CONGO

Les esclaves du monde moderne

Minerais de sang

Un livre de Christophe Boltanski, photos de Patrick Robert

Les esclaves du monde moderne

Qui connaît la cassitérite ? C’est le principal minerai de l’étain. On le trouve partout, dans nos téléphones portables, nos radios, nos télévisions... Mais à quel prix ? Dans ce livre-enquête, cette traque policière sur plusieurs continents, Christophe Boltanski nous révèle l’origine de ces "minerais de sang". Depuis les mines du Nord-Kivu au Congo, où des gamins africains s’enfoncent sous la terre au péril de leur vie jusqu’aux tours de La Défense, où des entreprises mondialisées disent tout ignorer du chemin qu’empruntent les minerais, notre reporter-écrivain a suivi le fil hasardeux, dangereux, qui mène de l’ombre de ces esclaves modernes à la lumière de notre consommation quotidienne. De l’Afrique des guerres oubliées au London Stock Metal Exchange, des usines de Malaisie aux poubelles à ciel ouvert du Ghana, en passant par Bruxelles et Paris, c’est un roman-vrai, tissé d’argent, d’influences obscures, de politique. Le véritable visage du post-colonialisme.

Lire le premier chapitre

Lire le premier chapitre

Chapitre I

Île de Penang, Malaisie, 28 juin 2010

Je posai mes pieds sur un plateau métallique en forme de balance et pressai avec succès un bouton placé à la hauteur de ma poitrine. « C’est pour mesurer votre ESD, votre décharge électrostatique », m’expliqua le business development manager, un Indien prénommé Nathan, qui me servait de guide. Il se pencha pour déchiffrer un cadran. « Vous avez passé le test ! » me félicita-t-il, comme si je venais de décrocher un diplôme. On m’avait fourni une blouse en coton vert fl uo à zip et une paire de chaussures blanches conductrices qui, au contact du sol, produisaient un son ouaté. Avec mon corps neutre, à défaut d’un esprit parfaitement impartial, je pouvais pénétrer dans la salle étanche sans risquer de foudroyer composants ou circuits intégrés. « Des éléments très sensibles, précisa-t-il. On en utilise plus de 25 000. »

L’homme traversa le sas à grandes enjambées, la visite débuta et, comme l’instrument de mesure le laissait prévoir, aucune étincelle ne jaillit. Ni du bout de mes doigts, ni au détour d’une de mes questions. Pas le moindre crépitement. Une première incursion à ampérage nul dans le monde fermé de l’électronique. Rien qu’un ballet silencieux, lent et itératif. Des chaînes d’assemblage surveillées par des ouvriers aux visages impassibles et aux crânes enveloppés de bonnets de chirurgien. Des hommes qui pouvaient être, tout aussi bien, malais, indonésiens, birmans ou vietnamiens, dans cette tour de Babel immaculée ouverte, comme la compétition, à tous les peuples de l’Asie du Sud-Est. « Nous versons à nos opérateurs l’équivalent du salaire minimum en Chine, mais, ici, ils parlent anglais », m’avait expliqué avec fierté, quelques minutes auparavant, le directeur, un Américain, histoire de me démontrer la supériorité de la Malaisie sur sa grande rivale. Ses « opérateurs  » ne paraissaient pas même avoir remarqué mon existence, soumis au rythme des robots qui les encadraient, tout à leurs gestes mille fois répétés sous l’oeil grossissant d’une loupe. Quant à son business développement manager, il me fournit, d’une voix égale, des explications convenues qui semblaient tirées d’un de ces dépliants en papier glacé aperçus à l’entrée et destinés à la clientèle, de grosses firmes européennes spécialisées dans des instruments de haute précision. Peut-être, d’ailleurs, me prenait-il pour un acheteur, voire le rédacteur d’une revue professionnelle, le directeur m’ayant confi é à lui prestement, comme on se débarrasse d’un importun, sans fournir la moindre explication.

Une usine comme celle-là, Penang en comprend des dizaines, bâties à l’identique. Des cubes blancs aux vitres bleutées, bordés de massifs de fl eurs, de palmiers, de bananiers ou d’hibiscus, entassés dans des zones dites « franches » où le secret est la règle. Des enseignes couleur acier qui déclinent toujours les mêmes mots : « Electronic Solutions », « Hockpin Precision Engineering », « Western Digital », « LKT Precision »... Des précisions et des solutions qui ne m’apportaient aucune réponse. Je me sentais pris de vertige. Mon esprit était anesthésié par le léger ronronnement de l’air conditionné, par des considérations techniques que je comprenais à peine, et surtout par l’espace infini qui s’ouvrait devant moi. Une île entière dédiée aux hautes technologies, une Silicon Valley tropicale aux allures de campus. Des kilomètres de hangars, de bureaux, d’immeubles aux formes design, avec partout des brigades de travail en uniforme, un badge à la pochette, qui profitaient de la pause pour fumer une cigarette ou avaler un morceau. Des trottoirs transformés en cantine où des nouilles livides s’agitaient dans de grands woks. Des pancartes « On recherche technicien, agent de surface…  », qui servaient de bureau d’embauche. Des milliers d’employés fi lant, à califourchon sur leurs motocyclettes pétaradantes de marques indiennes ou chinoises, à travers des avenues aérées, avec au loin, en toile de fond, une mer étale sillonnée par des bateaux en partance ou sur le point d’accoster. Et enfin, au milieu de toute cette agitation, de ce mouvement perpétuel réglé comme une horloge, des sociétés de gardiennage, des caméras de vidéosurveillance, des murs, des grilles, des portes actionnées par des cartes magnétiques, des fenêtres opaques, des laboratoires impénétrables. Comment allais-je réussir à rattacher le minerai que je traquais depuis des mois, couvert de sang et de sueur, extrait d’une région plongée dans une guerre sans fi n, à cet univers en gants blancs, feutré, carré, aseptisé, à hygrométrie basse et température constante, qui ignore soigneusement la touffeur de la mousson, les fracas du monde et les principes du Bureau international du travail ?

Et puis, soudain, un petit éclair se produisit, un bref moment d’excitation à la vue d’une machine de marque suisse allemande, aussi hermétique qu’un caisson à oxygène pour star hollywoodienne. Notant enfi n chez moi une curiosité non feinte, Nathan s’empressa de me la présenter. Son appellation technique ? Un « four de brasage tendre par refusion ». Une sorte de grille-pain géant. Au sortir de l’appareil, des plaques tombaient toutes chaudes d’un tapis roulant dans un panier. Sur la surface en résine vert émeraude, on pouvait apercevoir d’infimes pièces parallélépipédiques ou tubulaires. Des centaines de têtes d’épingle ou de rectangles de différentes tailles. Une ville miniature faite de puces, condensateurs, électrodes, résistances et autres diodes. Pour permettre au courant de circuler entre ces diff érents éléments, on avait gravé ou poinçonné sur le support plastifié un dédale de rues, tout un réseau urbanistique, une suite de carrefours, tournants, bretelles, ronds-points. Avec, en guise de bitume, autour de chaque édifice, des taches blanches que l’on imaginait toutes rôties, encore fondantes, après leur passage sous les réflecteurs. Des larmes d’argent qui brillaient sous l’âpre lumière des néons scialytiques. De l’étain. Du meilleur, qualité Premium grade, pur à 99,99 %. Un métal dense, bon conducteur, facile à fondre, idéal pour faire la jointure entre les composants et les connexions, les pâtés de maisons et les pistes. On le repère aisément à son mélange de lourdeur et de clinquant. Après avoir été suivi à la trace durant près de 8 400 kilomètres, par-delà la forêt équatoriale, les montagnes volcaniques, la savane et l’océan Indien, il se montrait enfin sous sa forme ultime et étincelante. En points de soudure sur une carte électronique.

Mais, était-ce le bon ? Provenait-il des amas de pierrailles aperçus une semaine auparavant de l’autre côté du chenal qui sépare l’île du continent, dans une vieille fonderie d’étain, la dernière de Malaisie, à deux pas du terminal du ferry ? Une roche, entreposée dans un hangar poussiéreux de la ville ouvrière de Butterworth, que j’avais cru aussitôt reconnaître à ses reflets rouge-brun, son aspect chaotique et rugueux, tout juste délivrée de sa gangue terreuse. Alors que pour les autres monticules, le pays d’origine était nommé, on s’était contenté d’écrire à la craie blanche, sur une planche en ardoise, « Africa », sans autre précision, comme si on avait voulu cacher sa provenance exacte. Oubliés dans un coin sombre, les fûts qui avaient servi à transporter le minerai ne laissaient subsister, quant à eux, aucun doute sur leur point de départ. On les avait percés par le haut, comme des boîtes de conserve. « République démocratique du Congo. Ministère des Mines. Centre d’évaluation, d’expertise et de certification », indiquaient les bordereaux collés sur leur tôle cabossée. Dans un élan patriotique, l’expéditeur les avait même peints aux couleurs nationales congolaises, avec la bande rouge sur un fond bleu frappé d’un soleil jaune. Diffi cile d’être moins discret. Je savais que la matière partait dans l’industrie électronique, une fois débarrassée de ses impuretés, de ses aspérités, de son passé encombrant, une fois moulée en lingots et rendue lumineuse, comme si elle sortait de Fort Knox, comme lavée, blanchie de ses crimes. L’un des responsables de la fonderie me l’avait confi rmé : « Son principal usage aujourd’hui, c’est la soudure. » Après son long périple, elle n’avait plus beaucoup de chemin à faire pour atteindre sa dernière étape et accomplir sa destinée. Il lui suffi sait de traverser le pont, longtemps considéré comme le plus long d’Asie du Sud-Est, qui relie l’île à la péninsule. Mais pour fi nir dans quels parallélépipèdes blancs de la Penang Free Industrial Zone ? À peine retrouvée, la voilà qui disparaissait dans une nouvelle jungle, tout aussi impénétrable que celle d’où elle avait été extraite. « Et cet étain ? Où a-t-il été raffi né ? En Malaisie ? » J’avais pris mon ton le plus anodin, le moins empreint de soupçon. La réponse du business development manager indien tomba avec la précision d’un test de décharge électrostatique  : « Non, il ne vient pas d’ici, répliqua-t-il d’un ton sans appel. D’où ? Je l’ignore. »

Le bain de vapeur qui m’enveloppa, sitôt dehors, me fi t regretter l’espace clos, mais climatisé, des ateliers de montage. Georgetown, la capitale de Penang, vit éternellement dans une brume à la fois diaphane et lourde comme du plomb fondu. Dans cet ancien comptoir colonial anglais au charme désuet, tout se liquéfie : les murs pastel et pourrissants des vieilles maisons de thé, les touristes, que l’on croise aff alés à l’arrière des rickshaws, bouillis par la chaleur, les joueurs de mah-jong, allongés le long du trottoir, qui ont tout juste la force de faire claquer leurs jetons sur le plateau de bois. Tout un kitsch oriental qui dégage une odeur d’humidité ou des relents de moisi, suivant l’heure de la journée. Un décor délavé, soigneusement entretenu par une ville classée depuis peu patrimoine de l’humanité, à coups de lampions de papier accrochés aux frontons des maisons, de petits autels éclairés par des bougies, de bâtons d’encens, de colliers de fl eurs et de portes vernissées. Sharanjit était encore détrempé par sa course sous des trombes d’eau. « Il n’y a plus de saisons », maugréat- il, avant d’incriminer le « réchauffement global ». Journaliste, il dirigeait la rédaction locale du New Straits Times, un quotidien de tendance plutôt gouvernementale. Sortie du pantalon, sa chemise de coton, déjà froissée, dégoulinait. Il portait des lunettes noires et un bracelet métallique gris au bras gauche, signe de son appartenance à la communauté sikh. Nous avions trouvé refuge dans une gargote chinoise, une grande salle à claire-voie, qu’aucune cloison ne protégeait des intempéries, à l’angle de Queen et de Church Street. La pluie venait battre sur nos assiettes remplies de riz et de poulet à la sauce de soja. Je lui expliquai mon intention de reconstituer la chaîne de l’étain, d’identifier chacune de ses boucles, de suivre le métal depuis sa source jusqu’à son utilisation fi nale. Ma quête le laissait de marbre. « De l’étain, vous dites ? » Il se souvenait des mines, autrefois nombreuses dans le pays, mais qui avaient presque toutes fermé dans les années 80. Une histoire révolue, appartenant à un autre siècle, quasiment oubliée, comme le charbon en Lorraine. Il ignorait l’importance du métal pour l’industrie électronique. Pour tout dire, il ne voyait pas trop l’intérêt du sujet et encore moins comment le traiter. Il me parla de la zone franche, de sa main-d’oeuvre surtout féminine, « des immigrantes pour la plupart », de l’impossibilité d’y faire grève ou d’adhérer à un syndicat, des salaires de misère qui s’y pratiquaient, entre 500 et 800 ringgits malaisiens, l’équivalent de 100 à 180 euros par mois.

« Avec de telles sommes, vous pouvez à peine payer votre loyer. » Il devait trouver étrange mon obsession pour un vulgaire métal. La prenait-il pour un hobby ou me prêtait-il des visées plus mercantiles ou plus sombres, une espèce d’espionnage industriel ? Pour justifier ma démarche, je fus contraint de convoquer tous les morts et tous les monstres de l’est du Congo, je dus évoquer les massacres de masse, les viols, la guerre qui y faisait rage depuis quinze ans, l’argent tiré du pillage des minerais qui servait à acheter des armes et à galvaniser les troupes. Je lui dis que la carte des ressources naturelles correspondait à celle des groupes armés. À chaque bande, sa mine, son business, ses esclaves, ses taxes, ses barrages et sa substance inconnue au nom dérivé d’une divinité grecque ou romaine. Tantale, colombite, or, diamants, wolfram, niobium… Et surtout, depuis quelques années, la cassitérite, le principal minerai de l’étain. Je lui racontai avoir traqué cette matière depuis l’un de ses plus gros gisements, au fond de la jungle, dans l’est du Congo, jusqu’ici, aux portes de la Malaisie. Toujours sceptique, Sharanjit me dit qu’il en parlerait à un ami, un ingénieur, mais il ne savait pas si cela allait donner quelque chose. Une sonnerie fi t vibrer son portable sur la table en formica. Les pluies torrentielles venaient de provoquer un glissement de terrain, à deux pas de là, plusieurs maisons avaient été emportées. Sharanjit devait regagner au plus vite sa rédaction. La nouvelle ferait, le jour d’après, la couverture de l’édition locale du New Straits Times.

À Penang, tout finit par s’écrouler, espoirs et certitudes compris. Ce que j’avais pris pour l’aboutissement d’un long voyage se révélait n’être qu’une étape. Au contact de la mousson, l’étain s’était dilué, distillé. On l’avait dispersé en un milliard de gouttelettes, dissimulé dans des engins compliqués, sous des coquilles hermétiquement scellées, en quantité si infi me qu’on avait parfois oublié jusqu’à sa présence. Quand il n’était qu’un morceau de roche, à la valeur incertaine, des gangs armés, des seigneurs de la guerre se battaient pour lui. Recouvert de glaise, tout juste sorti des entrailles de la terre, il provoquait des tueries. À peine transformé en métal, au moment même où il atteignait son prix le plus élevé à la Bourse de Londres, il devenait négligeable aux yeux de ses nouveaux détenteurs. Comme si, après avoir été chargé de désirs, de fantasmes, de rêves de puissance et de richesse, il avait brutalement perdu tout attrait, une fois rendu à sa froide nudité. Quel poids représente-t-il, dans un portable ou une console de jeu ? Quelques grammes, tout au plus, un chiff re insignifiant. Qu’importe, même, son prix. Que valent cinq ou dix centimes par rapport au coût total de la machine ? Il ne pèse rien et il est omniprésent. PC, MP3, cellulaires, PlayStation, caméra digitale, décodeurs, radio, hi-fi , scanners, imprimantes, voitures, avions, tout ce qui comporte de l’électronique, toute notre modernité en contient une trace. Rien que sur le lit de fer de ma minuscule chambre d’hôtel, coincé entre le lavabo et une fenêtre rendue aveugle par la poussière, j’avais extirpé de mon sac deux téléphones, dont un vieux boîtier gris terne, acheté en Géorgie et qui acceptait toutes les cartes Sim de la planète, un appareil photonumérique et un ordinateur por- tatif. Soit pas moins de quatre instruments, avec leurs chargeurs, leurs câbles noirs ; deux ou trois de trop, sans doute, mais dont j’aurais eu du mal à me passer, à cause du sentiment rassurant qu’ils me procuraient d’être ainsi connecté au reste du monde. Et, sur l’un d’entre eux, une inscription – « Made in Japan » – qui ne signifi ait pas grand-chose, vu qu’il renfermait, en toute probabilité, des éléments produits dans dix pays différents. Sans compter un vieux poste de télévision, suspendu au mur, qui diffusait une image crachotante, et, sur la table en bois, une télécommande encrassée. L’étain est partout.

Le long de la côte, à la sortie nord de Georgetown, la mer et le ciel, soudés au point de se confondre, fi gés comme une plaque d’huile, avaient pris sa couleur argentée. Mister Singh faisait face à la muraille aqueuse, à ses deux tranches grises posées l’une sur l’autre. Assis dans un fauteuil en rotin, il observait, entre les barreaux de la balustrade, un gecko, lézard aux dimensions préhistoriques, glissant sur l’eau immobile, à proximité du rivage. La véranda, toute en bois sombre, résonnait du tintement des glaçons dans les verres. Mister Singh, la cinquantaine, une paire de moustaches en losange, passait, comme tous les dimanches, la journée avec sa famille, au Penang Swimming Club, un legs des Anglais bâti juste avant l’indépendance. Pendant que ses enfants nageaient dans la piscine olympique, il buvait une Tiger, la bière de Singapour, sous un ventilateur en acajou qui brassait un air tiède et quelques rêves coloniaux défunts. C’était un vieux camarade de Sharanjit, avec qui il partageait, comme son patronyme l’indiquait, les mêmes origines sikhs. Ingénieur de formation, il effectuait depuis quinze ans des contrôles de qualité pour une multinationale américaine. « Si je laisse passer le moindre défaut, tout retombe sur mes épaules et on me vire. Oui, le job est stressant, fi t-il en souriant. C’est pour ça que j’ai des cheveux blancs. » Du fait de ses fonctions, il connaissait parfaitement l’ensemble de la filière électronique malaisienne. Pour les besoins de la démonstration, il avait apporté un modèle de circuit imprimé. Il pointa son doigt sur des carrés minuscules : « Le composant a été placé sur la plaquette en silicone. Vous voyez ses pattes, ses terminaisons métalliques ? Elles sont reliées à des fils de cuivre qui forment une sorte de squelette. Au contact de l’air, le cuivre s’oxyde et perd sa conductivité. Pour le protéger, on l’a recouvert d’étain, le plus souvent par électrolyse. C’est un processus très délicat. Il ne faut pas que l’étamage soit trop mince ou trop épais, sous peine de craqueler. La machine qui fabrique cette puce peut, en douze heures, en produire 500 000 unités et consommer l’équivalent d’un lingot d’étain, soit 24 kilos. »

Quelques années plus tôt, on utilisait un alliage composé de 60 % d’étain et de 40 % de plomb. Ce dernier avait l’avantage de fondre à une température très basse, d’être ductile et surtout peu onéreux. Tout avait changé avec l’entrée en vigueur, le 1er juillet 2006, d’une directive européenne désignée par une étrange succession de capitales et de minuscule, RoHS. Un acronyme imprononçable correspondant à une formule qui ne peut avoir germé que dans un esprit bureaucratique et dont chaque terme avait dû faire l’objet de négociations acharnées entre eurocrates et industriels : Restriction of the use of certain Hazardous Substances in electrical and electronic equipment. En français, cela donne : « Restriction apportée à l’usage de certaines substances dangereuses dans les équipements électriques et électroniques ». Six matières hautement toxiques étaient visées : le mercure, le cadmium, le chrome hexavalent, les polybromobiphényles (PBB) et polybromodiphényléthers (PBDE), deux produits destinés à rendre les matières plastiques moins infl ammables, et, surtout, le plomb. À partir de la date butoir, tous ces poisons devaient avoir quasiment disparu des appareils ménagers, équipements informatiques ou de télécommunication, outils électriques ou électroniques, jouets et distributeurs automatiques. Une révolution, lentement suivie par le reste du monde. La Californie, le Japon ont très vite adopté des réglementations semblables. Exit le plomb dans les points de soudure des circuits imprimés. Depuis, le prix de l’étain avait plus que triplé. En 2008, il s’échangeait autour de 10 000 dollars la tonne. Deux ans plus tard, il atteint les 18 000 dollars au London Metal Exchange. En avril 2011, il culmine à 33 100 dollars. Son cours est dopé par les nouvelles normes environnementales et, surtout, par cette fameuse loi de Moore, du nom de l’un des fondateurs d’Intel, qui prévoit le doublement tous les cinq ans du volume de données susceptibles de tenir dans une carte mémoire. Soumis à cette croissance exponentielle, logiciels, ordinateurs et les milliers d’éléments qui les composent se renouvellent à un rythme effréné, sans équivalent dans l’histoire humaine.

On croyait les métaux condamnés par le progrès, promis à la casse, comme de vieilles usines couvertes de suie. Les voilà de nouveau élevés au rang de denrées stratégiques, de valeurs refuges, de moteur de la croissance. Les nouvelles technologies ne peuvent pas s’en passer. Elles en consomment de plus en plus, au risque d’épuiser rapidement les réserves existantes. Les grandes nations, Chine en tête, se disputent les moindres gisements et commencent à constituer des stocks. Après deux siècles dominés par la terre et le feu, on nous avait annoncé le règne de l’air et de l’eau. De l’immatériel, du rêve, de la fluidité. C’est la revanche du pondéreux sur le virtuel. Sans gallium, cobalt, antimoine, tungstène, tantale, indium, nickel, rhodium et bien d’autres corps simples aux noms compliqués, pas d’imageries médicales, de superalliages, de puces, de transistors, d’écrans à cristaux liquides, de cellules photovoltaïques, de catalyseurs… Et sans étain, pas de connexions, donc pas d’électronique. Je demandai à Mister Singh s’il pouvait m’aider à reprendre le cours de mon enquête, quelle pouvait être l’étape suivante, à quelle porte il fallait frap- per ? Il me conseilla de voir du côté des fabricants de soudure, il en connaissait au moins cinq dans la région, dont une société nippone, à une trentaine de kilomètres plus au sud. « Vous pouvez essayer de les voir, mais les Japonais ne disent jamais rien. » Certains d’entre eux n’étaient que des intermédiaires. Ils se contentaient de revendre l’étain à des industriels plus spécialisés qui adaptaient l’alliage et la conformation de la soudure aux besoins du client. Leurs acquéreurs produisaient des composants ou assemblaient des cartes électroniques. Ils travaillaient eux-mêmes pour d’autres sous-traitants, et ainsi de suite. Une cohorte sans fi n d’anneaux entrelacés se déroulait devant moi. Le nombre de ses maillons ne cessait de grossir. Tout était disséqué, coupé en morceaux de plus en plus petits, dispersé d’un bout à l’autre de la planète, en fonction de la valeur ajoutée au produit, du degré de compétence nécessaire à sa fabrication et du coût local de la main-d’oeuvre. Loin, très loin, en bout de chaîne, on trouvait bien sûr les grandes marques, celles que tout le monde connaît. « Motorola, Hitachi, Sony, Panasonic, Siemens, Bosch… Elles sont presque toutes présentes, ici, dans la zone franche », expliquait Mister Singh. Mais réduites à l’état de coquilles à moitié vides, débarrassées de la plupart de leurs activités productives, de toutes ces usines lourdes et encombrantes, de leurs armées de travailleurs, de leurs machines outils menacées d’obsolescence. Dans les années 80, ces entreprises concevaient et créaient sous leur toit presque tout ce dont elles avaient besoin : puces, logiciels, disques durs, modems, écrans, boîtiers... Près de vingt ans plus tard, les trois quarts de la production électronique dans le monde avaient été externalisés, exilés dans des contrées lointaines, confiés à d’autres, plus petits, à des centaines de fournisseurs diff érents, interchangeables, qui s’étaient dépêchés de déléguer, à leur tour, une partie de leurs tâches ingrates à plus vulnérables et plus corvéables qu’eux. Mister Singh promit de se renseigner. Une semaine après mon retour à Paris, je trouvai un mail de lui plutôt elliptique avec, en document attaché, les coordonnées de deux fabricants de soudure installés en Malaisie.

Nos téléphones cellulaires, nos caméras, nos ordinateurs, font partie de nous. Ils sont nos prothèses, ils prolongent nos sens, nos organes, ils remplacent l’ouïe, le toucher, la vue, la voix, la mémoire… Ils consignent, tels des fi chiers de police, nos secrets les plus intimes, amours, doutes, peurs, trahisons. Ils nous servent de lucarne sur le monde, de lien avec nos semblables, ils nous rapprochent des autres pour mieux nous isoler, ils ont su se rendre indispensables et nous accompagnent presque partout, ils sont nos prisons, nos cages portatives. Quand nous souhaitons obtenir quelque chose d’eux, nous les effl eurons, nous caressons leurs écrans avec le pouce et l’index comme s’il fallait les amadouer. Lorsqu’ils se bloquent ou se brouillent, on leur prête les pouvoirs magiques d’un talisman. Aux adultes que nous sommes, ils tiennent lieu d’objets transitionnels, de doudous, de gros nounours. On finirait presque par leur parler, par les bercer, les habiller, les affubler d’un petit nom. Quoi de plus naturel que d’ôter leurs effets après les avoir parés de tant de vertus, de les démonter, de chercher à savoir de quoi ils sont faits ? De percer, à notre tour, les mystères qu’ils renferment ? De raconter leur histoire puisqu’ils connaissent la nôtre ? De découvrir le sort de ceux qui ont concouru à les produire ? Tous les humains qui ont mis dans ces objets une portion d’eux-mêmes et avec qui nous sommes désormais unis par un pacte de métal. Et, surtout, les premiers d’entre eux, les chasseurs de minerai, qui ne sont recensés par personne, qui ne fi gurent dans aucune comptabilité. Des hommes qui ne prétendent même pas au statut de mineurs, cette aristocratie ouvrière. Un tel qualificatif supposerait des forages, des géologues, des monte-charges, une organisation, alors qu’ils ne sont que des creuseurs aux mains nues, condamnés aux oubliettes, des taupes enrôlées de force dans un conflit sans fin.

Pour s’y retrouver, dans l’est du Congo, les guerres, on les numérote : la première entre 1996 et 1997, la deuxième entre 1998 et 2003, la troisième en 2006, la quatrième en 2008. Depuis janvier 2009, on préfère parler d’« opérations », gratifiées de noms swahilis, tous plus pacifiques les uns que les autres, mais aux effets toujours aussi meurtriers. Quels que soient leurs noms de code ou leurs matricules, elles n’intéressent guère les médias occidentaux. Elles suscitent une attention de plus en plus rare, même lors d’un massacre ou d’un bref sursaut d’indignation des grandes puissances. Une ONG, International Rescue Committee (IRC), a voulu évaluer le nombre total de victimes qu’elles ont provoquées. En additionnant les civils et les militaires tués lors des combats, les décès consécutifs à la famine, au manque de soins ou à la maladie, et le défi cit des naissances, l’association est arrivée à 5 millions de morts. Un chiffre énorme, évidemment imprécis et contesté, mais qui donne la mesure de la tragédie. Pourquoi ces pertes ne comptent-elles pas ou si peu ? Est-ce l’eff et d’une lassitude due à la récurrence du conflit, à sa longévité exceptionnelle ? Ou d’une méconnaissance ? De la difficulté d’appréhender cette orgie de violence, d’identifier les coupables, de dissocier les adversaires sur cet immense champ de bataille, sans ligne de front, sans véritables armées, où s’entremêlent des bandes, des États voisins, des communautés traditionnelles, des intérêts politiques et financiers ? Ou est-ce dû à la faible retombée, en apparence du moins, de toute cette horreur sur la marche du monde ? De son éloignement de toute route commerciale, de tout lieu considéré comme stratégique ?

Faute d’éclaircissements, le grand public n’y comprend rien ou finit par adhérer à des explications essentialistes qui attribuent la cause du mal à on ne sait quelle « malédiction » africaine, à d’inextricables haines séculaires. La fureur destructrice qui frappe cette partie de la planète a, bien sûr, de multiples causes : la surpopulation rurale, les conflits fonciers, la manipulation par les gouvernants successifs des identités tribales et ethniques, un État à la fois prédateur et défaillant, les contrecoups du génocide des Tutsis au Rwanda voisin. Mais, avec le temps, les vieilles querelles ont fi ni par s’embrouiller. Dans la région des Grands Lacs, la guerre est la continuation de l’économie par d’autres moyens. Elle « s’autofinance », comme a pu dire, avec cynisme, l’un de ses bénéficiaires, le président rwandais Paul Kagamé. Elle vit de cueillette, de rapines. Elle se nourrit d’arbres vendus sous forme de charbon de bois, de bêtes sauvages réduites en viande de boucherie, de chanvre et, surtout, des ressources du sous sol. Des monticules de minerais rares ou précieux. Les combattants sont devenus des entrepreneurs. Ils peuvent nouer des alliances avec leurs pires ennemis, si la bonne marche des aff aires l’impose. Leurs offensives obéissent à des business plans. Leurs scissions cachent des différends commerciaux. Leurs victoires se mesurent en tonnes extraites, non en mètres carrés conquis. Ce n’est pas la première fois que l’on tue en Afrique pour ses richesses naturelles. Dans la province du Katanga, au Sierra Leone, au Liberia, en Angola, par-delà les grands discours, l’enjeu était le même. Du cuivre, de l’or, des diamants, du pétrole. Mais jamais, depuis les indépendances, la cupidité de quelques uns n’a eu un coût humain si élevé. Les affrontements se poursuivent parce que les belligérants en profitent tous, à des degrés divers. Le grand jeu du gagnant gagnant, de la réussite à tous les coups. Les vaincus ? Toujours les mêmes : civils, vieillards, femmes, enfants. Des régions entières emportées dans ce que Joseph Conrad appelait déjà, quand le roi Léopold et ses compagnies concessionnaires dépeçaient le bassin du Congo, « la ronde de la mort et du négoce ». Une carmagnole funèbre.

J’avais décidé de me laisser entraîner dans ce tourbillon, d’accompagner la roche dans son long voyage, de la prendre en filature, comme une délinquante, d’assister à ses épreuves successives, d’épier chacune de ses métamorphoses, jusqu’à sa disparition dans des appareils électroniques, nos nouveaux objets de culte. Les circuits imprimés ont quelque chose de totémique. Avec leurs surfaces hérissées d’aiguilles, ils évoquent des rites sacrificiels, des figures de douleurs, ils rappellent les fétiches à clous du Congo, ces statues entaillées par des centaines de tiges de métal, qui donnent le frisson. L’une d’elles était exhibée, devant un hôtel fréquenté par les humanitaires et les diplomates à Goma, sur les bords du lac Kivu ; un exemplaire particulièrement eff rayant avec sa taille d’enfant, son corps transpercé de toutes parts, ses yeux béants. Cette divinité, dit-on, rend la justice. Elle consigne promesses et serments, puis punit ceux qui y contreviennent. Les clous plantés dans le bois fi xent les griefs et activent les châtiments, la mort, le plus souvent. À chaque pointe correspond une souffrance. Je n’étais pas le premier à vouloir rattacher les minerais de sang aux symboles de notre modernité, le coeur des ténèbres à la lumière des étals. Quelle est la contrepartie de la mondialisation ? Bien avant l’émergence d’un village global, la question hantait déjà les Lumières. « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », dit l’esclave de Surinam à Candide pour expliquer son état horrible, ses haillons, sa jambe gauche et sa main droite amputées. Et aujourd’hui, à quel prix parlons-nous au téléphone, consultons-nous Internet ou photographions-nous les êtres qui nous sont chers ? Des associations humanitaires ont tenté d’établir le lien entre cette guerre africaine et l’électronique, mais en effectuant le trajet inverse, en commençant par la fi n, par les grandes marques. Elles leur ont demandé, par courrier, de certifier que les substances qu’elles utilisent dans leurs appareils ne servent pas à financer des groupes armés. Les multinationales ont simplement répondu ignorer la source de leurs métaux. Dans la longue chaîne de la sous-traitance, elles ont prétendu être capables de remonter deux strates en arrière, aux fournisseurs de leurs fournisseurs, pas au-delà. Pourquoi auraient elles cherché à aller plus loin ? Savoir, c’est assumer. Toute la logique de l’externalisation consiste à rejeter les problèmes et les responsabilités sur les autres.

À la fin du dix-neuvième siècle, des écrivains, Mark Twain, Conan Doyle, Joseph Conrad, Anatole France, des prélats, tel l’archevêque de Cantorbéry, le magnat de la presse William Randolph Hearst, lancèrent à propos du Congo la première grande campagne humanitaire internationale. Ils organisèrent des milliers de conférences, ils haranguèrent les foules en Angleterre, aux États-Unis, sur le Vieux Continent, et signèrent un nombre plus grand encore d’articles de presse enflammés. Pendant des années, ils dénoncèrent inlassablement les terribles exactions commises, au nom et surtout au profit du roi des Belges, Léopold II, dans ce qui était alors sa propriété personnelle, « l’État indépendant du Congo ». Le travail forcé, instauré par les compagnies concessionnaires, pour obliger les populations à collecter d’abord l’ivoire, puis le caoutchouc, les meurtres de masse perpétrés par les milices ou la « Force publique », les mains, les pénis sectionnés, les coups de chicote, ce fouet en peau d’hippopotame qui laisse des cicatrices permanentes, les villages incendiés, les pillages. L’indignation fut telle que Léopold dut renoncer à sa terre à butins. En 1908, il en confia avec regret l’administration à l’État belge.

Un siècle plus tard, les atrocités commises dans la région des Grands Lacs ne suscitent plus de vastes mouvements de protestation, sans doute parce qu’elles n’ont pas de coupables aisément identifi ables, à part un ou deux obscurs seigneurs de la guerre, jugés par la Cour pénale internationale de La Haye, dans l’indiff érence médiatique. Comment désigner l’auteur d’un crime quand il revêt tant de masques successifs, comme ces poupées gigognes emboîtées les unes dans les autres ? Lorsqu’il se confond avec des centaines de milices aux sigles fantaisistes et une longue suite de commanditaires anonymes ? Sur qui pointer une responsabilité dès lors qu’elle a été fragmentée, diluée, externalisée à l’infini ? Et si le sillage d’un minerai permettait de remonter une piste que chacun s’est employé à brouiller ? S’il suffi sait de suivre les cailloux minuscules, les scories, tombés sur sa route, pour donner des noms, des visages à un confl it oublié, pour le rendre un peu plus intelligible, surtout, pour le relier au reste du monde ?

L’étain pouvait me servir de pendule, de guide pour mieux comprendre un système économique devenu insaisissable. Il allait peut-être me permettre de remonter à sa source, de détecter ses maux. Il suffi sait de le laisser osciller au bout de son fi l. Il me montrerait la voie. L’idée de partir ainsi à l’aveuglette, de serpenter le long d’un chemin, pas à pas, sans savoir où il menait, me plaisait. J’ai toujours préféré les lents déplacements à travers des mers ou des territoires aux grands sauts en avion. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est franchir des frontières, traverser des no man’s land, voir le paysage, la végétation, la nature des roches, l’architecture, le climat se modifier progressivement. Un goût qui me vient de ma grand-mère paternelle. Frappée par la polio, durant ses études de médecine, et souffrant de ne plus pouvoir marcher seule, sans la main d’un de ses enfants, cette femme minuscule et débordante d’énergie adorait voyager et prendre ainsi sa revanche sur une maladie censée la condamner à l’immobilité. Elle était comme la pierre que je poursuivais, inerte et pourtant toujours en mouvement. Elle défiait les lois de la pesanteur en parcourant des milliers de kilomètres en voiture, un habitacle qu’elle quittait le moins possible. Pour elle qui refusait de porter des béquilles ou d’exhiber un quelconque signe d’invalidité, c’était sa caravane, sa chaise roulante, ses jambes retrouvées.

Afin de lui éviter la fatigue ou plutôt l’humiliation d’avoir à gravir un escalier et arpenter des couloirs jusqu’à une chambre d’hôtel, nous passions nos jours et nos nuits dans une vieille Volvo rouge à la carrosserie carrée. Elle dormait, au hasard des parkings, assise à l’avant. Elle ne cherchait pas à visiter des musées ou des sites touristiques. Son but était moins de découvrir des contrées lointaines ou exotiques que de couvrir des distances les plus longues possible dans sa carapace de métal et de planter de nouvelles épingles sur sa mappemonde intérieure.

................................

Copyright Éditions Grasset

Se procurer le livre :

Editeur : Grasset (4 janvier 2012) Collection : Documents Français

Broché : 352 pages

Christophe Boltanski est grand reporter au Nouvel Observateur. Il est l’auteur chez Grasset des Sept vies de Yasser Arafat avec Jihan El-Tari (1997) et de Chirac d’Arabie avec Eric Aeschimann (2006).

Par Jean-Paul Mari

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


CONGO