FRANCE , NIGER

« Et tant pis pour la casse ! »

Niger : Comment les otages français sont morts.

Sans doute les terroristes ont-ils été interceptés, puis neutralisés. Mais à quel prix ? L’opération militaire française menée dans le désert relève d’abord d’une grave décision politique. Sur place, Jean-Paul Mari a reconstitué la traque des preneurs d’otages d’Aqmi

Qu’est-ce qu’une opération militaire réussie ? Des hommes, du courage et de la science, un montage sophistiqué, une acrobatie logistique, des avions, des hélicoptères, des guerriers d’élite projetés en quelques heures à 1 000 kilomètres de là, en plein désert. Qu’est-ce que le succès ? Sauver les otages, carboniser l’adversaire ? Ou faire passer aux terroristes d’Aqmi le message politique de l’Etat français : « C’est fini ! Le temps de la négociation est terminé ! » ? Si la France a fait le pari de la force, c’est pour dire aux ravisseurs qu’ils ne s’empareront plus d’un seul Français sans se faire aussitôt attaquer. Mais au nom de quelle valeur, de quelle vertu républicaine, de quelle législation ? Pourquoi Antoine de Léocour et Vincent Delory sont-ils morts ?

Ce vendredi 7 janvier au soir, ils sont jeunes, heureux, et dînent en groupe dans un « maquis », un restaurant d’un quartier résidentiel. Antoine, 25 ans, travaille pour une ONG, il va se marier avec une Nigérienne ; Vincent, même âge, ingénieur, est venu de France pour la noce. Le Toulousain est une gargote où se retrouvent expatriés et Nigériens. Un portail en tôle, un sol en terre battue, quelques tables en métal sous des ombrelles de paille, odeurs de grillades et néons clignotant dans la nuit africaine. Niamey, assoupie au bord du fleuve, est un havre de tranquillité. Il est 22h 40 quand quatre hommes en chèche font irruption.

Deux d’entre eux bloquent la sortie, les deux autres se jettent sur les Européens les plus proches, la table d’Antoine et Vincent. Ils menacent, pointent leurs kalachnikovs, parlent l’arabe et un français sommaire : « Toi et toi, viens ! » Dehors, un chauffeur attend au volant d’une grosse Toyota Land Cruiser Station Wagon blanche avec des rayures rouges. Sur le siège arrière, un homme à la peau claire. Le commando de six hommes démarre. La scène de l’enlèvement a duré une minute. Au Toulousain, la quinzaine de clients européens s’est réfugiée dans les toilettes. Seul un Nigérien, un professeur nommé Six, se jette au volant de sa petite voiture à la poursuite de la Toyota. Les ravisseurs ont pris un chemin de terre, font des crochets et filent vers le « grand goudron », la route asphaltée. Sans se tromper, ils traversent le quartier périphérique de Lazaret, slaloment dans les jardins de Konalegi et foncent vers le nord.

Avant de perdre la Toyota, Six réussit à noter son numéro : RB 3535, une plaque provisoire du Bénin. Le choix du restaurant, l’itinéraire reconnu, le véhicule à fausse plaque d’immatriculation, tout indique une opération soigneusement préparée par une cellule dormante installée dans la capitale. A la sortie de la ville, le 4x4 crève un pneu et s’arrête près d’un jardin pour réparer. Le gardien les prend pour des soldats, veut aider et se fait rudoyer en djerma, la langue locale : « Où tu vas ? Bouge pas ! » Quelques minutes plus tard, le puissant véhicule repart, plein nord, vers la frontière. Là-bas, à deux heures de route, il y a le Mali, le massif des Ifoghas, un empilement d’énormes blocs de granit noir, des vallées encaissées et le désert : le bastion d’Aqmi. Le commando prend son temps, roule hors piste et fait de grands détours, calme et professionnel, pour mieux brouiller les pistes. A 3 heures du matin, il est encore à 100 kilomètres de la frontière et contourne la ville d’Ouallam.

De Niamey, l’alerte a été donnée par radio à toutes les casernes du nord du pays. Plus haut, sur le fleuve, il y a Tillabéri, une ville de garnison d’où sont partis deux pick-up de la garde nationale et de la gendarmerie nigériennes. Voilà déjà une heure qu’ils foncent sur une piste de latérite dans l’espoir de couper la route aux ravisseurs. Soudain, dans l’obscurité, ils tombent sur le 4x4 Toyota des islamistes. Les Nigériens éteignent aussitôt leurs phares, manoeuvrent, mais renoncent à armer leur mitrailleuse lourde de crainte de blesser les otages. Ils sont reçus par une pluie de balles ! Le capitaine de la garde, touché deux fois à une jambe, fait une hémorragie : la garde nationale doit abandonner. Le pick-up de la gendarmerie continue seul la poursuite.

Entassés sur la plate-forme arrière, il n’y a plus qu’une dizaine d’hommes. Contre le froid glacial du désert, chacun a superposé sur son uniforme réglementaire trop léger un tee-shirt civil, un pull, un blouson en plastique et un bonnet de laine. Pour leur malheur, cet équipement de fortune rend les gendarmes méconnaissables. Il causera leur perte. La nuit est noire et les traces sont difficiles à suivre à la lueur des phares. Mais ils ne lâchent pas prise. Même si les hommes d’Aqmi, rompus à la guérilla, multiplient les « opérations de freinage » : arrêt brutal, mise en place de tireurs planqués sur le chemin, ouverture du feu, fuite.

Au petit matin, la frontière est là. Entre-temps, les islamistes ont lancé un appel radio à leur base au Mali pour demander du renfort. Et un véhicule de soutien, surarmé, les a rejoints. Mais les gendarmes ne le savent pas, comme ils ignorent que Niamey a demandé à tous ses soldats de cesser la poursuite pour ne pas être pris dans la bataille qui s’annonce entre l’armée française et Aqmi.

Formés dans les GIA algériens

Les Nigériens se hâtent, cherchent des paysans qui puissent les renseigner, et tombent sur ce qui ressemble à un campement touareg, une bâche tendue au bord de la route. Le chauffeur descend, s’approche et tombe, raide mort. Près de lui, son capitaine prend une balle dans la tête. Le « campement touareg » cache en réalité les deux véhicules d’Aqmi. Et les islamistes en embuscade criblent de balles le pick-up des gendarmes : un mort, quatre blessés. Ne reste qu’une poignée de survivants, qui s’éparpillent à pied dans le désert. Le commando d’Aqmi repart, vainqueur, avec le pick-up chargé de nouveaux otages, les quatre gendarmes blessés et couverts de sang.

la Défense, le chef d’état-major suit les opérations, et les informations sont transmises au ministre Alain Juppé et au président Sarkozy en voyage officiel aux Antilles. Depuis l’enlèvement des otages français de la mine d’uranium d’Areva à Arlit, les forces spéciales ont installé une base à Ouagadougou. Emmanuel Beth, l’ambassadeur au Burkina, est alerté. Son frère, Frédéric Beth, dirige le COS, Commandement des Opérations spéciales. Tout est en place. Le président a donné son feu vert. Du Burkina au Tchad, du Sénégal au Niger et au Mali, 200 hommes vont participer à l’opération. A N’Djamena, un avion Atlantique 2 décolle. Invisible et silencieux, volant à haute altitude, équipé de caméras thermiques et infrarouges capables de repérer le convoi à des dizaines de kilomètres, il sera « les yeux » de l’opération.

A Ouagadougou, trois hélicoptères de combat Cougar prennent l’air. Le premier emporte la puissance de feu, des mitrailleuses lourdes 7,62. Les deux autres transportent les hommes, vingt membres des forces spéciales - 1er RPIMa et 13e RDP -, des guerriers d’élite surarmés. Un avion Transall suit pour ravitailler les hélicos en essence et larguer des parachutistes. Il faut aller loin, à la limite du rayon d’action, il faut être précis pour trouver des 4x4 perdus en plein désert, il faut faire vite, avant que les ravisseurs ne gagnent l’abri de granit de leur forteresse malienne.

En quelques heures, avions de surveillance et de transport, hélicos, force d’assaut, tout vole au même rythme, coordonné par un QG central, dans le ciel africain. Dans la nuit, les caméras thermiques de l’Atlantique 2, l’avion de surveillance, perdent le convoi d’Aqmi. A 4 heures du matin, l’image réapparaît sur les écrans, elle ne sera plus perdue.

A 11 heures du matin, les fuyards, passés au Mali, sont à 20 kilomètres au-delà de la frontière, dans une région caillouteuse parsemée d’épineux et de touffes de végétation. Très bas, à 150 mètres du sol, le Transall largue une dizaine de parachutistes au nord du convoi des ravisseurs pour empêcher la fuite du commando et interdire toute mauvaise surprise. D’autant que l’Atlantique 2 aurait repéré le mouvement d’une colonne islamiste venue du nord en renfort. Il faut agir vite, maintenant

Les hélicoptères Cougar arrivent à grande vitesse, au ras du sol, et se préparent à un « combat d’interception ». Ils croient surprendre le convoi et pensent pouvoir l’immobiliser puis le neutraliser. Erreur. Les ravisseurs ne sont pas des pirates somaliens prêts à mettre les mains en l’air au premier choc, mais des islamistes d’Aqmi adoubés par Al-Qaida, des combattants formés dans les GIA algériens, rompus à la guerre du désert, solidement armés de kalachnikovs, de fusils à lunette russes Dragunov et de lance-roquettes. Ils sont prêts au martyre.

Les véhicules d’Aqmi ne roulent plus. Ils attendent en silence, moteurs coupés, tapis dans la végétation. Quand les hélicoptères français arrivent à portée, les islamistes déclenchent un tir nourri, groupé, qui fait « boule de feu ». Deux hélicoptères sont touchés et un pilote est blessé par un tir de Dragunov. La suite ? Elle était à prévoir. Venue du ciel, la riposte, immédiate, massive, transforme le désert en enfer. « Dans un combat d’interception, la chance de sauver les otages est quasi nulle, dit un expert de ce genre d’opération. J’espère que les militaires qui ont mené l’opération avaient averti le président de l’issue la plus probable. »

Ce jour-là, les hommes des forces spéciales font, au mieux, ce qu’ils doivent et savent faire. La mitrailleuse lourde de l’hélicoptère crible les véhicules d’Aqmi, ses balles traçantes enflamment les 4x4 bourrés d’explosifs. Ils brûlent. Deux terroristes sont carbonisés. Deux autres essaient d’entraîner un otage à pied 300 mètres plus loin. Ils le font agenouiller, lui tirent une balle dans la nuque. Antoine est mort. Ses ravisseurs sont abattus. Une rafale venue du ciel transperce aussi le pick-up des quatre gendarmes blessés, à moitié inconscients. Deux d’entre eux sont tués par les balles françaises, les deux autres sont à nouveau blessés.

Une fois à terre, les parachutistes français découvrent Vincent, près de la Toyota calcinée, les mains attachées, recroquevillé contre le sol. L’autopsie rélèvera sur le dos et les jambes des « brûlures extrêmement importantes ». Le corps présente aussi « cinq plaies par arme à feu ».

Alors, qu’est-ce qui a tué Vincent ? Dans un premier temps, Alain Juppé parle de balles de kalachnikov, l’arme des ravisseurs. Après Antoine, Vincent serait la victime de la brutalité d’Aqmi. L’explication est « rassurante », mais fausse. Un complément d’expertise médico-légale révèle que Vincent « n’a été victime d’aucun tir direct » lors de l’assaut. Il précise : « Un projectile de calibre 30 retrouvé dans sa fesse ne l’a atteint qu’après ricochet. » La plaie n’a pas provoqué d’hémorragie et n’est donc pas responsable du décès, « à mettre sur le compte des effets thermiques dégagés par un foyer d’incendie ».

En clair, Vincent est mort brûlé, près du véhicule incendié. La balle qui l’a touché est un « projectile de calibre 30 », une munition « possiblement tirée par une arme française ». Le calibre 30, c’est l’autre nom du calibre 7,62, celui d’une kalachnikov de rebelles, mais aussi celui de la mitrailleuse de bord de l’hélicoptère. En clair, Vincent a sans doute reçu un éclat des balles françaises venues du ciel qui ont mis le feu à la Toyota. Et c’est cet incendie qui l’a tué.

Bilan, neuf morts

Après les combats, le Transall qui rapatrie les corps des otages emporte aussi deux hommes blessés. Des « prisonniers », affirme Paris, triomphant. Les Français croient tenir deux hommes d’Aqmi qui pourront « parler ». La méprise est énorme. Arrivés à Niamey, les Nigériens leur expliquent que ces hommes habillés de vêtements disparates ne sont que les courageux gendarmes mitraillés pour avoir voulu sauver les otages.

Les autorités nigériennes sont furieuses, et le gouvernement français est embarrassé par la cacophonie : « Toujours pareil avec les politiques, s’énerve un ancien du COS. Il faut qu’ils parlent, qu’ils communiquent, vite ! Avant même que les militaires aient fini d’analyser une opération forcément complexe. »

Bilan, neuf morts : trois gendarmes nigériens, quatre combattants d’Aqmi, et les deux otages français qu’on voulait sauver. On oublie vite le succès militaire pour ne retenir que le résultat humain. « La décision a été grave, a dit Alain Juppé. Ne rien faire, c’était prendre un double risque. D’abord celui de voir nos otages emmenés par les ravisseurs dans l’une de leurs bases refuges au Sahel [des otages maltraités, inaccessibles, devenus l’objet de tous les chantages]. Ensuite c’était donner le signal que la France ne se bat plus contre le terrorisme. »

Un haut militaire est encore plus direct : « Ce n’est pas un échec. C’est un choix politique. Un message aux ravisseurs. Il n’y aura plus de prises d’otages français sans intervention. Et tant pis pour la casse... » La mort de deux jeunes innocents, un choix politique au nom des intérêts de la nation ? Les islamistes d’Aqmi sont prévenus. Les futurs otages aussi.

Par Jean-Paul Mari

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