AFGHANISTAN

Voyage en pays pachtoune

Nos frères les Talibans…

Ici sont nés les talibans, ici se cache peut-être Oussama Ben Laden, dans ces tribus rebelles des montagnes entre Pakistan et Afghanistan, où les talibans font la loi avec la complicité des seigneurs de la guerre et des mollahs des écoles coraniques.

C’est une montagne dans le désert. Faite d’un chaos de roches éclatées, de champignons monstrueux, d’une floraison d’étoiles de pierres et de roses des sables. La route grimpe, au rythme d’un homme asphyxié par l’altitude, entre les longues lignes d’écailles des crêtes, rugueuses comme la peau d’un animal préhistorique affalé sur le pays. En bas, le désert est lisse, plat, crémeux couleur café au lait. Parfois, au creux d’une vallée, apparaît le damier des champs serrés autour d’un puits à sec, dernière pincée de verdure perdue dans le grand désert du Balouchistan. Un bout du monde d’avant le monde où, du haut de leurs falaises, ces montagnes vous murmurent que vous n’êtes pas grand-chose. Où sommes-nous exactement ? Est-ce encore le Pakistan, la zone tribale délimitée par la « ligne Durand » ou – déjà – l’Afghanistan, à cent cinquante kilomètres de Kandahar et à une centaine de kilomètres à peine des grottes de Maruf où pourrait se cacher Oussama Ben Laden, l’homme le plus recherché de la planète ? On passe des villages sans noms, lignes de cube de boue séchée, habités par des enfants croûteux, des femmes invisibles et des mâles enturbannés et méfiants. On roule. Encore un pont, une route brisée au bord d’un ravin, encore un col, le dernier, avant la gifle glacée de l’air et le vertige de la descente vers l’immense plateau de Chaman. Ici, la ville est toujours en désordre, mélange de bazars, d’étables, de terrains vagues et d’ateliers d’armes clandestines, flot sale, huileux et bruyant de poids-lourds, de triporteurs et de charrettes à ânes. Ici, les hommes portent le turban noir, la barbe volumineuse et l’œil noirci au khôl. Ici, dans la rue principale, trois sortes de drapeaux flottent face à face, celui de l’Etat dont la capitale, Islamabad, est si loin ; celui du Parti Régional et celui à bandes noires et blanches du mouvement pro-taliban, le Jamiat Ulema-I-Islami. L’Etat, la région et Dieu. De ces trois là, le dernier écrase tout. Sur le papier, ce serait toujours le Pakistan ; en réalité, c’est déjà l’Afghanistan : nous sommes en terre Pachtoune. De part et d’autre de la frontière, de Chitral à Nuchki, de la Passe de Khyber dans la « North West Frontier » jusqu’au sud, à fleur du grand désert du Balouchistan, ils sont une trentaine de millions de Pachtouns, nation éclatée en tribus à la fois hostiles, concurrentes et complices, toujours prêtes à se déchirer entre elles mais à s’unir contre l’étranger, chaque clan retranché dans son fief, avec ses armes, ses règles et son code d’honneur. En Afghanistan, les Pachtounes constituent quarante pour cent de la population du pays et occupent pratiquement la totalité des provinces du Konar, du Nangarhar, du Lowgar, du Paktia, du Paktika et de l’Oruzgan, fief du royaliste Hamid Karzaï et des Talibans du Mollah Omar. Ici, côté pakistanais, la loi commune du gouvernement d’Islamabad n’a pas cours, en deçà de cette fameuse ligne héritée en 1873 de l’époque de l’Empire britannique, la « Ligne Durand », un ersatz de frontière qui délimite une zone tribale, un privilège historique, un sanctuaire pour les criminels pachtounes en cavale, les seigneurs de la contrebande et les fabrique d’armes clandestines. Une zone de non-droit. Les Pachtounes ne connaissent qu’une seule loi et elle n’est pas écrite : le « pachtunwali ». Ce code d’honneur tient en cinq règles fondamentales. D’abord, « Melmastia », la première loi, celle qui impose d’offrir l’hospitalité à tous, sans espoir de contrepartie. Puis, le « Badal », qui ordonne à chaque chef ou membre de la tribu de ne laisser aucun crime impuni et de réclamer vengeance, sans tenir compte du temps ou des distances. D’où une série de vendettas qui ensanglantent à l’infini toutes les montagnes pachtounes. Ensuite, le « Nanawatay », qui autorise le vaincu à aller s’agenouiller aux pieds du vainqueur pour lui demander sa clémence. Façon pragmatique de limiter un peu l’hécatombe. Mais pas question de « Nanawatay » quand il s’agit de « Nang » ou de « Tor » ! Le « Nang », c’est l’honneur. Et le « Tor » est tout ce qui concerne l’honneur des femmes. « Tor » veut dire noir et « Spin » signifie blanc. Pour effacer le noir et revenir au blanc, une seule méthode : la mort. En cas de litige, c’est la « Jirga », l’assemblée des barbes grises qui tranche. Les règles sont toujours les mêmes : une liasse de billets – afghanis ou roupies – pour un nez cassé ou œil crevé ; une main coupée pour un vol et le pied en cas de récidive, la mort donnée par la famille de la victime si elle se refuse à accepter de l’argent en compensation. Pour l’adultère, très rare, une seule issue, l’exécution de la femme fautive et de son amant, de préférence par la lapidation collective. Autant dire que la loi des Talibans, avec son cortège de barbe obligatoire, de femmes-statues de toile emprisonnées sous leur Burqas, de voleurs amputés et d’amantes lapidées n’a jamais gêné les chefs de tribus. Ils l’appliquaient déjà. Mieux ! Les hommes en noir, eux-mêmes essentiellement d’origine pachtoune, ont ramené la paix et la sécurité dans un pays dévasté par les seigneurs de la guerre. « Le pays leur est tombé dans les mains comme un fruit mûr. A leur arrivée, même les habitants de la capitale étaient soulagés… » rappelle Majrood, un lettré afghan réfugié à Peshawar. Quand les étudiants-soldats de Dieu arrivent à Kaboul, en 1996, ils entrent dans une capitale, détruite à soixante-dix pour cent, dévastée par vingt-trois années de guerre. Kaboul est brisée, vidée de sa classe moyenne, en fuite, réfugiée à l’étranger, en exil ; une ville livrée pendant quatre ans aux Moudjahidins, soldatesque arrogante qui pille, confisque les logements, rançonne les boutiques, menace, tue et viole les femmes. Dans les campagnes d’alors, les routes sont infestées de checkposts tenus par des petits commandants locaux qui barrent les chemins, arrêtent et rançonnent. Avec les Talibans, tout change. Plus de checkpost coupe-gorge, des routes ouvertes jour et nuit, plus de factions armées qui s’entre-tuent pour un bout de montagne et des commerçants qui peuvent enfin circuler. Surtout, ils désarment et font régner l’ordre moral. Au printemps 94, les voisins du Mollah Omar se plaignent qu’un commandant a enlevé deux adolescentes, leur a fait raser la tête et les a livré à un camp militaire où elles ont été violées. Le futur chef des Talibans rassemble ses hommes et une poignée de fusils, attaque la base militaire, libère les jeunes filles et fait pendre le commandant au canon d’un char. Et quand il apprend que deux chefs de guerre mettent la région à sang pour se disputer un jeune éphèbe, il fait libérer le garçon et punit les deux fiers commandants pédophiles. Mollah Omar devient une sorte de Robin des Bois entourés de moines-soldats rigoureux certes mais propres. Plus tard viendront les exactions, la corruption, la famine, les massacres et une misère encore plus grande. En attendant, dans les campagnes accrochées aux traditions, le sud Pachtoune respire, soulagé. Ils ne sont pas les seuls à applaudir l’ordre Taliban. Avec la réouverture des routes, la mafia des camionneurs de Peshawar et de Quetta a pu reprendre son énorme trafic, en pays Pachtoune, le long de la frontière du Balouchistan, entre l’Iran et le Pakistan, au carrefour de l’Asie et au paradis de la contrebande. Il suffit de se poster, entre les barbelés, devant « Baish », ce marché commun de l’occasion situé dans le no man’s land de Chaman, juste après les mitrailleuses du dernier poste-frontière du Pakistan, là où les Talibans patrouillent, un lance-roquettes posé avec nonchalance sur l’épaule. Sur deux kilomètres de large, on peut tout acheter, de l’aiguille au poids-lourd bourré de sacs de farine. Ici, à même le sol, s’entasse l’essentiel, céréales, savons ou médicaments ; l’indispensable, radio, Jeep, générateur électrique mais aussi les produits de luxe, parfums d’Europe, magnétophone, télévision ou ordinateur portable à trois cents francs pièce. Il y a deux marchés : le pas cher du tout où on emporte sans essayer la marchandise et le plus cher, où il est permis de vérifier si la télévision fonctionne une fois branchée. Les voitures d’occasion viennent de Dubaï, du Japon, de Singapour, de Malaisie, de Corée du Sud voire d’Europe. Débarquées au port de Karachi, avec l’accord des autorités pakistanaises, elles arrivent ici à Baish, officiellement en direction de l’Afghanistan privé d’accès à la mer. Elles repartent souvent dans l’autre sens, en contrebande cette fois, par les cent quarante-sept points de passage clandestins d’une frontière passoire, à destination des clients du Pakistan. Les armes et la drogue suivent à peu près les mêmes filières et les mêmes routes, dans les deux sens. La première traverse tout l’Afghanistan, et longe la bande du désert du Balouchistan ; la seconde coupe au sud, au milieu de la frontière, vers Dalbandin, entre en Iran, en sort en direction de Gwadan au Pakistan et file vers la Mer d’Arabie ; la troisième, véritable pipe-line de l’opium, du haschich et de l’héroïne, fonce plein sud, vers les côtes et les grands ports du Pakistan qui lui ouvrent les portes du monde. Des millions de dollars glissent ainsi le long des frontières perdues, des montagnes et des déserts impossibles à contrôler. Des dizaines de millions de dollars que l’on retrouve parfois investis, au cœur des tribus, dans une immense maison de chef de clan Pachtoune, témoin d’un orient raffiné, avec son garage bourré de 4X4 japonais flambants neufs, son toit planté d’antennes satellites, ses murs épais entourés d’une garde puissante, armée de kalachnikovs, de lance-roquettes, de missiles antichars. L’argent, la langue, la culture, le Pachtounwali, le sens de l’hospitalité, de l’honneur, de la vengeance et du combat perpétuel, tout rapproche et divise à la fois le peuple des tribus Pachtounes. Au sommet, bien au-dessus de l’argent, des hommes et de leurs convoitises, il y a l’Islam. Ici, tout en est imprégné : « Au Pakistan, il n’y a qu’une seule idéologie : l’Islam » explique Lateef Afridi, pachtoune et homme politique de la zone tribale, « Elle fait partie de la constitution du pays. Notre population, notre mentalité, notre personnalité, tout est manufacturé par l’Islam. » Ici, tout bon musulman, les épaules arqueboutées contre l’ennemi indien, est obsédé par l’Etat islamique. La religion est partout, au cœur des institutions, des médias et de l’éducation : « Enfant, dans mes livres de chimie, de physique ou de maths, chaque règle était justifiée par un verset du Coran. Aujourd’hui, c’est cette même idéologie qui empoisonne notre corps politique. » Voilà d’où les Talibans tiraient leur force. De ces milliers d’écoles coraniques pakistanaises, les madrasas du courant Déobandi, sans hiérarchie centralisée, éclatée en factions extrémistes dont la plus importante est dirigée par le Mowlana Samiul Haq, chef politique et religieux du JUI, le Jamiat Ulema-I-Islami, autrefois membre de l’assemblée nationale et sénateur. En 1993, son parti devient membre de la coalition au pouvoir grâce à Benazir Bhutto, femme et figure emblématique du féminisme…qui a activement soutenu les religieux réactionnaires, les Talibans et leur marche armée vers le pouvoir. Sept ans plus tard, huit ministres du gouvernement taliban sortaient de l’école de Samiul Haq et des dizaines d’autres occupaient des postes de gouverneurs de province, de bureaucrates, de commandants ou de juges chargés de la répression du vice en Afghanistan. En 1999, l’école a reçu quinze mille candidatures pour quatre cents places disponibles. Quand les Talibans en guerre ont eu besoin de renfort, l’institution n’a pas hésité, par trois fois, à vider ses classes pour transformer ses étudiants en recrues. Aujourd’hui, la madrasa d’Haqqania de Samiul Haq est toujours ouverte à Akora Khatak, à trois quarts d’heure de route de Peshawar. Un gigantesque ensemble de bâtiments au bord de la route avec un internat de mille cinq cents étudiants, mille externes et douze autres madrasas affiliées où, à longueur de journée, de la petite enfance à l’adolescence, des gamins s’abrutissent en se balançant d’avant en arrière face au même Coran, sûrs que le grand jour du Khalifat islamique est pour demain. Et quand le Mawlana vous fait attendre quelques heures avant de vous recevoir, on peut, à l’heure de la prière, voir ses adjoints dérouler le tapis dans la cour, se déchausser et faire leurs ablutions, côte à côte avec une équipe de télévision du Soudan, le chauffeur, un cadre en costume cravate à l’occidentale et deux militaires pakistanais chargés de la garde et qui en profitent pour poser leurs mitraillettes. Ce que dit ensuite le Mawlana n’étonne personne. Ni sur le mal américain, ni sur ce gouvernement pakistanais traître à l’islam, ni sur la certitude, un jour, de voir le Coran triompher ici, en Afghanistan et dans le monde entier. Oussama Ben Laden, musulman mais arabe donc étranger, devra peut-être négocier son refuge dans les montagnes afghanes, tout dépendra des circonstances, de l’argent ou des retournements d’alliance. Dans la madrasa du Mawlana ou au cœur des tribus Pachtounes, les Talibans, eux, seront toujours les bienvenus, là où ils sont nés.

Jean-Paul Mari

Par Jean-Paul Mari

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