(Photo : Combattants au poste "Talatine", aux portes de Syrte, en Libye- Jean-Paul Mari / Le Nouvel Observateur)

D’où sort-il ce gamin ? Il a dix-neuf ans et il en paraît à peine seize, dans son uniforme dépareillé, en short, chaussures de sport marron, sales. Moins un treillis de combat qu’un uniforme de skateur. Belle gueule ! Pas très grand, des yeux brillant d’intelligence, des cheveux longs, une mèche barrant le grand front, une allure de gosse de riche, il dénote parmi les autres combattants, solides et barbus. D’autant qu’il parle un anglais excellent - c’est rare - et empreint d’un fort accent écossais - c’est inédit en Libye.

Moody étudiait l’anglais et il vient de passer un an à Glasgow. "Moody", c’est son surnom, de "mood", "humeur", parce qu’il est toujours plein d’entrain. A peine revenu de son voyage universitaire, il a pris les armes avec ses copains.

Au poste militaire avancé de "Talatine", dans la banlieue de Syrte, il attend avec sa "Katiba", sa brigade, pour repartir au combat. Sa brigade ? Des combattants de seize, dix-huit, vingt et un ans pour le plus vieux. Moody fait faire le tour des quinze pick-up qui composent l’unité. "Ici, les deux véhicules montés de 14,5 mm (mitrailleuse lourde) ; là, les Grad (roquettes multi-tubes, portée 7 km) ; là, le véhicule de commandement qui coordonne les opérations ; là, un lance-roquette que nous avons démonté d’un hélicoptère de combat et installé sur le plateau du pick-up. Le départ des roquettes est actionné par cette télécommande. Et là..." Il montre fièrement un canon bi-tubes de 23 mm, une arme redoutable qui vous découpe les hommes et les maisons en morceaux... "Mon pick-up, mon poste, mon canon ! La pédale, là, c’est pour ouvrir le feu."

Au sortir de l’école, Moody a rejoint les rebelles à Misrata, appris à manier une Kalachnikov, s’en est bien sorti, s’est qualifié pour le RPG, lance-roquette portable, puis pour la mitrailleuse lourde 12,7 mm montée sur pick-up... Jusqu’au 23 mm, le rêve de tous les combattants. Chaque jour, il part au combat. Revient le soir, sale, épuisé, les yeux rougis. "Trois jours d’affilée ici...Je ne suis plus présentable, il faut que j’aille à l’arrière me laver un peu, non ?" Il souffle, s’appuie contre la portière avant, criblée de gros trous aux bords déchirés : "On a reçu quelques éclats de Grad lancés par les mercenaires de Kadhafi". Transpercé sur son siège, le chauffeur est à l’hôpital. Moody a eu plusieurs amis blessés, d’autres tués mais n’en parle pas, discret et élégant. So British ! Il préfère raconter ses deux copains américains venus de San Diego, Californie, des Libyens nés aux Etats-Unis et qui ont foncé vers leur terre d’origine pour devenir snipers.

"Viens ! Je vais te montrer ma plus belle prise..." Moody soulève discrètement une bâche à l’arrière du camion, dévoile un fusil de tireur d’élite russe, un puissant Dragonov, qu’il dit avoir pris sur un sniper, un "mercenaire mauritanien" abattu à la fenêtre d’un immeuble. Moody le cache, par peur de se le faire voler par les autres combattants. Et de temps à autre, il vient le voir, admire la lunette de précision et caresse la crosse de son arme de mort. Comme un jouet.

Un gosse...