ROUMANIE 1989

Le dernier comité central de Nicolas Ceaucescu

"Nous sommes en guerre !"

Document inédit sur la Roumanie

Dimanche 17 décembre, dans la soirée, au camp du Comité politique exécutif du Comité central du Parti communiste roumain, l’organe de décision de la Roumanie de Nicolae Ceausescu. Réunion d’urgence ; des manifestations ont éclaté la veille à Timisoara, le dicateur est fou de colère, la répression n’a pas été, selon lui, à la hauteur des événements. Au lendemain de cette réunion, le guide suprême doit partir pour un voyage officiel en Iran. Ce soir, tous les plus hauts responsables du pays sont là, autour de la table. Atmosphère explosif, il y a là Elena Ceausescu, acide, violente, qui n’intervient que pour faire monter la pression. Emil Bobu, son conseiller, Manea Manescu, vice-premier ministre, Constantin Dascalescu, premier ministre, Ion Dinca, Gheorge Oprea et Gheorge Radulescu... tout le bureau permanent au complet. Tous seront arrêtés plus tard. Il y a là aussi les permanents du Comité politique exécutif (CPE) et leurs suppléants, au total trente-quatre personnes. Il y a là surtout trois accusés : Vasile Milea, le ministre de la défense, rigide, militaire, mais fragile ; Nicolae Ceausescu le qualifiera de "traître" et on le retrouvera "suicidé" quelques jours plus tard, le vendredi 22 décembre au matin, à l’aube de la chute du régime. Et Tudor Postelnicu, le puissant ministre de l’intérieur ; il essaiera en vain plus tard de pactiser avec la foule des manifestants du haut du balcon du Comité central, mais fait preuve devant Nicolae Ceausescu d’une extraordinaire servilité. Et puis Julian Vlad, le chef de la redoutable Securitate, la police secrète du régime, le plus malin, le plus froid, un homme aux nerfs d’acier, il s’expose le moins possible à la furia du dictateur mais sera un des premiers a basculé dans le camp de la révolution quelques heures après la chute de Nicolae Ceausescu. Pendant plusieurs jours, il réussira même à faire partie du nouveau comité du Front de salut national avant d’être arrêté à son tour. Lisez les minutes complètes de cette dernière séance, écoutez Nicolae Ceausescu, grand maître de la terreur et de la manipulation, enfoncer le clou de sa vindicte, pousser les "accusés" à confesser leurs fautes, faire mine de demander l’avis des autres membres, les impliquer tous, les condamner avant de les sauver in extremis pour mieux les tenir ensuite un pistolet sur la tempe. Mieux, il demande qu’on massacre les manifestants et personne ne veut ou n’ose protester. Tous se taisent, complices ou approbateurs. Même Paul Nicolescu, aujourd’hui ministre du commerce intérieur au Front de salut national. Avec Nicolae Ceausescu, la neutralité était interdite. Le dernier comité est la dernière séance d’un dictateur persuadé de faire face à un complot mondial, une pièce de théâtre post-stalinienne qui s’achèvera dans le bain de sang de la révolution roumaine.


- Camarade Nicolae Ceausescu : Tous les camarades ne sont pas là ?
- Camarade Silviu Curticeanu : Il manque les camarades Ion Coman et Ilie Matei, qui sont à Timisoara, et enfin la camarade Suzana Gadea.
- Nicolae Ceausescu : Voilà, camarades, pourquoi on a convoqué le CTE. Quelques événements ont eu lieu hier soir à Timisoara, qui se sont poursuivis aujourd’hui à midi. Le prétexte était le soi-disant pasteur réformé [Laslo Tokes] qui a été puni par ses supérieurs. On l’avait déplacé de Timisoara vers un autre département et il devait quitter la maison qu’il occupait. Il a refusé. L’épiscopat s’est adressé au tribunal qui a décidé de l’expulser, mais les choses ont trainé. Hier on est allé exécuter la décision du tribunal. Il a organisé un groupe. C’est le mélange des cercles de l’extérieur, les cercles étrangers d’espionnage ; en commençant avec Budapest parce qu’il a donné aussi une interview. Ces choses-là sont connues. D’ailleurs on sait que autant à l’Est qu’à l’Ouest, tous disent qu’en Roumanie il faudrait changer les choses. C’est ce qu’ont décidé ceux de l’Est et de l’Ouest et ils utilisent tous les moyens. Hier soir, nos forces se sont résolues à mettre de l’ordre. Il a été expulsé et envoyé là où l’avait décidé l’épiscopat. C’était pratiquement un problème interne et on a dû appliquer la décision du tribunal d’évacuer la maison, ce qui était normal. Mais une série d’éléments déclassés, qui aujourd’hui vers midi et hier se sont rassemblés à nouveau, ont provoqué du désordre, sont entrés dans le siège du comité départemental du Parti. Nos organes [forces] de l’intérieur se sont montrés faibles car normalement ils n’auraient dû laisser entrer personne dans le siège du comité départemental du Parti. Il fallait mettre des gardes, ceci est une règle générale. Ils ont du une attitude défaitiste, capitularde, aussi bien les forces du ministère de la défense nationale que celles du ministère des affaires intérieures. Aujourd’hui, je leur ai parlé et je leur ai dit qu’ils fassent des mouvements dans les rues avec des tanks, qu’ils se trouvent dans le centre de la ville, et qu’ils se montrent. Cela veut dire que les unités devaient se trouver au centre. Et c’est moi en personne qui est donné cet ordre et vous n’avez fait qu’une simple promenade ! Il n’était pas possible qu’il arrive ce qui était arrivé si les unités se seraient trouvées au centre-ville. Il fallait vite liquider ce genre de choses. Pour faire mouvement, les unités ont mis plus d’une heure et demie. Où a été la démonstration de force dont j’ai parlé et que j’ai ordonnée ? [Il tance le général Vasile Milea, ex-ministre de l’armée que l’on retrouvera "suicidé" au lendemain de la première manifestation à Bucarest. Nicolae Ceausescu le qualifiera de traître et le nouveau gouvernement du comité du Front de salut national en a fait depuis un héros.]
- Camarade Vasile Milea : J’ai fait déplacer les troupes de l’Est vers l’Ouest [vers Timisoara].
- Camarade Nicolae Ceausescu : Il ne s’agissait pas d’un simple déplacement de l’Est vers l’Ouest ! Les unités devaient prendre position au centre de la ville. Voilà ce que j’avais ordonné. J’ai bien précisé, hier soir, ce que tu devais faire. Le mouvement des unités, les véhicules blindés, les unités motorisées... tout devait se trouver au centre de la ville, pas dans les casernes ! C’est pour cela que j’ai ordonné une "démonstration", une démonstration veut dire que toutes les unités soient au centre de la ville. Démonstration, ça veut dire démonstration ! C’est vrai que je n’ai pas donné tous les détails. Mais quand on dit démonstration, cela doit être une démonstration ! Et pas une promenade vers Jimbalia ou Arad [à 52 km de-là]. Ils devaient être en ville. Les rues sont bien assez larges ! C’est là qu’ils devaient être. Et c’est la même chose pour les troupes du ministère de l’intérieur. Mon sentiment est que ces troupes du ministère de l’intérieur n’avaient pas d’armes.
- Camarade Elena Ceausescu : Ils n’avaient pas d’armes !
- Camarade Nicolae Ceausescu : Sans armes ! Vous vous rendez compte, ils n’avaient pas d’armes !
- Camarade Tudor Postelnicu [ministre de l’intérieur] : A l’exception des gardes-frontières, le reste des troupes n’étaient pas armées.
- Camarade Nicoale Ceausescu : [S’adressant à Postelnicu] Ben, pourquoi ? Je vous avais dit que tous soient armés. Pourquoi vous les avez envoyés sans armes ! Qui a donné un tel ordre ? Quand j’ai su qu’il y avait des troupes de la Securitate, il était clair pour moi qu’elles seraient armées. Elles ont de l’armement, elles sont dotées de tout ! Des véhicules ! Tout ce qu’il faut ! Vous ne les envoyez pas se battre à coups de poings, non ? Quelles sortes d’unités du ministère de l’intérieur êtes-vous ? [S’adressant à Curticeanu] Que Julian Vlad [le numéro un de la Securitate, police politique secrète de Ceausescu] vienne immédiatement ! Qui a pris une telle mesure ? Pourquoi on entretien des troupes de gardes-frontières ? Vous m’avez assuré que vous avez neuf pelotons de la Securitate, ce qui équivaut à mille personnes environ. Où étaient-ils ? Vous les avez envoyés ... sans armes ! ? Qu’est-ce que c’est que cette façon de faire ! ? On a pourtant parlé hier soir, et j’ai dit : "Prenez des mesures. Des mesures fermes ! " Vous ne m’avez pas dit que vous les envoyiez se battre avec des bâtons. Je n’ai pas besoin d’unités de Securitate de ce genre ! Et la milice aussi doit être armée. C’est la loi.
- Camarade Tudor Postelnicu : Je me permets de vous rapporter, Camarade-Secrétaire général, que la milice est armée.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Si elle [la milice] était armée, elle devait tirer. Et non pas se laisser frapper et les laisser entrer dans le siège du comité départemental. Les troupes ont mis deux heures pour arriver jusque-là, bien qu’elles soient au centre. Elles devaient y être ! On les avait mobilisées pour cela. Pour être dans la Zone. J’ai parlé de ça avec vous cette nuit, à plusieurs reprises, à deux heures, à trois heures et à quatre heures du matin.
- Camarade Elena Ceausescu : Il faut téléphoner au camarade Coman, quand il arrivera là-bas [à Timisoara].
- Camarade Nicolae Ceausescu : [s’adressant à Curticeanu] Curticeanu, établis la liaison, et que Coman m’appelle tout de suite.
- Camarade Silviu Curticeanu : Compris ! J’établis la liaison avec Timisoara.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Vous n’avez pas exécuté l’ordre que j’ai donné ! Parce que j’avais ordonné, en tant que Commandant suprême, un ordre qui est impératif pour vous, pour toutes les unités, aussi bien celles de la défense que de l’intérieur. Comment une telle situation est possible ! ? Que des vagabonds entrent dans le siège du Comité départemental du Parti ! Qu’ils frappent les soldats et les officiers ! Et que les autres n’interviennent pas. [S’adressant au général Vasile Milea] Que font tes officiers, Milea ? Pourquoi ne sont-ils pas intervenus immédiatement ? Pourquoi n’ont-ils pas tiré ? Ils devaient tirer ! Qu’ils les foutent par terre ! D’abord qu’ils fassent les sommations, et puis qu’ils tirent dans les jambes !
- Camarade Vasile Milea : On ne leur a pas donné de munitions.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Pourquoi vous ne leur en avez pas données ? J’ai ordonné qu’on tire en l’air et qu’on fasse des sommations, non ? Pourquoi ne leur avez-vous pas donné des munitions ? Sans munitions, autant les garder à la maison ! Quelle sorte de ministre de la défense est-tu ? Quelle sorte de ministre de l’intérieur es-tu, Postelnicu ? Vous disiez que vous leur avez donné des munitions pour les manoeuvres [balles à blanc] ! Ils ne faisaient pas des manoeuvres, leur travail était de combattre. Vous n’avez pas dit la vérité. C’est seulement maintenant que vous la dîtes. Jusqu’à présent, vous nous avez désinformés ! Vous avez dit que vous avez ordonné de tirer. Pourquoi avez-vous fait de la désinformation ? Si vous envoyez des unités de la Securitate se battre avec des matraques, vous auriez mieux fait de les garder à la maison. Dans ce cas, moi j’aurais mobilisé cinq cents ouvriers, comme je l’ai fait auparavant à Bucarest en 1945 sur cette place, quand ils ont tiré... [Il y a eu une manifestation en 1945 sur la place du Comité central. On a tiré sur les ouvriers, il y a eu des victimes.] Moi, j’étais avec Doncea et Patrascanu et je ne me suis pas enfui. Est-ce que ce genre de choses est possible ! ? A cette époque, pourquoi est-ce que les troupes savaient ce qu’ils avaient à faire, alors que maintenant ils restent la matraque à la main. Ca veut dire qu’ils s’en foutent !
- Camarade Elena Ceausescu : La situation est très grave, et désagréable.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Elle est grave. Et vous êtes coupables. Parce que vous avez poussé vers cette situation. Qui vous a ordonné de ne pas donné de munitions aux troupes de la Securitate ? ... [Un temps] Coman est-il arrivé à Timisoara ?
- Camarade Silviu Curticeanu : Pas encore.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Etablissez la liaison tout de suite et, dès qu’il arrive au siège du comité départemental, qu’il nous appelle ! Que tous les commandants militaires soient retrouvés. Et qu’ils soient réunis par télé-conférence. Je veux qu’on les trouve en cinq minutes.
- Camarade Elena Ceausescu : C’est pas possible ! c’est pas vrai ! Ni le ministre de la Défense, ni le ministre de l’Intérieur n’ont agi comme il fallait !
- Camarade Nicolae Ceausescu : Une poignée de vagabonds entrainés par ceux qui veulent détruire le socialisme... En fait, vous faites leur jeu. C’est ça la réalité. Castro [Castro] a raison au sujet de ce qu’il dit aux militants du Parti. Une telle situation est inacceptable. En fait, c’est la même mentalité qu’on trouve chez les gardes patriotiques [milice ouvrière, milice du peuple] et les activiste du Parti [fonctionnaires permanents du parti]. Pourquoi on n’a pas sorti les gardes patriotiques avec des armes. Parce qu’ils ont des armes ! Ainsi nous obligeons des hommes à rester les bras croisés, et voilà les autres qui arrivent avec des barres de fer et nous ne faisons strictement rien, sinon tenir des sermons. Ah ! l’ennemi, ce n’est pas avec des sermons qu’on le calme... Il faut le brûler. On ne construit pas le socialisme avec de la désinformation, et des prières. Mais avec la lutte ! Il faut le construire par la lutte. Maintenant, en Europe, on est en train de capituler, de pactiser avec l’impérialisme, pour liquider le socialisme.
- Camarade Elena Ceausescu : C’est une lâcheté !
- Camarade Nicolae Ceausescu : J’ai parlé plusieurs fois avec vous cette nuit, non ?
- Camarade Tudor Postelnicu [ministère de l’Intérieur] : C’est vrai, quinze fois au moins.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Et encore plusieurs fois pendant la matiné ! Je suis venu ici au siège. Je suis allé en ville voir ce qui se passe. Et on m’a transmis qu’ils se sont de nouveau rassemblé dans le centre [de Timisoara]. Et pourtant, ils [les troupes, les militaires] savaient ce qu’ils avaient à faire ! Comment peut-on qualifier cette attitude ?... On en discute ici, dans ce CPE : mais moi, en ma qualité de commandant suprême, je considère que vous avez trahi les intérêts du pays, les intérêts du peuple, les intérêts du socialisme. Et vous n’avez pas agi avec le sens des responsabilités.
- Camarade Julian Vlad [le numéro un de la Securitate, qui vient d’arriver à la séance] : Vous avez raison, camarade secrétaire général. C’est tout à fait celà, c’est celà, exactement.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Ils ont dit qu’ils ont sorti les troupes de la sécurité... Mais... elles n’étaient pas armées.
- Camarade Julian Vlad : C’est celà. Ils n’avaient que des matraques et des gaz lacrymogènes.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Et pourquoi n’avaient-ils pas d’arme ?
- Camarade Julian Vlad : J’ai cru que ce n’était pas nécessaire.
- Camarade Nicola Ceausescu : Pourquoi ne m’avez-vous pas tenu au courant ? On a quand même parlé plusieurs fois au cours de cette nuit. A partir de maintenant, si le comité exécutif est d’accord, nous destituons le ministre de la Défense, le ministre de l’Intérieur et le commandant des troupes de la Securitate. Dès maintenant je prends la direction de l’armée. Préparez-moi le décret ! Convoquez le conseil d’Etat. Que tout soit fait légalement ce soir-même. Ces gens n’ont plus ma confiance. Ca ne peut plus durer que ça ! J’ai passé toute la nuit à parler avec eux, toutes les dix minutes pour me rendre compte après qu’ils n’avaient pas fait ce que je leur ai ordonné. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte qu’ils ne faisaient pas ce que j’avais dit. Ils devaient tuer les "hooligans" et non pas se laisser frapper par eux. Tu crois que ces hooligans-là ne savaient pas quelle était votre situation ? [que les troupes n’avaient pas d’arme] pour qu’ils osent entrer dans le siège du parti ! L’entrée au siège de l’organe du Parti n’est pas admise, n’est-ce pas ? Qui vous a permis de vous consulter sans prendre les mesures qui s’imposaient ? Moi j’avais donné un ordre. Vous savez ce que je devrais faire ?... Vous mettre face à un peloton d’exécution ! C’est tout ce que vous méritez ! Parce que ce que vous avez fait veut dire pactiser avec l’ennemi ! [S’adressant à Milea] Tu as fait l’armée, Milea ? Non ? C’est bien comme ça qu’on qualifie ce genre d’attitude !
- Camarade Vasile Milea : Oui, camarade secrétaire général.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Mais ce n’est pas possible ! Qu’on convoque le conseil d’Etat immédiatement.
- Camarade Silviu Curticeanu : Oui, j’ai compris.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Donc, camarade, compte tenu de la situation qui s’est créée, je me rends compte maintenant que l’on ne peut pas imposer l’ordre avec le bâton. J’ai convoqué une télé-conférence, je vous ordonne, qu’ils reçoivent [les troupes] immédiatement de l’armement. Que tous soient armés et qu’ils appliquent les ordres. Quand j’ai ordonné l’état d’urgence, avec quoi voulez-vous l’appliquer. Avec des bâtons ! Quand je dis état d’urgence, qu’est-ce que ça veut dire, état d’urgence avec le "bâton" ! Toi qui conduis les troupes de la sécurité [s’adressant à Julian Vlad], tu ne sais pas ce que ça veut dire, état d’urgence ? - Camarade Julian Vlad : Je sais, camarade secrétaire général, j’ai donné des ordres.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Même maintenant, vous ne dites pas la vérité ! Parce que ceux du siège du comité départemental du Parti n’ont pas eu d’armes ! Les soldats ont lutté avec ce qu’ils avaient, des bâtons ! Ils ont réussi à tenir tête. Si l’un d’eux tirait, les autres [les manifestants] se seraient enfuis comme des cailles qui s’envolent. Vous ne voyez pas où on en est arrivé. Je vous ai dit : tirez en l’air, faites des sommations et si ça ne marche pas tirez dans les jambes.
- Camarade Elena Ceausescu : Qu’on tire sur eux ! Qu’ils tombent, qu’on les ramasse et qu’on les mette en prison. C’est pas ça qu’on vous avait dit ! Que personne ne s’échappe !
- Camarade Nicolae Ceausescu : Donc, mesure immédiate, liquidez vite Timisoara, mettez les troupes en état d’alerte, en état de lutte, tant les unités du ministère de l’Intérieur que celles de la Défense nationale et si quelqu’un essaye d’agir n’importe où [dans le pays], qu’on intervienne d’une façon radicale, sans discussion aucune. Et bien sûr, qu’on attire l’attention des gardes patriotiques sur le fait qu’on ne peut pas lutter avec un bâton. Que toute la situation soit analysée avec tous les permanents du Parti de l’union de la jeunesse communiste. Quelle sorte d’éducation communiste donnez-vous à la jeunesse ? Quelle sorte de jeunes communistes sont ceux qui ont été pour les hooligans ? Il y a eu même quelques membres du Parti, mais la plupart sont des membres de la la Jeunesse communiste... Quelle sorte d’éducation révolutionnaire leur donnez-vous ? [Un temps] Regardez, camarade. ! Je pose la question des "mesures fermes" [son mot préféré]que l’on doit prendre. Si vous avez un autre avis, dites-le ici. Parce qu’il faut définir les actions et les mesures à prendre, parce qu’il est question des agissements fomentées aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, unis pour détruire le socialisme, parce qu’ils veulent un "socialisme humain capitaliste". Quel est votre avis ?
- Camarade Manea Manescu [vice-Premier ministre] : Nous sommes d’accord avec vous et avec toutes les mesures décidées.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Si quelqu’un est d’un avis différent, qu’il le dise.
- Camarade Elena Ceausescu : Il faut prendre des mesures radicales, parce que dans cette situation on ne peut pas agir avec tolérance. Cela équivaut à capituler.
- Camarade Nicolae Ceausescu : On luttera jusqu’au dernier ! Et nous devons avoir la ratification du Parti parce que l’indépendance et la souveraineté sont conquises et gardées grâce à la lutte. Si en 1968 on n’avait pas agi, assemblé le peuole, et armé les milices... ils [les Russes] nous auraient envahis comme ils l’ont fait en Tchécoslovaquie, parce que tant les Soviétiques que les Bulgares étaient à la frontière ! On n’a pas désarmé le peuple. Je l’ai dit, et cela a été voté devant la grande Assemblée nationale, "que tout soit gardé l’arme à la main". Pourquoi ne gardez-vous pas les lois et le socialisme ? Parce que les lois du socialisme sont les lois du pays !
- Camarade Elena Ceausescu : Ce sont des lois qu’on ne discute pas.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Vous, vous avez décidé ce qu’il fallait faire et vous avez agi avec les mains vides. C’est bien simple, vous avez fait, non ? Qu’est-ce qu’on a fait du ministre de la Défense ? Qu’en dis-tu, Milea ?
- Camarade Vasile Milea : Si tel est votre ordre... on le transmet immédiatement. Ensuite, je suis à votre disposition.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Pourquoi les unités militaires ne sont pas sorties armées ? Une arme à la main, sans munitions... ils ne pouvaient ni lutter, ni se défendre.
- Camarade Elena Ceausescu : Ils [les coupables] doivent dire quelle est leur vision et leur position.
- Camarade Vasile Milea : Je me permets de vous rapporter... Je n’ai pas d’autre position. Ni moi, ni les autres camarades.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Toi, parles en ton nom !
- Camarade Vasile Milea : Je répète, camarade secrétaire général... je n’ai pas d’autre position ou d’autre conception de la situation.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Pourquoi n’avez-vous pas pris des mesures ?
- Camarade Vasile Milea : Je suis coupable. Je pensais que ce moment ne prendrait pas de l’ampleur.
- Camarade Nicola Ceausescu : Tu aurais dû craindre cette ampleur ! Vous savez quelle était la situation de Timisoara. Au lieu de prendre des mesures, vous avez envoyé une armée sans armes. Vous auriez dû prendre des mesures immédiatement et liquider tout ça. Hier déjà. Mais vous ne l’avez pas fait. Et voilà où on en est ce soir !
- Camarade Tudor Postelnicu : Très estimé camarade secrétaire général, très estimée camarade Elena Ceausescu, devant comité politique exécutif et devant vous, je suis tout à fait d’accord avec les mesures qui seront prises contre moi. Je veux vous dire tout à fait, le plus sincèrement possible, comme permanent du Parti chargé de ce secteur,[la Securitate et l’Intérieur] que je ne veux pas me disculper. Je porte toute la responsabilité et je répète, je ne cherche pas à me disculper. Parce qu’on ne peut pas faire plus [grave] que ça. Je suis un soldat honnête et dévoué du Parti mais je tiens à vous le dire, je n’ai pas su que les troupes devaient être équipées de balles réelles. Quelles que soient les mesures que vous allez prendre, elles sont justifiées. On en a parlé plusieurs fois avec les cadres de l’armée, j’ai assisté à ces discussions et je n’ai pas compris que les troupes devaient avoir de l’armement. Je veux dire qu’on a agi avec fermeté, selon les orientations et les indications que vous nous avez données la nuit précédente. J’ai fait tout ce que j’ai pu...
- Camarade Elena Ceausescu : [elle le coupe brutalement] Tu n’as rien fait !
- Camarade Nicolae Ceausescu : Quand tu les laisses se battre avec des matraques, c’est comme si tu n’avais rien fait !
- Camarade Elena Ceausescu : Si celà n’était pas assez clair pour vous, pourquoi vous n’avez pas posé la question ? Il fallait demander si les troupes sortaient avec ou sans armes ?
- Camarade Tudor Postelnicu : Je vous rapporte que dans aucun document écrit on ne mentionnait cette chose. On ne m’a pas transmis que les troupes devaient sortir avec des balles de guerre.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Même les gardes frontières, sans armes ? Eux qui défendent la frontière ?
- Camarade Vasile Milea : Ceux qui gardent la frontière même, sur la frontière même, ont de vraies balles.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Postelnicu et Vlad ne savaient pas ces choses-là ?
- Camarade Tudor Postelnicu : Je vous ai rapporté et je vous rapporte que nos troupes [la Securitate] sont dotées de balles de guerre.
- Camarade Nicolas Ceausescu : Alors, pourquoi ne sont-elles pas sorties armées ?
- Camarade Julian Vlad : Nous pensions que c’était une action de petite ampleur et qu’on pouvait la résoudre sans faire l’usage de balles.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Et pourquoi n’avez-vous pas demandé ?
- Camarade Julian Vlad : C’est notre faute fondamentale.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Je vous ai dit de tirer en l’air et s’il ne se retirent pas, qu’on leur tire dans les jambes. Je n’ai pas pensé que vous alliez tirer avec des balles de manoeuvre [à blanc]. C’est de l’eau de pluie ! Ceux qui sont entrés dans le siège du Comité du Parti ne devaient plus jamais sortir de là. Ils devaient être à terre.
- Camarade Tudor Postenicu : Les généraux et les troupes envoyés là-bas ont mal agi.
- Camarade Nicolas Ceaucescu : C’est vous qui leur avez donné ces ordres.
- Vasile Milea : C’est ça. C’est nous les coupables.
- Camarade Nicolae Ceaucescu : Alors pourquoi les accuser eux ? C’est vous qui avez donné ces ordres. On le voit, on le voit clairement maintenant. C’est le Comité politique exécutif qui va en décider.
- Camarade Tudor Postelnicu : Je termine en vous disant que je suis d’accord aussi bien avec toutes les mesures que vous avez prises vous et les mesures prises par le Comité politique exécutif. Moi, en tant que permanent du Parti, et en tant qu’ancien permanent du Parti, je vous remercie pour tout le soutient accordé pendant cette période et je vous assure que je vais continuer d’être le soldat fidèle du Parti, que je reste ou non membre du Parti, je demeure un ouvrier honête du Parti et de la Patrie. Que je garde ou non le poste que j’ai ou que j’occupe en ce moment.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Quel est votre avis, camarade ? Il faut prendre une décision. Alors...
- Camarade Gheorge Radulescu : Mon avis en ce qui concerne le ministre de la Défense et de l’Intérieur est que ce n’est pas le bon moment pour décider de cette chose.
- Camarade Tudor Postelnicu : Camarade Secrétaire général, si vous avez confiance en moi, je vous assure que je travaillerai jour et nuit et que je faire mon devoir comme je le pourrai et les faits le démontreront.
- Camarade Constantin Dascalescu [premier ministre] : Je vous prie camarde Secrétaire général d’analyser avec beaucoup de soin la situation. Nous avons tous entendu les indications et les ordres donnés mais ne nous hâtons pas de prendre des mesures qui n’auraient pas été soigneusement étudiées. Je vous prie d’analyser avec votre discernement ces choses-là. Je suis pour les mesures fermes mais c’est bien de réfléchir à ce que l’on fait d’abord.
- Camarade Nicolae Ceaucescu : Qu’est-ce que tu en pense Manea [Manescu] ?
- Camarade Manea Manescu [Vice premier ministre] : Camarade Président je pense qu’il faut d’abord résoudre la situation actuelle et prendre des mesures après.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Avec qui la résoudre ? C’est un problème que l’on aurait pu résoudre depuis hier matin en deux heures et qui n’a pas été résolu. On a imprimé cet esprit de défaitisme, de ne pas lutter mais de capituler. C’est ça la question.
- Camarade Gheorge Oprea : Camarade Secrétaire général, je crois que les tâches sont très claires. Je crois que les camarades ont tous très bien compris ce qu’ils ont à faire, et je vous prie de leur accorder votre confiance. Qu’ils continuent à s’occuper de leur fonction. Maintenant, ce qu’ils ont à faire est clair pour eux. Je crois qu’ils ont compris. Je crois qu’on peut leur faire confiance. Ils vont agir selon vos ordres.
- Camarade Nicolae Ceaucescu : Maintenant vous savez ce que vous avez fait ! C’est comme si vous aviez envoyé des troupes sur le front pour se battre sans armes avec l’ennemi et qu’elles soient détruites par cet ennemi. Voilà ce que vous avez fait ! Vous avez mis des unités militaires dans une très mauvaise position. Quelle est la garantie que vous n’allez pas tous refaire la même chose ? Encore une fois !
- Camarade Tudor Postelnicu : Je vous assure camarade Secrétaire général qu’une telle situation ne va plus se répéter. Je vous prie de m’accorder cette confiance et de laisser parler les faits jusqu’a ce que vous, la Direction du Parti et le Comité politique éxécutif puissent juger.
- Camarade Vasile Milea : La garantie pour moi est que je n’ai pas compris le danger dès le début. C’est clair maintenant pour moi. A partir du moment où vous avez dit ce qu’était "l’état d’urgence".
- Camarade Julian Vlad : Je vous assure camarade Secrétaire général qu’en écoutant les tâches que vous m’avez données, je ferai en sorte de mériter votre confiance.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Bon, on va essayer encore une fois camarade ? (note du greffier : tous les camarades sont d’accord). Qu’on remette cette décision, voyons comment ils vont agir et on va reprendre cette discussion plus tard (note du greffier : tous les camarades sont d’accord). On verra comment comment ils vont agir dans la résolution de cette décision.
- Camarade Vasile Milea : J’ai compris. On va le faire.
- Camarade Tudor Postelnicu : J’ai parfaitement compris ce que vous avez dit et je vous assure camarade Secrétaire général qu’on va procéder comme vous l’avez dit.
- Camarade Julian Vlad : Moi aussi, j’ai compris camarade Secrétaire général, quelles sont les tâches qui reviennent aux troupes de la Sécuritat et je vais procéder tel que.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Si nous pouvons partir demain faire la visite en Iran, c’est le bureau permanent du CPE qui répond de toute l’activité, qui sera coordonné directement par la camarade Elena Ceausescu et le camarade Manea Manescu. Que toutes les décisions soient prisent avec le bureau permanent. Personne pour les membres du bureau permanent ne doit quitter Bucarest ces jours-ci. Les autres eux peuvent partir. D’accord ? (note du greffier : tous les camardes sont d’accord). D’ailleurs, j’ai donné l’ordre qu’on arrête toute activité de tourisme. Aucun touriste ne doit venir de l’étranger, entrer dans le pays, parce que tous sont devenus des agents d’espionage. Et qu’on arrête aussi immédiatement la circulation frontalière. J’ai ordonné au ministère de l’Intérieur qu’on appelle aussi le ministre du tourisme pour que les places [dans les hôtels] soient occupées immédiatement par des citoyens roumains. Que personne n’entre, même pas des pays socialistes sauf la Corée du Nord, la Chine et Cuba. Parce que tous les pays socialistes voisins n’inspirent pas confiance. Ceux des pays socialistes voisins sont envoyés comme agent. Qu’on arrête toute activité touristique. Qu’on déclare l’état d’alerte dans tous les départements. Les unités militaires du ministre de l’Intérieur de la Sécuritat sont en état d’alerte. Qu’on donne par téléconférence l’ordre de prendre toutes les mesures contre toute tentative parce que nous devons défendre l’indépendance de la Patrie du Socialisme contre n’importe qui, quel qu’il soit. Voilà comment les problèmes se posent. J’ai l’impression qu’au Congrès [le XIVe Congrès] on n’a pas compris les choses comme il se devait. Les décisions n’ont pas été prises pour faire de la parade. Tous doivent savoir que nous sommes en état de guerre. Tout ce qui s’est passé, qui se passe en Allemagne, en Tchécoslovaquie, en Bulgarie maintenant et dans le passé proche en Pologne, en Hongrie sont des choses organisées par l’Union Soviétique avec l’aide américaine et l’Occident. Toutes ces choses doivent être très claires et ce qui s’est passé dans les trois derniers pays en RDA, en Tchécoslovaquie et en Bulgarie ont été des coups d’Etat organisés avec l’aide des bas-fonds de la société, les bas-fonds et l’aide de l’étranger. C’est comme ça qu’il faut comprendre ces événements. On ne peut pas les juger autrement. C’est clair, camarades ? Vous êtes d’accord ? (note du greffier : tous les camarades sont d’accord).
- Camarade Elena Ceausescu : C’est comme ça, on va agir.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Y a-t-il un autre avis ? Niculescu, tu es d’accord ?
- Camarade Paul Niculescu [aujourd’hui ministre du commerce intérieur dans le gouvernement du Front de salut national] : D’accord, camarade Secrétaire général.
- Camarade Nicolae Ceausescu : Je veux que tout ça soit très clair. On va surmonter cette situation. On a connu une telle situation en 1968, et aujourd’hui, c’est pire. Parce qu’on fait de la démagogie, on trompe le peuple avec des slogans anti communistes, parce qu’on veut enfin liquider le socialisme. Voilà la rélité ! Voilà c’est comme ça qu’il faut procéder, si vous êtes d’accord ? (note du greffier : tous les camarades sont d’accord et tous s’engagent à agir de cette façon).
- Nicolae Ceausescu : La séance est levée.

1989

Par Jean-Paul Mari

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