RWANDA

Entretien avec le Général Roméo Dallaire

Si les renforts n’arrivent pas...

L’ONU face aux massacres au Rwanda

Depuis le début des massacres au Rwanda, la chronologie des actions de l’ONU, donc de la communauté internationale est celle d’une impuissance consentie.

Le 6 avril, les présidents du Rwanda et du Burundi meurent dans un attentat contre l’avion qui les ramène à Kigali. Le 7 avril, les milices Hutus commencent à massacrer les membres de l’opposition et tous les Tutsis qu’ils peuvent trouver. Sur place, il y a 2500 casques bleus, chargés, par la résolution 872 du 5 octobre 1993, de "contribuer à la sécurité à Kigali" et de faire respecter un cessez-le-feu établi signé l’été précédent entre les rebelles du FPR et les forces gouvernementales. Les casques bleus n’ont le droit de tirer qu’en cas d’autodéfense : le mandat n’est donc plus adapté. Pendant que Kigali est à feu et à sang, le conseil de sécurité de l’ONU se demande comment s’y prendre pour évacuer les étrangers et le personnel de l’ONU. Tard dans la nuit du 21 avril, le conseil délibère sur l’attitude à observer. Les pays non-alignés demandent, en vain, un renforcement des troupes ainsi que le secrétaire général qui propose une modification du mandat pour donner aux casques bleus le "pouvoir d’utiliser la force pour instaurer la paix". En face, le Soudan, l’Algérie et l’Égypte sont opposés à l’utilisation du mot génocide ; la Chine, la Syrie et l’Indonésie refusent un futur tribunal pour crimes de guerre. Quant aux États-Unis, ils suggèrent fortement l’abandon total du Rwanda. Finalement, le conseil décide de ne laisser que trois cents casques bleus sur place. Pendant ce temps, on continue à massacrer. Il faut attendre la mi-mai pour que l’ONU décide d’envoyer 5500 hommes sur place. Une semaine plus tard, tous les pays consultés répondent que la demande est "en examen" et les Américains proposent de ne déployer les troupes qu’aux frontières du pays. Certains diplomates expliquent que "de toute façon, le gros des massacres est passé, il faut attendre la suite." Pendant ce temps là, au Rwanda, on massacre. Aujourd’hui, la France propose d’intervenir, pour protéger les réfugiés. Le problème est que Paris s’est dans le passé engagé militairement contre les Tutsis du FPR. Du coup, ceux-ci rejettent énergiquement toute intervention française, même humanitaire. D’autant que la démarche peut paraître ambiguë. En s’installant au milieu de ses anciens alliés, les Hutus, les Français sont suspectés de vouloir geler l’offensive de leurs adversaires Tutsis du FPR. Résultat ? Une intervention prête, mais contestée et des casques bleus, dirigés par le général Roméo Dallaire, qui affrontent au quotidien le problème rwandais. Et pendant ce temps-là, à Kigali.....

Entretien avec le Général Roméo Dallaire, commandant de la mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda.

« - Général Roméo Dallaire : Ici, la situation ne s’apaise pas. Bien au contraire. Les deux parties discutent les conditions d’un cessez-le-feu, mais, sur le terrain, les combats continuent. Ces derniers temps, la situation s’est encore tendue à cause des groupes de miliciens, responsables des tueries. Depuis quatre à cinq jours, ils sont à nouveau très actifs, notamment à Kigali et à Gitarama. On continue à voir des gens qui se font enlever et tuer.

- OBS : Sur le plan militaire, l’offensive du FPR (Front Patriotique Rwandais) continue..

- R.DALL : Oui. À Kigali, la capitale, les combats sont durs et parfois très violents. Les forces du FPR continuent à manœuvrer dans les entrailles de la ville, quartier par quartier, mais les forces gouvernementales montrent toujours de la détermination à tenir certaines garnisons. En dehors de la ville, Gitarama est tombé aux mains du FPR qui continue son offensive vers l’Est du pays et, semble-t-il, vers le Sud. Le territoire est partagé : 60% pour le FPR, 40% pour les forces gouvernementales.

- OBS : Dans tout le pays, il y a des civils pris dans la tourmente. Combien sont-ils ? Où sont-ils ?
- R.Dall : Quand on parle des déplacés, on parle d’une immense problématique. Cela concerne environ deux millions de personnes, Tutsis et Hutus. Ils sont cinq cent mille en zone FPR et plus d’un million en zone gouvernementale, dans le sud et l’ouest du pays. À Kigali, cela concerne, de part et d’autre du front qui traverse la ville, environ vingt à trente mille personnes.

- OBS : Il y a quelques jours, des miliciens Hutus ont forcé la porte de l’orphelinat de la paroisse Saint-André et massacré cent soixante-dix personnes dont beaucoup d’enfants. Quels sont ceux qui sont encore piégés, en danger de mort, dans les zones gouvernementales où se trouvent aussi les milices ?

- R.DALL : Ils sont dans cinq à six mille personnes dans plusieurs endroits de la ville où nous avons nos hommes à côté des soldats gouvernementaux. À l’hôtel des Mille Collines, il y a six cents personnes. Et ce matin, des miliciens ont fait irruption dans cet hôtel ; ils ont commencé à tirer dans les couloirs et à s’emparer des réfugiés. Il a fallu l’intervention de nos observateurs et du chef de l’état-major de l’armée gouvernementale pour que personne ne soit enlevé ou tué. J’espère que cette nuit, nos observateurs et les soldats gouvernementaux vont être capables d’empêcher des tueries. Je l’espère ! Parce qu’en fait, si nous arrivons à être présents, de jour, dans quatre centres de réfugiés, je suis obligé, la nuit, pour des raisons de sécurité, de regrouper mes hommes à l’hôtel des Mille Collines et de laisser les autres réfugiés sous la protection des gendarmes gouvernementaux.

- OBS : Quels sont les moyens, en hommes et en matériel, dont vous disposez aujourd’hui au Rwanda ?

- R.DALL : J’ai 500 hommes, dont une centaine d’observateurs non-armés. Compte tenu du travail d’état-major, il me reste donc deux compagnies, à peine, sur le terrain. Quant aux treize transports de troupes blindés dont je dispose, dix sont immobilisés à cause de problèmes mécaniques. Et je n’ai pas de pièces de rechange. D’ailleurs, je n’ai pas de mécaniciens, non plus...

- OBS : Qu’est-ce qu’on peut faire avec aussi peu de moyens !

- R.DALL : Jusqu’ici, on a réussi à évacuer six mille personnes et à les faire passer dans des zones moins dangereuses. Demain, j’espère en évacuer un ou deux milliers de plus. À condition de trouver des camions pour pouvoir réaliser l’opération ! Vous savez… La journée a commencé à trois heures trente avec les bombardements qui nous ont réveillés et le travail a débuté à cinq heures trente : briefing, rapports, préparer les camions, prières à sept heures, préparatifs de déplacement de réfugiés pour sept heures trente, incident à l’hôtel Mille Collines, escorte des intervenants dans la discussion sur le cessez-le-feu à dix heures, patrouilles, convoi de reconnaissance qui a essuyé des tirs ennemis, camion d’évacuation en panne, envoi d’une deuxième équipe, évacuation d’urgence des blessés vers l’aéroport malgré sa fermeture, escorte de Bernard Kouchner qui venu ici mener un travail d’aide humanitaire...Il est vingt-deux heures, j’ai une réunion qui m’attend, le travail n’est pas fini.

- OBS : Avec trois blindés et deux compagnies ?

- R.DALL : ..Eh oui. C’est pour cela que j’ai demandé 5500 hommes et, au moins, cinquante blindés. Je n’ai ni les hommes, ni le matériel, pour entrer dans les secteurs où des gens attendent notre protection. J’attends…quatre blindés qui doivent arriver. De plus, l’aéroport reste fermé. Pour venir ici du Kenya, il faut passer par l’Ouganda, d’abord en avion, puis en hélicoptère et par la route : une bonne journée de voyage. On se bat avec acharnement pour accomplir notre mission humanitaire et faire avancer le dossier de cessez-le-feu, le travail augmente, les renforts n’arrivent pas et nos ressources diminuent. Pas seulement en matériel. Certains de mes hommes sont là depuis le début de la guerre et ils n’ont pas pu sortir de Kigali ou prendre vingt-quatre heures de repos.

- OBS : Quelles sont vos pertes ?

- R.DALL : Ce matin encore, une de nos patrouilles a essuyé des tirs meurtriers au nord de Kigali. Avec les pertes d’aujourd’hui, nous en sommes à treize morts et neuf blessés.

- OBS : Voilà maintenant plus d’un mois que l’ONU a décidé de vous fournir les renforts que vous demandez. Pourquoi est-ce que vous n’avez encore rien reçu ?

- R.DALL : Il serait bon de poser cette question aux pays qui font partie des Nations Unies : où sont les troupes ? Où est le matériel ? Comment puis-je accomplir ma mission ?

- OBS : Est-ce que vous recevez des appels auxquels vous ne pouvez pas répondre ?

R.DALL : ...Oui...Hélas, oui... Des lettres, des appels de civils. Parfois, on arrive à aller voir. Mais il y a eu des cas où les gens qui nous avaient demandé de l’aide ont été, plus tard, enlevés. Et tués.

- OBS : Il y a un mois déjà, à Kigali, les observateurs avaient repéré des groupes de réfugiés en danger. Hommes, femmes et enfants. Tout le monde savait qu’ils pouvaient être tués d’un moment à l’autre. Certains, depuis, ont effectivement été massacrés sous nos yeux..

- R.DALL : C’est exact.

- OBS : On peut craindre d’autres massacres, dans les mêmes conditions ?

- R.DALL : C’est tout à fait possible.

- OBS : Dans ces cas-là, est-ce que vous ne sentez pas gagné par la colère ?

- R.DALL : Ce n’est pas à moi d’exprimer ce genre d’émotions. Même si je trouve pénible et difficile de comprendre pourquoi les pouvoirs décisionnaires de la communauté internationale sont si lents à réagir ? Et une fois qu’ils ont réagi, pourquoi il est si pénible de mettre en place cette force ? Je sais que l’acheminement est difficile, l’endroit est isolé et loin des ports. Mais ici , la situation s’aggrave. Et les renforts sont en retard...En retard.

- OBS : La France propose d’intervenir ? Est-ce souhaitable ?

- R.DALL : Nous sommes en train d’en discuter avec mes supérieurs. Je ne peux rien vous dire de plus.

- OBS : Compte tenu de l’état de vos forces, combien de temps pouvez-vous encore tenir ?

- R.DALL : Pas ad vitam æternam…J’ai hâte de voir des réactions tangibles de la communauté internationale pour nous apporter la relève dont j’ai besoin. Je les attends. Plus rapidement que ce que j’ai vu jusqu’alors. Je reste déterminé à porter secours aux Rwandais qui en ont besoin. Pour lors, ma conviction est que si j’arrive à sauver ne serait-ce qu’un Rwandais en danger, mon travail mérite d’être fait. Un être humain, cela vaut déjà la peine. Mais il y en a tellement d’autres qui ont besoin de nous que je ne vois rien d’autre à faire que de rester ici, déterminé et têtu, avec le courage et la détermination de mes hommes, pour aider. Il faut tenir le coup. En attendant. »

Par Jean-Paul Mari

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