TURQUIE 25 février 1999

A Istambul, après la capture du chef du P.K.K

Öcalan : le « prophète » enchaîné

Si le gouvernement turc ne profite pas du coup porté à la rébellion pour chercher une solution politique au problème kurde, il risque de perdre les fruits de sa victoire et d’élargir le fossé qui se creuse entre Ankara et l’Europe

Ce soir, le ciel pleure des flocons de neige sur le Bosphore illuminé de blancheur. Et l’on suit dans la nuit la traînée des cargos qui font de la luge vers la mer de Marmara. Mais il suffit de quitter le coeur glacé de la ville, de laisser derrière soi les palais ottomans, les musées, les phares et les mosquées, il suffit de gagner les faubourgs pour atteindre à un autre monde. Istanbul est coupé en deux.

Bientôt, on traverse sur des kilomètres une énorme banlieue, surpeuplée et d’une absolue laideur, petits immeubles gris et grappes de maisons informes qui couvrent les collines de la capitale. Le quartier de Gazi est là, tout au bout, juste avant la terre rase des champs, quartier en chantier permanent, peuplé de petits ouvriers, réfugiés kurdes, génération de deux à trois millions de montagnards de l’Est chassés de leur Anatolie par la misère et la guerre entre l’armée turque et le Parti des Travailleurs du Kurdistan, le PKK.

Il y a deux Turquie. D’un côté, l’ouest de la Sublime Porte, ses ports et sa côte égéenne au niveau de vie européen. Et puis l’autre pays, le Sud-Est, où le décor rappelle « Yol » de Yilmaz Güney, et le revenu celui du Bangladesh. Les exilés de Gazi ont fui la montagne nue autour de Diyarbakir ou de Van, les troupeaux dispersés et les récoltes impossibles, les 3500villages brûlés ou rasés par les soldats, la guérilla et les règlements de comptes entre factions. Ils sont tous en deuil d’un père, d’un frère ou d’un fils. Et maintenant ils ont perdu « Apo », Abdullah Öcalan, le responsable du PKK, leur chef de guerre.

On remonte la rue principale asphaltée qui donne sur des ruelles en pente couvertes de pierraille. A l’entrée, cinq véhicules blindés de la police montent la garde devant ce quartier bastion, dur, têtu, bosselé comme le front d’un rebelle, qui se bat depuis trois jours. Le gouvernement peut bien envoyer ses bulldozers et ses pelleteuses pour nettoyer la chaussée dès l’aube, Gazi garde toujours les stigmates de ce qu’il est la nuit : un quartier interdit, des rues coupées, une zone de guérilla urbaine.

Hier soir encore, les manifestants ont arraché des panneaux de signalisation, entassé des pavés, des poutres de chantier, monté des barricades, jeté des cocktails Molotov et brûlé un bus. Puis les premiers coups de feu ont éclaté et cinq policiers sont tombés, dont l’un sérieusement blessé.

Maintenant, on marche sous la pluie sale, dans une rue trop calme, entre des haies de regards fermés et silencieux. Le jour appartient aux policiers, aux contrôles d’identité, aux fouilles, aux arrestations. Deux mille militants présumés du parti pro-kurde modéré Hadep et des associations des droits de l’homme ont été arrêtés. Alors les militants débranchent leur téléphone, changent de domicile ou se cloîtrent. Autour du siège du Hadep, dans le centre de la capitale, il suffit de montrer une carte d’identité avec un lieu de naissance en pays kurde pour être interpellé.

Au troisième étage de l’immeuble, on respire la peur : « Tout membre de notre parti s’attend à être arrêté à n’importe quel moment », dit Ferhat Y., membre du comité politique d’Istanbul. Il égrène la liste des sept membres du bureau central, dont le président, incarcérés fin décembre, évoque la demande d’interdiction de son parti exigée par le procureur général et explique qu’on veut les empêcher de participer aux prochaines élections législatives du 18avril. « Nous sommes criminels du fait de notre identité, de notre opinion. On nous reproche tout simplement d’exister. » On le quitte en fin d’après-midi. Le lendemain, il est arrêté.

Dehors, la Turquie nationaliste jubile après l’action commando qui a permis la capture au Kenya d’Öcalan-le-terroriste, les journaux titrent sur la « victoire », « la fin des souffrances » et « la fin de la terreur » imposée par le PKK, et toutes les chaînes de télévision diffusent en boucle, comme un long exorcisme, les images d’un homme à la moustache et au corps épais, sparadrap sur les yeux, menottes aux poings, le geste et la voix alourdis par une bonne dose de calmants et qui grommelle des propos étranges sur « mon pays, la Turquie ».

Cette fois le « monstre » est pris. Mieux, regardez-le, debout, immortalisé et démythifié entre deux drapeaux turcs à croissant blanc : il apparaît dompté. De quoi sonner tous les militants PKK kurdes du monde ! Assis adossé au mur d’un obscur café du vieil Istanbul, Savash, militant clandestin du PKK, a l’air d’un homme groggy. Il souffle : « C’est un complot » et parle de la CIA, du Mossad et de la Grèce, prête à tout pour un arrangement sur le problème de Chypre. Il compte les coups portés par les Turcs, « dont la politique a toujours été de tuer nos dirigeants.

Il y a eu 28révoltes dans notre histoire et la dernière, en 1938, s’est terminée par le massacre de Dersim ». La 29e était celle d’Öcalan. Pour Savash, « Apo » n’était pas seulement le chef du PKK, il était son inspiration, la voix de tous les Kurdes, de la Turquie à l’Iran, la montagne qui incarnait la kurdité, il était « le prophète ». Voilà pourquoi des jeunes s’immolent par le feu devant les ambassades européennes, geste très médiatique bien sûr, mais aussi référence au symbole sacré de purification et de renouveau dans le culte zoroastrien.

Savash enrage : « Apo avait proposé la paix, alors ils l’ont capturé et pensent nous avoir décapités. » Et il menace : « C’est le début d’une nouvelle révolte kurde. Mais cette fois nous allons l’étendre à tout le territoire. Jusqu’ici, les Turcs des grandes villes de l’ouest anatolien n’ont pas voulu la paix parce qu’ils sont désinformés et n’ont jamais vraiment ressenti les effets de la guerre. Cela va changer. Il y aura beaucoup de tueries à l’avenir. »

A condition que le PKK en ait encore les moyens. En quinze ans de luttes, l’organisation est devenue une véritable institution. Dans la montagne, le PKK mobilise encore une dizaine de milliers de guérilleros, et l’organisation, financée par la diaspora, l’impôt révolutionnaire et la taxe sur le trafic de drogue, dispose d’un revenu estimé à trois fois le budget de Cuba. Mais l’arrestation d’« Apo » n’est pas un simple revers. L’échec est d’abord militaire face à une armée turque suréquipée, qui avale jusqu’à un tiers du budget de l’Etat, avance jusqu’en Irak pour y bombarder les bases du PKK, arrache ses renseignements par la torture et pratique une politique sauvage de la terre brûlée dans son propre Kurdistan.

L’échec est aussi diplomatique en Europe, où aucun pays n’a accepté d’accorder l’asile politique à Abdullah Öcalan, chef du PKK. L’énorme pression diplomatique américaine a fait le reste et « Apo » est désormais emmuré dans l’île prison d’Imrali.

L’échec est enfin et surtout politique en Turquie où le PKK n’a pas su réaliser une percée démocratique dans l’opinion. Le Hadep, parti pro-kurde modéré et très réprimé, n’a pas dépassé les 16% de voix dans les provinces kurdes et moins de 5% dans tout le pays. « Öcalan n’est pas Arafat, encore moins Mandela, analyse un expert franco-turc. Ce serait plus sûrement un Guzman, version kurde du Sentier lumineux ! »

Derrière le mythe, il y a un homme épais qui mêle la langue de bois et l’incantation, cite Lénine et annonce que le XXIe siècle sera apoïste, qui interdit toute relation sexuelle à ses cadres et se proclame lui-même « prophète ». Il y a aussi, face à la brutalité des militaires d’Ankara en Anatolie, une série d’attentats aveugles et impopulaires, de massacres de villageois et de règlements de comptes entre factions kurdes. « Apo est responsable de la mort de 30000personnes », martèle le Premier ministre turc. En oubliant que la grande majorité des morts sont des Kurdes.

Aujourd’hui, « Apo » est neutralisé, le PKK touché en plein coeur, la Turquie triomphante, et une partie de l’opinion publique - ici elle existe - se demande ce que les militaires vont faire de leur victoire. La Turquie est coupée en deux, encore une fois, entre une société civile dynamique, avide d’affaires, de modernité et de liberté, qui sent bien que la mort présumée du PKK n’est pas celle du problème kurde, et un Etat rigide et bureaucratique, géré en façade par un système politique style IVe République et dirigé de fait par un conseil de militaires.

« Trois tendances divisent le pays sur le traitement de l’affaire Öcalan, explique un journaliste réputé d’Istanbul. D’abord les faucons, ceux qui nient le problème identitaire, ne parlent que de terrorisme et veulent en profiter pour éradiquer la question kurde. Ensuite ceux qui pensent qu’une loi sur les repentis et des mesures de développement économique suffiraient à apaiser la situation. Enfin ceux, dans les milieux de gauche et des Kurdes non-PKK, qui sentent qu’il faut mettre à profit la fin de la terreur pour engager une démocratisation et reconnaître l’identité kurde »

Jusqu’où ? Surtout ne jamais prononcer le mot autonomie ! Il fait bondir jusqu’au plus courtois des diplomates. Dans un salon des Affaires étrangères, à Ankara, on vous répète que la Turquie est avant tout un Etat-nation peuplé de citoyens, « comme chez vous, en France, n’est-ce pas ? ». Et aussitôt resurgit l’amertume du rejet par l’Union de l’adhésion de la Turquie à l’Europe : « Le loup, la peste et le Turc ont toujours été les trois grandes peurs de l’Occident. »

Du coup on explique, dépité, que l’adhésion « n’est plus l’obsession d’Ankara mais seulement un objectif majeur ». Et que c’est mieux ainsi. Et qu’il n’est pas question que le pays reçoive des leçons de l’Europe sur la façon de juger Öcalan.

On sent la blessure à vif et la tentation autoritaire. Comme dans ce roman qu’écrit Elfe, une jeune femme aux cheveux roux et aux grands yeux verts. Elle est née sur le Bosphore, ne lit jamais les journaux, se moque de la politique et préfère conter la folle et vaine passion du grand sultan Abdülaziz pour l’impératrice Eugénie. C’était à Paris, lors de l’Exposition universelle, en 1867. Là encore, il s’agissait d’une histoire de dépit amoureux, de pays et d’homme partagé.

JEAN PAUL MARI

25 février 1999

Par Jean-Paul Mari

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