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"J’ai été avec le Diable..."

Mineurs Chili : l’enfer après l’enfer

Depuis leur sauvetage, « les 33 » de San José sont submergés par la gloire, les cadeaux et les offres de contrats mirifiques. Mais les cauchemars continuent...

C’est Mario Sepulveda, 39 ans, le deuxième mineur libéré, qui le dit simplement : « J’ai été avec Dieu, et avec le diable. » Dieu les a sauvés, merci. Son travail est terminé. Reste la rencontre avec « le diable ». Mario Sepulveda sait de quoi il parle. Avec les 32 autres mineurs, ses frères de calvaire, son monde s’est effondré sur lui en une fraction de seconde. Ecrasé par une montagne de granit haute de 700 mètres. Une tombe noire à l’échelle des enfers.

Au fond, la noirceur des galeries, une chaleur de 36 °C, et l’humidité, 90% d’eau dans l’air. Sans aucun contact avec le monde des vivants en surface pendant dix-sept jours. Ils sont sales et puants, meurent de faim, crèvent de soif, dégoulinent de sueur et de peur, promis à l’état de cadavres.

Dans cette nuit éternelle, chaque mineur écoute la mine, l’entend « craquer », comme si elle annonçait l’apocalypse finale. Aucun humain n’a le droit de voir la mort en face. Pas la simple vue d’un corps ou celle d’un cercueil, mais bien l’horreur absolue, le contact charnel avec le néant de la mort. Voilà « le diable » dont parle Mario Sepulveda. Et que tous les autres mineurs, « les 33 », ont rencontré. « Une situation inhumaine », dit encore Mario. Inhumaine parce qu’ils se croyaient seuls, abandonnés par les hommes, à 700 mètres de profondeur, si loin du ciel et si près des enfers, réduits à l’état de vers que la terre se promettait d’avaler.

Soudain, au bout de dix-sept jours de sépulcre, brutalement, le miracle. Les morts-vivants redeviennent des mineurs rescapés. Ils sont toujours prisonniers à l’intérieur de la mine, mais déjà sacrés héros universels. Tout ce qui touche la mine de San José fait de l’or. En chute libre dans les sondages, le président du Chili regagne immédiatement 10 points de popularité, les télévisions font exploser leur score d’audience, des vedettes nationales se font photographier près du puits, le pape envoie des chapelets bénis et de grands joueurs de football offrent des maillots dédicacés.

Quand ils sortent enfin, sous l’oeil de 2 000 journalistes, les 33 ne sont plus des mineurs de San José du désert d’Atacama, durs à la tâche, souvent malades et alcooliques, esquintant leur santé douze heures par jour, fourmis oubliées d’une mine dangereuse. Les héros sont sacrés figures emblématiques nationales. Oublié l’assassinat d’Allende, la dictature de Pinochet et le récent tremblement de terre ! Regardez ! Voilà la nouvelle image du Chili.

Vivre au quotidien

Dehors, la lumière les aveugle. Sous le feu des projecteurs, ils sont submergés par la gloire, les cadeaux et les contrats mirifiques. Un milliardaire excentrique leur assure 10 000 dollars chacun ; une compagnie minière grecque leur paie une semaine dans les îles de leur choix, et Taïwan leur offre un séjour ; Manchester United et le Real Madrid les invitent à leur match ; Steve Jobs se fend d’un iPod ; un mineur fan d’Elvis Presley est invité à Graceland, l’ancienne résidence du King... Sans compter les télés qui proposent 5 000 dollars pour une interview exclusive !

« S’il vous plaît, ne nous traitez pas comme des artistes ! » implore en vain Mario Sepulveda. « Nous sommes juste des gens ordinaires qui ont survécu », insiste un autre mineur, Victor Segovia. Il se trompe. Un survivant n’est plus un homme comme les autres. Et leur vie ne sera plus jamais comme avant, disent les psychiatres. Déjà, on note les premiers symptômes de traumatisme psychique.

De retour chez eux, certains, pâles comme la mort, regard perdu dans le vide, s’enferment, silencieux, en boudant la grande fête et le feu d’artifice donnés en leur honneur. D’autres, comme Victor Segovia, marchent comme des automates, sans réaction, plongés dans une profonde tristesse. D’autres se réveillent la nuit, terrorisés par l’obscurité qui les étouffe, la mine qui craque toujours dans leurs cauchemars. Bientôt, à l’image des soldats de retour de guerre, ils connaîtront les effets du syndrome de névrose traumatique : mutisme, crises d’angoisse, cauchemars, effrayants flash-back, violence, divorce, alcool, dépression et tentation du suicide.

Dans quelques mois, une fois les projecteurs éteints, eux et leurs familles devront se réhabituer à vivre au quotidien : « Je veux continuer à être traité comme Mario Antonio Sepulveda, travailleur et mineur », supplie en vain le survivant. Aujourd’hui, aucun mineur n’accepte d’évoquer les dix-sept jours maudits où ils étaient « morts ». Les 33 ont même établi entre eux un pacte du silence, jurant de ne pas parler, de ne rien écrire, si ce n’est ensemble, comme quand ils étaient « là-bas », au fond.

Mais déjà les premières tensions sont apparues entre les leaders les plus charismatiques, les plus célèbres. Si dans six mois ou un an l’argent, les rivalités, les blessures font exploser ce grand corps malade, chaque survivant de San José se retrouvera seul, la nuit, à écouter craquer la mine. Et il saura alors que l’homme ne revient jamais indemne des enfers.

Jean-Paul Mari

Lire le reportage sur la mine dans le désert d’Atacama : "La malédiction de San José"

Par Jean-Paul Mari

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