IRAK 1991

Guerre du Golfe

"Pas les gaz !"

De notre envoyé spécial en Arabie saoudite

« Suffocants », « vésicants », « hémotoxiques », « neurotoxiques », tous sont incolores, inodores, et tous apportent la mort. L’arme chimique est la seule qui fasse vraiment peur aux soldats américains. « Et je suis sûr, dit Eric, que les Irakiens vont l’utiliser. »

Eric n’aime pas beaucoup cette guerre. Voilà à peine quelques jours qu’il est là, accroupi sur cette butte de sable froid et humide, l’oeil planté sur un carré de désert vide, à quelques dizaines de dunes du Koweït et des premières lignes américaines et, déjà, le temps lui file entre les doigts :« Dites-moi... Quel jour sommes-nous ? Ici, on perd la notion des choses. » Il pleut sur le sable, et le paysage d’Arabie saoudite n’a pas grand-chose à voir avec 29 Palm, le camp d’entraînement en Californie. Eric, un marine de la compagnie Charlie One-O-One, n’est que le petit pion d’une armada, un des 380 000 soldats américains envoyés ici au rythme d’un avion toutes les quinze minutes. Il a 21ans, le regard bleu du Minnesota, la voix rauque de ceux qui ont traîné dans les rues de Minneapolis, et les mains couvertes d’ampoules à force de creuser des trous pour s’enterrer à chaque bivouac. Derrière une autre butte, des chants religieux sortent du sol : cinq ou six officiers célèbrent un office dans un carré enfoui sous un filet de camouflage. Sur plusieurs hectares alentour, le désert est truffé de ces unités invisibles, aux couleurs du sable, le nez collé au ras du sol. Ici, seuls les « Sangliers », des Amtrak à chenilles, labourent la poussière des pistes, faisant fuir les troupeaux de chameaux noirs d’Arabie. Plus loin, sur la route du front, des milliers de véhicules forment un convoi ininterrompu, que rien ne peut arrêter : témoin, sur le bas-côté, les carcasses écrabouillées de voitures civiles. Poids lourds bourrés de munitions, porte-chars, jeeps-transport de troupes, camions-citernes d’eau ou d’essence, bulldozers géants, ponts métalliques, grues mobiles ; le désert est devenu un immense chantier en mouvement. Sauf qu’il ne s’agit pas de construire mais de faire avancer une entreprise de mort. Au sommet de sa butte de sable, Eric le marine n’entend rien de ce lointain vacarme. Il écoute la country music de « Charlie Daniels » et la radio des forces américaines, qui diffuse de la musique, des infos et des conseils pratiques :« Hey ! les gars : est-ce que vous savez quoi faire si vous êtes pris par les Irakiens ?... Non ? Alors, un bon conseil : consultez vite votre manuel de service ! » Les marines sourient, crachent leur chique, écrivent « Fuck Saddam » sur le revers des chapeaux et lâchent une rafale d’injures sonores, histoire de remettre un peu de chaos urbain dans cet espace trop silencieux. « Parfois, le soir, quand je fais le guet, je me pose une question : je me demande ce que je fous ici... dit Eric. Et puis très vite j’arrête de gamberger et je file dans mon sac de couchage. » Cette guerre ne ressemble à rien de ce qu’il avait pu imaginer. La mémoire du Viêtnam se nourrit d’images de tropiques, de jungle verte et humide, de chaleur, de boue et de sang, l’enfer d’un combat entrecoupé de retours en ville avec ses bars et ses femmes. Ici, nous sommes en Arabie saoudite. En hiver, le pays peut être glacial. La ville est prude, et le désert, vide et silencieux, ne cesse de vous renvoyer à vous-même. Sur sa butte, Eric est un peu plus seul avec sa peur. Et puis il y a cette « chose » terrible dont on parlait sans trop y croire lors des entraînements ; une menace dont personne n’a l’expérience directe - même les vétérans du Viêt-nam - et qui arrache une vilaine grimace au soldat le plus endurci :« La seule chose qui me fasse peur, vraiment peur, c’est l’arme chimique... reconnaît Eric. Et je suis sûr que les Irakiens vont l’utiliser. » A force de penser à la guerre, il croyait pourtant avoir envisagé tous les risques possibles : la sale blessure, la loterie d’un bombardement ou d’un champ de mines, la mort... « Mais pas les gaz ! Ca me fout réellement la trouille. » Il en connaît les effets, mime les violents soubresauts d’une carpe sortie de l’eau :« Je ne veux pas me transformer en une saloperie de poisson en train de crever... Je ne veux pas mourir comme ça. » Il croyait jusqu’ici que les gaz relevaient d’une panoplie vieille de soixante-quinze ans, aux temps éculés d’une guerre de tranchées, quand les poilus d’Europe affrontaient des adversaires à casque à pointe. A Ypres, en 1917, la première attaque au gaz moutarde avait fait cinq mille morts et quinze mille blessés, et à la fin de la guerre 25% des obus étaient munis d’une charge chimique. Eric et les autres ont oublié ces massacres vieux comme le siècle. Même s’il y a eu l’agent orange et les défoliants du Viêt-nam, les bombardements soviétiques en Afghanistan et la guerre Iran-Irak avec ses lits d’hôpitaux où des centaines d’hommes suffoquaient, aveugles et rongés par les gaz. « Mais c’était trop loin de nous. Cela ne nous concernait pas, avoue un militaire. Et personne ne voulait plus y penser. » Il a fallu le massacre d’Halabja pour mettre fin à l’amnésie publique. Le monde entier a vu ces images d’hommes asphyxiés sur le pas de leur porte, ces femmes allongées dans la rue, serrant un bébé dans leurs bras. Ce jour-là, Saddam Hussein a choisi de mater une partie de son propre peuple, les Kurdes, en gazant des villages entiers. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis. Les Irakiens disposent de grosses quantités de gaz, ils savent les utiliser et n’hésiteront pas à s’en servir. Du coup, les spécialistes de la guerre chimique ont vu leurs élèves devenir subitement très attentifs. « Les victimes de l’arme chimique ne sont pas rigides. Elles ont simplement l’air de dormir... » hurle le sergent Nash Howell, spécialistes de l’US Air Force, un masque à gaz à la main. Dans son bureau, planté entre un minigolf, l’aéroport et la piscine géante d’un hôtel de Dhahran, le jeune instructeur américain attend que le C 130 ait fini de décoller pour pouvoir continuer ses explications. Pour la millième fois, il énonce la différence entre les gaz, décrit les « suffocants » , comme le chlore, légers et volatils ; les « vésicants », comme l’ypérite, pour laquelle on n’a toujours pas d’antidote ; les « hémotoxiques », tel l’acide cyanhydrique utilisé par les nazis dans les chambres à gaz, et les « neurotoxiques » - sarin, tabun, soman -, ceux qui vous tuent en quelques minutes, beaucoup plus vite que le gaz moutarde. Tous sont incolores, inodores. Tous apportent la mort. « Quand le moment sera venu de mettre votre masque à gaz... » Plus un bruit.. Les réacteurs du C 130 sont loin dans le ciel, et dans l’assistance le silence est total. On se retrouve avec une cagoule sur la tête et la sensation d’une ventouse à même la peau. D’abord, retourner la cagoule, placer le menton, serrer les trois sangles : celle du haut, du milieu et du bas, puis souffler pour expurger l’air. « Faites bien tout dans l’ordre, s’il vous plaît... » On étouffe déjà. La guerre chimique prend sa consistance, celle de la peur et du caoutchouc froid. Les masques américains sont munis d’une pipette pour aspirer l’eau d’une gourde spéciale en « atmosphère contaminée » et d’une canule intérieure pour permettre une réanimation. « Surtout ne pas mouiller vos filtres à air, prévient le sergent Howell. Ils deviendraient totalement inefficaces. » Le masque n’est qu’une partie de la tenue NBC (nucléaire-bactériologique-chimique). Il faut encore de longues minutes pour enfiler une lourde veste et un pantalon badigeonnés de charbon actif, efficace pendant vingt-deux jours après l’ouverture du sac. Et puis des sous-gants, des gants, des bottes à lacets... Un véritable attirail à enfiler de préférence bien avant que ne tombe l’obus, la bombe ou le missile à charge chimique. « N’oubliez pas ceci : avant d’être un gaz, l’arme chimique est un liquide qui tombe du ciel. Attention aux projections. » Guerre du pauvre : il suffirait d’un bidon de chlore jeté d’un hélicoptère ou d’un simple avion d’épandage agricole. Guerre moderne : à 350 kilomètres du front, même la grande ville de Dhahran n’est pas à l’abri d’un missile Scud-B. Il y a là des milliers d’immigrés, Bengalis, Pakistanais ou Philippins. Certaines sociétés leur ont offert des masques à gaz russes, venus des réserves de RFA. D’autres n’ont pas les moyens de les acheter eux-mêmes. Ceux-là ne savent pas les nuances subtiles entre les liquides épais, qui persistent longtemps, et les autres, plus volatils, qui envahissent immédiatement l’atmosphère. La vie peut dépendre de la température, de l’humidité, du vent ou d’un peu d’argent pour se payer un mauvais masque. Et le cauchemar de la guerre biologique ? Le sergent ne fera qu’une simple allusion : « Il y a aussi des germes qui donent l’anthrax. Mon Dieu ! J’espère qu’ils n’ont pas ça. » Dans tous les cas, d’abord se mettre à couvert, dans un immeuble, une tente ou une voiture. Et si on reçoit une giclée de liquide : « Attention, le matériau d’une combinaison NBC n’est pas magique. » Une goutte de liquide met vingt-quatre heures pour traverser le tissu. « Ah ! Quelque chose d’important ::à partir du moment où vous êtes touché... » L’instructeur doit s’interrompre. Sur l’aéroport, un nouveau C 130 n’en finit plus de décoller... « Dès que vous êtes touché par un liquide, le compte à rebours a commencé. » Après ? Il reste ces pochettes pour nettoyer les parties contaminées de votre corps ou ces énormes seringues auto-injectables prévues pour les gaz neurotoxiques. Elles sont assez longues pour transpercer un bras, assez puissantes pour pénétrer dangereusement dans l’os de la cuisse :« Tenez bien le type et plantez les aiguilles, dans l’ordre, à travers le pantalon, sur le gras de la cuisse. » A l’intérieur du paquet numéro 1, de l’atropine. Dans le paquet numéro 2, du pamchlorite. C’est un poison qui agit comme un médicament quand le gaz vous tue. Cela commence comme un gros rhume avec fièvre et mal de tête ; cela finit par des spasmes violents, « la saloperie de poisson mort » que redoute Eric le marine. A ce stade-là, il est presque trop tard. L’instructeur souffle un instant avant le dernier conseil : « Ne donnez jamais vos seringues à un copain pris par des spasmes. Lui est peut-être déjà foutu. Et une fois votre stock épuisé, que vous resterait-il pour vous soigner ? » On a compris : l’heure n’est pas au sentiment. Sur sa butte de sable, Eric le marine sait qu’il va vivre désormais avec sa combinaison, son masque et cette nouvelle peur au ventre, incolore, inodore, insaisissable : « Cela ressemble à un combat de rue, quand l’adversaire sort un poing d’acier. On se sent mal à l’aise. Toute cette saloperie chimique sur le visage, le nez, les yeux ! Je n’arrive pas à me faire à l’idée du gaz. » L’autre peur. Un jour d’hiver, pendant la guerre du Liban, un homme rendu déraisonnable par trop de bombardements, s’est agenouillé, une bombe insecticide à la main. Il a pressé le bouton, et un sale nuage toxique s’est répandu sur le sol : « Vous voyez, à dit l’homme, nous sommes des fourmis, et on nous arrose du ciel. » C’était une image.

Jean-Paul Mari

1991

Par Jean-Paul Mari

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