FRANCE , IRAN juin 2007

Mahyar Monshipour, boxeur-citoyen

Mon dernier combat

Six fois champion du monde, l’ancien gamin de Téhéran, devenu l’icône de l’intégration à la française, raccroche les gants. Pour son ultime match, Jean-Paul Mari s’est glissé, le temps du combat, dans la peau du boxeur

« Mon premier round est le début de la fin du monde. Il y a une seconde encore, j’étais Mahyar Monshipour, 30 ans, 1,64 mètre, 54 kilos, six fois champion du monde des supercoqs. Mahyar l’invincible, le patron des rings, un petit homme courage baigné de l’amour d’Anne, ma femme, et du public de Levallois qui m’ovationnait debout. Jusqu’à cet uppercut du gauche venu du néant. Et maintenant... je flotte. Qu’est-ce qui s’est passé ? Enfant, je m’endormais sur des tapis de rêve persans. C’était à Bam, en Iran, j’avais 10 ans et mon père voulait faire de moi un intellectuel dans la tradition familiale. Enfant unique, je regardais les films des années 1930 au temps de la prohibition, la blonde opulente, la fumée des cigares, le micro qui descend au milieu du ring, les guerriers en sueur, un milieu dur, mystérieux, l’univers surhumain de la boxe. Aujourd’hui, je suis un boxeur sans haine. Avant un championnat du monde, je ne connais pas le trac ou l’angoisse. Jusqu’au moment où je boucle mon peignoir, juste avant l’hymne national. Là, le petit Mahyar devient Monshipour, guerrier saisi d’une fureur sacrée, tendu comme un arc, obsédé par le combat, les muscles souples, l’esprit lucide, mais enragé. Tiens ! Tout à l’heure, je n’ai pas eu les larmes aux yeux en chantant « la Marseillaise ». J’étais distrait. Et sans colère. Privé de cette folie, je n’étais cette fois - aïe ! - qu’un homme raisonnable. Pourtant, j’ai attaqué d’emblée, délivré une avalanche de crochets en forme de points d’interrogation. La réponse m’a surpris, sous forme d’un point d’exclamation à l’angle de ma mâchoire. Au bord du ring, Jean-Claude Bouttier, ancien champion et commentateur, a vu le danger : « Attention à cet uppercut du gauche ! » Il m’a « piqué », je suis abattu, à terre. Un accident, ce n’est qu’un accident. Se relever. Debout ! Surtout ne pas s’accrocher lâchement à l’autre, mais l’affronter : boxer.

2e round. Mon adversaire a un nom impossible, Somsak Sithchatchawal. Il est thaïlandais, musclé, sculpté par les coups, porte une tunique léopard et brandit le portrait de son roi. Lui aussi vient d’un pays dur où on n’a pas honte de soi. Moi, parfois, je suis presque le seul à chanter « la Marseillaise ». J’ai étudié les vidéos de ses combats. Je ne l’ai jamais vu donner cet uppercut du gauche qui transperce ma garde. J’ai l’arcade ouverte, je saigne... ce n’est pas la première fois ! Moi, je frappe tellement fort que le commentateur s’en effraie : « Il y a une odeur de mort sur ce ring ! » J’avais 11 ans quand mon père m’a envoyé vivre à Poitiers. En classe de sixième, je ne parlais pas un mot de français. A la télé de l’époque, les Irakiens de Saddam étaient les « gentils » et les Iraniens de la révolution islamique les « méchants ». A la récré, on se moquait de nous, « les turbans et les voiles ». Au final, les copains, les profs, les gens, tout le monde m’a bien accueilli dans cette ville de Poitiers que j’aime. Moi, je m’appliquais, attaché à cette culture familiale de l’excellence. Mon oncle est un ancien vice-ministre de la Défense, mon père n’a pas pu être pilote de chasse à cause de ses yeux, mais il est devenu un grand responsable policier de la région de Kerman. Quand ma mère est partie, j’ai vécu avec lui à Téhéran. J’étais l’enfant unique, le garçon choyé, celui qui ne devait pas décevoir. A Téhéran et à Poitiers, ma patrie d’adoption, je n’avais pas le droit d’être un raté. A 17 ans, j’ai suivi à la télé les jeux Olympiques de Barcelone de 1992. Nous avions deux vrais champions en lice. Quand ils sont montés sur le ring, sous l’oeil des caméras, mon coeur battait fort. Puis ils ont attendu en vain que les responsables de leur fédération leur donnent des gants pour combattre. Refus. Téhéran la prude avait interdit la boxe. Ils ont quitté l’arène, sans pouvoir combattre. Mes copains rigolaient : « Des tocards, tes champions, Mahyar ! » Quelle humiliation ! Je n’ai jamais oublié.

3e round. Evanouis, la chaleur de la foule, l’hymne et toute la tendresse de la terre. Hé oui ! C’est sur le ring, dans ce carré magique de lumière blanche que je reçois le plus d’amour. Celui que le public me donne et que j’ai toujours recherché. Que c’est loin, tout cela ! Là, je frappe. Et le monde se résume à chaque coup, l’un après l’autre, le crochet qui peut ouvrir l’arcade ou la porte de l’abîme. J’ai beau écarquiller les yeux, je ne suis pas sûr d’être éveillé. Je n’ai pas récupéré de l’uppercut du 1er round. Han ! Dans un coin du ring, nos deux corps mêlés balancent comme des chênes sous la hache du bûcheron. Je plaque le Thaï contre les cordes et je m’applique à le détruire. Pas l’homme, non, mais l’obstacle qu’il représente sur ma route. J’ai les mains en pierre et l’adversaire vacille, proche du KO : « Le Thaï rompt ! C’est terminé ! », exulte le commentateur. Mais le gong retentit.

4e round. Affalé dans son coin, l’Asiatique a le regard perdu, il ne veut pas reprendre le combat. Son manager hurle un ordre et le soldat blessé remonte en ligne. La boxe est beaucoup plus qu’un sport. Interdit de flancher, d’avoir peur. On est seul, visage offert, torse nu, mis à nu. Un éditeur m’a demandé d’écrire mon sentiment sur cette pratique que je qualifiais d’ultime. J’ai livré un poème en forme de haïku : « La boxe, le Noble Art, l’escrime des poings / Le ring, une arène / Le combat, une bataille, un bras de fer / Le boxeur, un gladiateur / Le K.-0., une mise à mon réglementée... »

8e round. « Comment peut-on être français ? » 10e round. Qu’est-ce qui s’est passé, ces dernières reprises ? Ah oui... j’ai pris un contre terrible au 6e. Je saigne du nez, de la bouche et de l’arcade. Moi, j’ai donné assez de coups pour abattre une forêt entière. Mais que cet arbre thaï est résistant ! Plus tard, il avouera qu’il ne pensait pas en sortir vivant. Moi, mes crochets sont moins forts. Je ne respire plus, lui non plus. Nous sommes là, morts-vivants, fragiles et dangereux. Le commentateur est ému : « Que c’est dur, la boxe ! » A la pause, j’ai entrevu Anne, psychologue de métier, mon amour, ma confidente, Anne avec une perle sur la poitrine et ses yeux, ce soir, étrangement embués. J’avance toujours - je n’ai jamais su reculer -, quand sa gauche me cueille de plein fouet. Le Thaï fait son métier et saoule de coups ma faiblesse. L’arbitre s’interpose, c’est fini. Le match, ma carrière, la boxe... tout ! J’avais annoncé que j’arrêterais dès la première défaite à la régulière. Lui, le champion, perdra sa ceinture six mois plus tard - trois fois au tapis en un round -, brisé menu par notre guerre. J’ai toujours pris ce qu’il y a de meilleur dans la vie. Nous allons faire un enfant avec Anne et j’écrirai un livre. Je dirai non à Sarko et Ségolène pour soutenir leur campagne - « dans la famille des minorités visibles, je demande le boxeur iranien », - mais je parlerai aux collégiens pour leur expliquer que la boxe n’est pas un sport de voyous. J’ai collecté des fonds et j’irai bientôt en Iran, à Bam, inaugurer une école après le tremblement de terre qui a tout rasé. Je vais aussi, pour la première fois, revoir celle qui ne m’a pas aimé mais qui reste ma mère. Je ne remettrai plus les gants, mais je veux créer un vrai club de boxe professionnelle, à Paris, en France, chez moi. Je vous l’ai dit, je ne sais pas reculer ! J’espère que vous vous rappellerez un petit immigré iranien qui est devenu champion du monde... le premier dans l’histoire ! »

« La Rage d’être français », par Mahyar Monshipour, Grasset, 260 p., 17,50 euros.

juin 2007

Par Jean-Paul Mari

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


FRANCE

IRAN