ALGERIE 23 juillet 1992

(SPECIAL ANNIVERSAIRE ALGERIE)

Algérie, le crève-coeur.

1992, L’Algérie entre dans la nuit.

Parfois, l’Algérie est un crêve-coeur. Quand elle a des airs de bonheur. Quand il y a du soleil sur la mer, des baigneurs sur les plages, du poisson à la terrasse des restaurants et de la musique raï dans l’air. Reste les visages des jeunes. Et cette immense tristesse dans leurs yeux....

Parfois, l’Algérie donne le vertige quand on marche en équilibre instable sur une ligne imaginaire qui coupe en deux le terrain vague de la cité de Bab Ezzouar dans la banlieue d’Alger. Le terrain vague est large d’à peine cinquante mètres. D’un côté, des blocs d’immeubles proprets, avec des jardins, des parkings, des fleurs aux fenêtres, des antennes paraboliques sur les toits, des locataires fonctionnaires qui parlent français, répondent au téléphone et craignent pour leurs privilèges.

A l’autre bout du terrain vague, la masse des autres, avec leur flopée de gamins, dans les mêmes blocs de béton, mais sans parking, sans voitures, sans fleurs, sans téléphone et sans espoir. Ceux là ne parlent qu’arabe et votent FIS à quatre vingt quinze pour cent. Les deux mondes ne se rencontrent jamais, leurs enfants ne se connaissent pas. On ne traverse pas la ligne. Reste, de chaque côté de la poussière, les nantis et les gueux qui jurent, les dents serrées, qu’un jour, et par la force, celle de la colère et de l’injustice, ils passeront de l’autre côté de la cité.

. Parfois, l’Algérie est paradoxale. Témoin, ce millier de jeunes islamistes aux funérailles du président Mohamed Boudiaf. Ils le détestaient parce qu’il était le pouvoir en place, celui qui disait "le FIS, plus jamais ça !", celui qui a envoyé des milliers de militants de leur âge dans des camps au Sahara. Et pourtant, ils là, tristes et receuillis, ils chantent la chanson du FIS, désignent le ciel et ce n’est plus un défi mais un hommage au mort. Mieux ! Ils marchent vers les voitures officielles, les doigts pointés et accusent :"c’est vous qui l’avez tué. Chadli assassin !"

Une minute avant que le président Boudiaf ne meure, ces gamins le vomissaient, maintenant, ils le pleurent. Parce qu’ils votent FIS moins par amour de la religion que parce qu’ils croient que les barbus vont les débarrasser de la "maffia du pouvoir", parce que leur vote est politique. Et ils ont cru un instant que le président allait mettre à bas le système, au lieu de le défendre. Ils ont attendu, l’ont respecté avant de le haïr. Une fois mort, le président est redevenu un vieillard, un des pères fondateurs de la révolution, le symbôle de la lutte contre l’injustice. le sang sur sa poitrine lui a rendu sa pureté originelle. Voilà pourquoi ces gamins le pleurent.

. Parfois l’Algérie est hypocrite. Au lendemain de l’attentat d’Annaba contre le président, le FLN verse des larmes sur celui qui avait juré de faire la peau du vieux parti, de lui prendre ses fonctionnaires et ses immeubles, et de le pousser vigoureusement vers le musée de l’histoire. Au gouvernement, pleurent aussi les caciques, ceux qui restent obsédés par les luttes internes et les bagarres de clan, ceux qui négocient déjà les nominations et les démissions, ceux qui pleurent surtout sur leur sort. Même le journal "l’Eveil", proche de la tendance intégriste, joue le receuillement, il parle de "l’esprit et de la mémoire qui restent" alors que le président n’a cessé de prôner une lutte implacable contre l’intégrisme. Larmes de crocodile.

Parfois l’Algérie est émouvante. Quand elle écrit avec sobriété ces quelques lignes à la une d’un magazine : "Il y a quelques jours, un homme est mort, tué dans le dos. Ce dos, c’est le nôtre, et la mort est notre ennemi."

Souvent l’Algérie est imprévisible. On avait annoncé un procès pur et dur contre les chefs islamistes du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj. Les chefs d’inculpations, terribles, s’appuyaient entre autres sur un texte du FIS écrit au lendemain de l’etat de siège du 5 juin 1991, "l’instruction N-22" prévoyait la violation du couvre-feu, la constitution de "groupes armés" pour mener des attaques contre les "centres névralgiques de l’ennemi", la destruction des "moyens de communication de la police, de la gendarmerie et de l’armée, l’enlevement des responsables..bref, la mise à bas de l’Etat.

On comdamne à mort pour moins que cela en Algérie : vingt six peines capitales ont été prononcées depuis mai dernier contre des islamistes. Les autorités avaient garanti un procès public ; le tribunal s’est brutalement fermé à la presse étrangère. La défense voulait un grand procès politique ; le procureur a répété qu’il s’en tiendrait aux faits. On promettait la sévérité, Abassi madani et Ali Benhadj ont été condamnés "seulement" à douze ans de prison et le procureur a expliqué son revirement par sa volonté de "contrubuer à la résorption de la crise" politique de l’Algérie.

A Alger, après la stupéfaction, on a compris que le vent avait un peu tourné. Halte à la répression implacable contre les islamistes, la politique du tout-sécuritaire est morte avec Mohamed Boudiaf, il est temps de renouer le dialogue avec les hommes en Khamis. le verdict de Blida est une ouverture, une perche tendue aux plus modérés d’entre eux.

Souvent, trop souvent, l’Algérie est violente. Au lendemain du verdict de Blida, dès la première "prière du vendredi", des jeunes islamistes sont descendus dans la rue pour enflammer des pneus et dresser des barricades. On a tiré sur la foule à coups de kalachnikovs à Bab El Oued, à El-Harrach, à El Biar et Bachdjarrah...Une nouvelle fois, les manifestants n’ont pas réussi à entrainer la population dans la rue ; une nouvelle fois, il y a eu des morts et des blessés. Le sang. Et le terrorisme. Une centaine de policiers et de militaires ont été abattu en quelques mois.

Dans la nuit du 4 au 5 juillet, vers minuit, deux voitures de policiers roulent sur une route déserte de la banlieue d’Alger. Il y a des tripodes cloutés sur la chaussée et une quinzaine d’hommes armés en embuscade. Les pneus explosent, les voitures vont s’écraser dans l’herbe du fossé, les hommes s’approchent et tirent à bout portant sur les survivants.

On retrouve les corps, les voitures criblées de balles et de grandes flaques de sang dans l’herbe. Les policiers en civil roulaient très vite, dans des voitures banalisées, sans phares et dans l’obscurité. Et pourtant, on les attendait..Il y a des fois où le terrorisme prend des allures de guerrilla urbaine.

Parfois, l’Algérie est effrayante. Quand on se déchire au sein de la direction du FIS, entre les partisans de la voie politique de la "Djezaraa", les algérianites, et les "Salafistes", les radicaux partisans du changement par la violence. Quand ceux de la "Djezaraa" s’entendent de plus en plus souvent traiter par les autres de "peureux" et de "lâches" et qu’ils tremblent de s’entendre très vite qualifier de "traitres" : l’équivalent d’une comdamnation à mort.

Parfois, l’Algérie se moque d’elle même. A Alger, on se répète une mauvaise plaisanterie : "A Beyrouth, les gens ont peur que le Liban ne s’algérianise !" . Souvent, de plus en plus souvent, l’Algérie reste indifférente. On a nommé un nouveau président, Ali Kafi. Alger n’a pas bronché. "Il y a des gens en qui on ne croit plus" soupire un maitre d’hôtel. L’écrivain Rachid Mimouni avait déjà dit :"plus personne ne croit en rien, du paysan kabyle aux tenants du pouvoir."

Toujours, l’Algérie est militaire. C’est l’armée de l’ALN qui a mené le combat contre l’occupant français, c’est l’armée des maquis qui est venue jusqu’à Alger, c’est l’armée qui controle le jeu politique aujourd’hui même si son chef, le général Nezzar, se refuse à prendre directement les rènes du pouvoir.

C’est une véritable armée populaire, donc traversée par tous les courants politiques. Et les soldats sont fatigués de vivre la condition algérienne, d’affronter une vie chère, des logements petits et introuvables, de courir après du lait en poudre ou des médicaments. Fatigués de descendre faire la police dans la rue quand ils ont souvent un frêre islamiste ou un parent dans un camp du sud. Certains désertent, passent dans le camp des intégristes avec armes et bagages. D’autres restent sous l’uniforme le jour mais attaquent des sentinelles la nuit, comme ces deux soldats arrétés lors de la fusillade contre l’Amirauté d’Alger.

L’assassin de Boudiaf était lui même un militaire, chargé de la sécurité du président. Dans la mouvance du tueur, d’autres jeunes officiers, révoltés par l’injustice et le désastre économique, retrouvent leur credo de toujours : nationalisme, patriotisme, et arabisme mais ne rejettent plus l’islamisme. Ils ne supportaient plus l’intransigeance du président Boudiaf, se coupent de plus en plus de la haute hiérarchie militaire et font craindre une tentaive de coup d’état. Ceux là sont désormais aussi surveillés que les militants du FIS. C’est la cohésion d’une armée historique qui est en jeu.

Parfois l’Algérie redevient universelle. Comme quand elle était à la pointe de la "révolution mondiale", du tiers-monde et de lutte pour la décolonisation. A l’avant garde d’un front intellectuel et politique. Ses militants d’alors étaient connus, reçus et respectés. C’était il y a trente ans, exactement. Le socialisme à la Boumédienne a gelé le pays qui s’est figé, rongé de l’intérieur, muré dans un silence autoritaire. A l’est, le bloc a fini par s’effondrer et tout s’est délitté.

En Algérie, au même moment, la glace de trente ans a fondu et la révolution semble reprendre sa marche inachevée. Chadli le dernier président du FLN est chassé et Boudiaf, l’homme des origines, revient. On l’assassine. Comme si les "fils" vieillis de la révolution étaient mangé par leurs enfants. Ceux de moins de trente ans contre les autres. Comme si l’Algérie se déchirait pour accoucher de quelque chose de nouveau, de différent.

Parfois, l’Algérie est un crêve coeur. Quand elle a des airs de bonheur. Quand il y a du soleil sur la mer, des baigneurs sur les plages, du poisson à la terrasse des restaurants et de la musique raï dans l’air. Reste les visages des jeunes. Et cette immense tristesse dans leurs yeux.

Jamais, l’Algérie n’est en paix.

Jean-Paul Mari

23 juillet 1992

Par Jean-Paul Mari

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