Mongolie 6 février 2015

Le chamanisme n’intéresse plus que les occidentaux...

Mongolie : Les chamanes se recyclent dans le New Age

un bras brandit un portable. « Ma famille va pouvoir capter l’énergie des lieux ».

Huit cents ans après son âge d’or, la Mongolie revendique sa place en Asie. Elle se cherche un modèle original où faire cohabiter des concepts aussi éclectiques que la glorieuse épopée guerrière de Chingis Khan, des cultures religieuses tolérantes, une économie forte basée sur le commerce et les ressources naturelles, sans les excès de la société de consommation. Son empire des steppes l’a menée aux confins des mondes turc, coréen, japonais, russe, chinois….Ses intellectuels ont côtoyé bouddhistes, confucianistes, musulmans, orthodoxes, laïcs, féministes... Ce serait comme réinventer la « pax mongolica » qui dans les temps historiques créa un immense marché économique et culturel ouvert sur l’Europe, la Chine et l’Inde. Pour réussir cette gageure, elle dispose de trois atouts majeurs : une spiritualité tolérante, le pactole minier du désert de Gobi et un féminisme exceptionnel.

Quand on traverse Sainshand, dernière oasis avant la Chine, on croit être arrivé aux confins du monde connu. Quelques ruelles poussiéreuses bordées d’immeubles décrépis et de yourtes cernées de palissades abrasées par les vents secs du Gobi. Mais la piste continue dans le sable, plein sud. Jusqu’à l’amphithéâtre multicolore de roches noires, rouges et jaunes qui annonce Shambala, le plus branché des lieux de pouvoir spirituel du pays.

En plein néant, 108 chortens immaculés ceignent une esplanade chaotique où pointe un imposant ovoo bleu dont les drapeaux de prière claquent dans la brise. Bienvenue dans le nouvel espace « cosmique » où des familles de toute la Mongolie déambulent extatiques. Régulièrement tous s’allongent sur des cercles de pierres ocres dessinés sur le sol blond.

Un rire fuse, une tête s’incline, un bras se dresse brandissant un portable. « Ma famille est à UB. Elle va pouvoir ainsi capter l’énergie des lieux ». A quelques centaines de mètres au delà de dunes dorées, le modeste monastère de Khamaryn est en restauration, comme celui de la félicité tranquille dans l’extrême nord.

Le retour à la religion a laissé beaucoup de mongols indifférents. Ils réinvestissent timidement les rares temples encore en état, en touristes. Après un siècle de laïcité, la ferveur s’est dissoute et la nostalgie se limite à la gloire de Chingis Khan. La mémoire collective n’a pas encore effacé le temps où le clergé se comportait en oppresseur, parasitant l’économie, squattant les terres, volant le bétail...

Même le dernier Bogdo gegen, véritable dieu vivant à l’égal du Dalaï Lama, n’est plus qu’une simple ligne dans les livres d’histoire. Trop de frasques et de corruption ! Quant au chamanisme, il ne fascine plus que les occidentaux qui en ont fait une attraction de convenance. Reste le New Age ! Et le monastère de la félicité heureuse.

La piste suit longtemps les méandres erratiques de la vallée de l’Iven, file entre d’immenses champs cultivés, disparaît sous un torrent avant de s’élever sur une colline ocre râpée par le vent. En contrebas, le monastère patiente après un siècle de solitude. Quelques yourtes et des isbas en bois se sont installées autour du site religieux le plus vénéré du pays. C’est le repère des Gelengetsel, une communauté ascétique qui a fait vœu de chasteté, sans tabac ni vodka.

On doit contourner le mur qui protège des mauvais esprits avant de gravir des marches patinées par le redoutable climat local. Elles donnent accès à des cours désertes où volettent des tugriks laissés en offrandes sous la surveillance des corneilles. Entre deux croassements, des nuées d’abeilles vrombissent autour de piles de tuiles rouges vernissées.

Au milieu des herbes folles et des campanules sauvages, les moulins à prière ne tournent que rarement. Mais Lobsang Choidas, le supérieur, est confiant. « Une société minière nous a promis un don important. Assez pour restaurer les toits et installer le chauffage » En attendant, les moines organisent des cérémonies dans la région. Tandis que Chingis, l’un des enfants lamas, surveille le temple, les aînés parcourent les vallées boisées qui mènent vers la Russie voisine. Aujourd’hui, ils sont attendus sur le mont Buran Haan.

Un mince ruban orangé serpente dans la forêt clairsemée qui couvre les premières pentes. Ils sont une centaine, à pied et à cheval, en route pour la crête rocheuse où est bâti le grand ovoo. Ils montent dans les sous bois bruissant d’insectes et de papillons. Lentement. Ça sent la résine et les champignons. Quelques souches noircies par la foudre invitent à la pause avant de repartir pour deux heures à suer entre les bouleaux jusqu’à la crête rocheuse où flotte une gorgone de rubans bleus. Le grand ovoo de Buran Han.

Le chant des insectes est maintenant couvert par la mélopée des lamas. Seuls les hennissements des chevaux parqués autour d’un bosquet de résineux accompagnent la méditation bon enfant où sont plongés les hommes. On discute entre deux bols de riz et un thé fumant. Nul prosélytisme ne perturbe les lieux chargés de sérénité.

6 février 2015

Par Erik Bataille

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