ce n’est qu’à Brockton que j’ai appris que les Blancs n’étaient pas forcément mauvais. Jusque là, les seuls blancs que j’avais rencontrés étaient des flics !

Comment est née l’idée de vous baptiser “ Marvelous ” ?

Tous les boxeurs ont des surnoms. Celui là sonnait bien. Mais à la différence de beaucoup, j’ai pris ça très au sérieux et fait inscrire ce deuxième prénom sur les registres de l’Etat Civil dès 1973. Depuis, il figure sur mon passeport...

Quand avez-vous réalisé que vous pourriez, peut être, atteindre les sommets ?

En battant Bennie Briscoe en 1978. J’étais blessé au visage, le sang coulait, mais j’ai tout de même gagné en 10 rounds. En esquivant plus qu’en attaquant. Deux ans plus tard, je suis devenu champion du monde...

Quel a été votre la plus belle bataille que vous ayez livrée sur un ring. Contre Thomas Hearns en 1985 ?

Non, contre Willie Monroe 1977. Un an plus tôt, Monroe m’avait battu en 10 rounds. Au Spectrum de Philadelphie, le saint des saints pour les boxeurs de cette époque ! Ma carrière aurait pu s’arrêter là. J’ai eu droit à ma revanche et je l’ai saisie. Un combat capital. A quitte ou double. (*)

Mais plus que cette victoire, ce sont les trois rounds face à Hearns et surtout le premier (voir encadré) qui demeurent dans les esprits…

Pas de doute, nous avions décidé, l’un et l’autre de démarrer fort ! Pendant les toutes premières minutes du combat, une seule idée cognait dans ma tête : mais quand est-ce qu’il va s’arrêter ? Étant donné la pluie de coups que j’ai distribuée, il n’aurait pas du continuer, c’était contre toute logique ! Quand la cloche a retenti, j’étais abattu : je le voulais à terre et il n’y était pas ! Impossible d’admettre qu’il puisse retourner dans son coin et qu’il reprenne ses esprits…

Comment prépare-t-on les échéances d’une telle bataille ?

En se coupant du monde. Durant les semaines qui ont précédé tous mes combats, j’ai toujours pris le parti de m’enfermer à double tour. En dehors de mes coachs et de mes sparring-partners, je ne voulais voir personne. Loin de d’alcool, du jeu, des femmes, j’étais totalement obnubilé. Je me couchais et le me levais tôt. Comme Marciano. Même au Ceasar Palace, où j’ai disputé beaucoup de combats, je considérais ma chambre à l’égal d’une cellule. En prime, pour rencontrer Hearns, j’avais sélectionné des compagnons d’entraînement qui lui ressemblaient. Bobby Watts et Jerry Holly étaient aussi grands que lui. Qui plus est, Watts avait été le premier boxeur à m’avoir battu (4) : on apprend toujours de ses erreurs…

Aujourd’hui vous semblez assagi, mais vous ne pouvez nier que vous avez toujours cultivé votre profil de mauvais garçon. Les slogans de vos t-shirts (“ Pas de pitié ”, “ Défaire et détruire ”) ne laissaient planer aucun doute…

Cela faisait partie du jeu. A l’inverse, Léonard se prenait pour un artiste. Le public aime bien les contrastes. La presse aussi. Je n’avais pas à me forcer. J’étais moi-même…

Quand avez vous décidé de vous raser le crane ?

A 15 ou 16 ans alors que j’étais encore amateur. Hormis le fait que j’ai toujours détesté mes cheveux cela faisait aussi partie de ma panoplie.

Avez vous haï certains de vos adversaires ?

Plus d’un. Je devrais dire la plupart. Du moins le temps du combat. Il n’y a pas d’autres alternatives. Pour survivre, il faut en passer par-là. C’est le seul moyen de s’en sortir.

Haïr jusqu’à tuer ?

On sait que l’on n’aura pas à recourir à une pareille extrémité, mais, le fait est, que l’on est en position de le faire : un accident est si vite arrivé.

Vous avez eu des mots particulièrement durs à l’encontre de l’Anglais Alan Minter à l’occasion de votre premier championnat du monde en 1980 (5)…

L’ambiance qui entourait ce combat était pourrie. Les supporters londoniens étaient limites. Il y avait plusieurs groupes de skinheads dont les cris étaient sans équivoque !

Beaucoup de boxeurs (Ali, Frazier, Leonard) sont passés par les Jeux olympiques. Pour quelle raison avez vous raté ce rendez-vous ?

Une médaille cela ne sert pas à grand chose lorsque l’on va au supermarché ! Il fallait que je gagne de l’argent. Vite. J’ai été père de famille à 19 ans. Et c’est à cet âge que je suis devenu pro. J’ai touché 40 $ pour mon premier combat. Ce n’était pas terrible, me cela m’a permis de m’acheter de quoi manger. Nous étions en 1973 : il aurait fallu que j’attende trois années de plus pour disputer les Jeux de Montréal. Durant l’intermède, j’ai disputé près de trente combats !

Vous parler toujours avec beaucoup de réticence de votre ultime championnat contre Leonard qui, en dépit des pronostics, vous a finalement battu…

Les juges peuvent m’avoir retiré mon titre, j’estime l’avoir gagné avec mon cœur. Le pire dans cette affaire c’est que les promoteurs de Léonard ne m’ont jamais proposé de revanche. Ca, je ne l’admets pas ! Je n’ai jamais revu la vidéo de ce combat. Si je le faisais, je suis sur que je balancerais une chaise dans l’écran…

Etes-vous toujours impliqué dans le business du cinéma ?

Je n’ai pas encore tiré un trait, même si je n’ai rien fait d’important depuis plusieurs années. J’apprécie de jouer la comédie tant que je ne suis pas obligé de me faire tabasser ! J’ai participé à plusieurs films d’action (6), mais mon meilleur souvenir est d’avoir tourné avec Terence Hill dans “ Cyberflic ”.

Dans l’absolu quel est votre film de boxe préféré ?

“ Cinderella Man ” [“ De l’ombre à la lumière ”] de Ron Howard avec Russel Crowe. C’est l’histoire vraie de James Braddock, champion du monde des lourds pendant la grande dépression. Il y a tout dans ce film : la montée, la chute, la résurrection…

… Et un boxeur romantique à des années lumières de ce que vous êtes vous-même

J’ai changé. Tout le monde change. Cela dit, j’évite les salles de boxe. A cause de l’odeur et de l’ambiance. J’ai peur de replonger. De me lier à un champion ou à un organisateur. La boxe c’est comme une drogue, il faut faire attention...

1/ Sport de combat très en vogue dont les règlements sont beaucoup plus lâches que ceux appliqués en boxe. 2/ Pasquale et Guarino Petronelli ont conseillé Hagler pendant toute sa carrière. Sous les couleurs de l’US Navy, Guarino fut un boxeur correct (23 victoires, 2 défaites, 1 nul). 3/ Le 31 août 1969. 4/Le 13 janvier 1976. 5/ “ Si l’arbitre ne m’avais pas arrêté au 3è round, je l’aurais tué ! ” 6/ Entre autres : “ Indio I ”, “ Indio II ”, “ Night Fear ”.

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Réalisé par Benoît Heimermann à Canasota (Etats-Unis)

Par Jean-Paul Mari

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