ISRAEL décembre 1987

Israéliens ou Palestiniens

Portraits de la première Intifada

Ils s’appellent Shimon Navon, Salah Abdel Jawad, Uri Dromi, Rouba Houssari et ils sont plongés dans l’Intifada...

SHIMON NAVON 30 ANS.

C’était le dernier jour. Les soldats israeliens avaient même dressé la table pour fêter le départ de leur officier, Shimon Navon. On portait déjà les premiers toasts et Shimon avait hâte de revenir à Jérusalem, retrouver sa fiancée, sa ville, ses études de sciences à l’université. Il avait beaucoup servi Tsahal : trois ans de service militaire, trois ans de plus comme capitaine dans le corps d’élite des "Golani" et, quelques mois après sa démobilisation, le retour aux armes dans une unité de réservistes au Sud-Liban. Il aurait pu en rester là ; il en avait le droit. Mais il y a eu l’Intifada. L’armée lui a demandé de servir, vingt-quatre jours de plus, sur cette route de montagne au dessus d’Hébron, au coeur des territoires occupés. Shimon a le sens du devoir. Il a accepté. Mission terminée. Il aurait du repartir dès ce matin mais son successeur était en retard. Et Shimon a préféré l’attendre, pour mieux l’informer de la situation sur le terrain. Ce soir, il a téléphoné à sa future femme, levé son verre avec ses soldats et préparé son sac. Dernière patrouille de reconnaissance avec le nouvel officier, un infirmier et trois hommes, en direction de Hal Houl, un village dur et hostile. Shimon suggère de ne pas le traverser de nuit, le nouvel officier insiste, la jeep bachée s’avance. Il est vingt trois-heures trente ce treize juin 1988. C’est le dernier jour et la dernière heure de sa mission. Sur la place du village, des ombres courent sur un toit. Shimon a compris, il crie : "Attention ! Cocktail molotov...Quittez la jeep !" Le véhicule ralentit, heurte un poteau, toutes les portières s’ouvrent, sauf celle de Shimon, bloquée par le pylone. Deux bouteilles d’essence éclatent sur le toit, le liquide enflammé coule dans l’habitâcle..."Mes cheveux, mes vêtements, ma peau, tout était en flammes" raconte Shimon. "La fumée m’asphyxiait. J’allais mourir." Transformé en torche vivante, il arrive à se jeter sur le siège arrière, hurle. Ses camarades le voient, se jettent sur lui, le tirent à l’extérieur :" ma respiration a repris, mon visage brulé s’est mis a gonfler, mes yeux se sont fermés sur la vision de mes soldats qui éteignaient les flammes. J’ai compris que je survivrais." A quel prix. Une trentaine d’intervention chirurgicales sous anesthésie en un mois et demi. Une vingtaine d’autres au fil des années. Et autant à venir pour lui refaire des mains, un nez, des lèvres, un menton. Shimon est brulé à quarante-cinq pour cent, au troisième degré. Son visage est terrible. Mais sous les boucles de cheveux noirs, le regard est vivant et le sourire intact. Cet homme là n’est pas écrasé par sa blessure. Aucune amertume, pas de colère, pas de rancune : "Je me suis battu au Sud-Liban, j’ai monté des embuscades, j’ai tiré et tué. Ceux qui m’ont attaqué avec leurs cocktails molotov combattent par idéologie, avec leurs armes. Je ne leur en veux pas." Quatre jeunes palestiniens du village de Hal Houl ont été arrétés. Ils ont reconnu les faits et ont été condamnés à dix ans de prison. Entre deux séjours à l’hôpital, Shimon est allé les voir au tribunal : "ils ont écarquillé les yeux en me voyant. Je suis parti." Tout était dit. Depuis, Shimon a changé. "Avant, je votais à droite, pour le Likoud. Déjà, dans les territoires, j’avais compris qu’on pouvait maintenir l’ordre par la force, mais pas résoudre le problème de l’Intifada. Pour gagner la paix, il fallait un dialogue." Ces dernière années, il l’a répété à tous ceux qui voulaient l’entendre. Aux dernières élections, il a voté pour les travaillistes. Aujourd’hui, il a trente ans, l’OLP a reconnu Israel et Shimon Navon sait qu’il avait raison. "Une partie du peuple palestinien veut vivre en paix ; l’autre a essayé en vain la guerre et doit se résoudre à la négociation." Le jour de l’accord, l’ancien officier a ressenti quelque chose de nouveau :" quelque chose comme un début de joie, pour un début de paix." Oublier ? Impossible quand il faut serrer une main ou se regarder dans un miroir. Pardonner ? "Mais il n’y a rien à pardonner.." Dans sa maison de pierres blanches sur les hauteurs de Jérusalem, entre sa femme, sa petite fille de deux ans et ses études, Shimon le mutilé croit, qu’avec un peu de foi et de volonté, les deux peuples peuvent faire le même chemin que le sien.

SALEH ABDEL JAWAD. 41 ANS.

A sept heures du matin, il a les yeux bouffis de sommeil et un petit cigare allumé aux lèvres. Saleh Abdel Jawad ne parvient plus à dormir. Cette nuit, une fois encore, il a marché, fébrile, entre les murs de sa maison de notable, à tourner et retourner les termes de "l’accord" signé entre Israel et l’OLP et à faire le bilan de vingt-cinq années d’occupation d’El Bireh, sa ville, en Cisjordanie. A quarante et un ans, le directeur de recherches en sciences-politiques à l’université de Bir-Zeït a les cheveux blancs. Saleh a été jeté six fois en prison, encagoulé et torturé. Son frêre a été tué au Liban dans le camp de Tall El Zatar et son père, ancien maire d’El Bireh vient tout juste d’être autorisé à rentrer après vingt années d’exil forcé. Il se crispe : "Quand je pense à la Palestine, je vois Jaffa, Haïfa et les montagnes de Judée. Les leaders de l’OLP avaient juré la libération de nos terres et aujourd’hui, ils se contentent d’un texte si maigre qu’il me fait peur." Saleh ne fait pas de procès, il pense que les termes de l’accord reflètent la réalité du rapport de force, et qu’il fallait même beaucoup de courage pour signer un constat si impopulaire : "Ce n’est pas encore une défaite historique..Mais c’est déjà une reddition forcée." Aujourd’hui, l’universitaire fait les comptes d’une répression au quotidien, féroce mais subtile. La terre, l’eau, l’équilibre démographique...Israel n’a cessé de pousser ses pions dans les territoires. Il aligne des chiffres : en 1970, un millier de colons pour sept cent cinquante mille palestiniens ; soit un pour sept cent cinquante. Aujourd’hui, deux cent quatre vingt mille colons pour un million deux cent mille palestiniens ; soit un pour quatre. A Jérusalem-est, les juifs sont désormais plus nombreux que les arabes. En Cisjordanie, soixante-cinq pour cent de la terre est confiquée ou controlée par les israeliens. Quant on évoque l’Intifada, Saleh secoue la tête : "Pendant plus d’un an, ce fut un formidable soulèvement populaire. Sa symbolique nous a beaucoup servi. Ensuite, nous avons laissé la rue aux gosses encadrés par quelques militants. Le soulèvement permanent est devenu contre-productif. Sans oublier les perversions de l’Intifada.." Cinq ans sans école pour des gamins occupés à jeter des pierres, cinq ans de grève pour des hommes condamnés à l’inaction, au désespoir, à la violence ou au départ. Quinze mille personnes originaires d’El Bireh ont émigré aux Etats-Unis. "Il m’est arrivé de traverser Jérusalem-ouest, j’ai vu des rues sans soldats, des cinémas, de la lumière la nuit dans les rues, des magasins...Ici, on ne voit que des soldats et des pierres qui volent, il n’y a plus un chat dans la rue à la tombée de la nuit, on entend des coups de feu et on ramasse des gosses tués. Quand mon fils a parlé, il a appris trois mots : papa, maman et..armée. Cela suffit. On veux vivre !" Toute la nuit, Saleh s’est pris à réver des suites d’un véritable accord, de la construction de l’état palestinien, d’élections et de démocratie, d’investissements et d’infra-structures, de confiance mutuelle...mais l’instant d’après, il entrevoyait l’autre scénario, le noir, avec un blocage israelien du processus, les déchirures internes des palestiniens et, à nouveau, le sang et la nuit sur El Bireh. Il frotte ses yeux gonflés par trop de veille, se redresse : "La seule possibilité que cet accord fonctionne est que les israeliens nous traitent en voisins, pas en vaincus. Nous verrons bientot si cette reddition ne se transforme pas en une humiliation."

URI DROMI 46 ANS.

Quand Uri Dromi pose un doigt sur une carte d’Israel, on peut-être sûr qu’il a survolé l’endroit plusieurs fois aux commandes de son avion de combat. En vingt-cinq ans d’armée, il a fait toutes les guerres de Tsahal avant de diriger une revue de l’armée et d’entrer au département de l’information du gouvernement. Ne lui parlez pas de doute, d’angoisse de l’avenir ou de la peur du "diable" palestinien, il a le calme d’un pragmatique qui a vécu entouré d’armes :" On me demande toujours comment je peux faire confiance à nos adversaires. Moi, je leur fais confiance...Si je suis le plus fort." Quand on lui parle de de la stratégie de défense d’Israel, il déploie une carte du pays : " Le changement essentiel est que les arabes ont décidé de s’engager sur le chemin de la paix. Le reste est une question technique." Il pose sa main au bas de la carte, sur la bande de Gaza, longue d’une quarantaine de kilomètres, large de cinq à dix, langue de terre en bord de mer, adossée au désert égyptien :" Nous avons signé la paix avec l’Egypte. De plus, une guerrilla éventuelle ne met pas en danger la sécurité d’Israel. Ce serait tout au plus une nuisance. La menace ne vient pas de Gaza. Passons." La main remonte et se déplace vers l’est, vers le Jourdain, sur une ligne verticale de soixante-dix kilomètres qui relie Jéricho à Beit She’an. Ici, la situation est différente. La Jordanie n’est pas l’ennemie mais Uri n’exclue pas l’utilisation de son territoire par d’autres, l’Irak par exemple. Si les frontières à venir suivaient les contours de la Cisjordanie, il ne resterait que seize kilomètres entre un futur état palestinien et la ville côtière israelienne de Netanya, une bande de terre qu’une offensive peut couper en trente minutes : " Dangereux. Mais la paix nécessite un compromis territorial. Alors, l’accord signé stipule qu’Israel contrôle la sécurité de la région." Il suffit de quelques postes et de beaucoup d’appareillage électronique sur la ligne de montagnes au dessus de la frontières : "un oeil sur le Jourdain, le temps de voir arriver l’adversaire, de mobiliser nos troupes et d’envoyer nos hélicoptères "Cobra" et "Apache"". La montagne n’est franchissable que par trois ou quatre gorges connues. "On les verra arriver. Il faudra bien qu’ils s’engagent, qu’ils grimpent. Pour le reste, on sait faire !" Reste l’intèrieur de la Cisjordanie, la protection de cent vingt mille personnes, cent quarante colonies d’implantation et un réseau de routes qui les relient à Jérusalem et à Tel-aviv. Une série d’attentats meurtriers peut faire exploser le processus de paix. "L’accord stipule donc qu’il y aura sur les routes des patrouilles conjointes." Il rit :" Israeliens et palestiniens dans les mêmes voitures ? Je ne sais pas. C’est une question de détail !" Encore un geste et sa main se pose sur la frontière avec la Syrie, le plateau du Golan. Uri se fait grave : "Voilà l’enjeu capital. On peut-être attaché religieusement ou sentimentalement à la Cisjordanie..Pardon, à la Judée-Samarie. Mais l’enjeu du Golan, qui surplombe le nord d’Israel, est purement stratégique." L’idée est simple : un retrait partiel contre un peu de paix ; un retrait plus important encore contre une paix plus sure. "Mais même avec un traité solide de paix, on ne peut pas refaire l’opération du Sinaï et se retirer complètement du Golan. trop dangereux." Israel exigerait une base de surveillance sur le Mont Hermon, une démilitarisation du Golan et de la zone frontière..côté syrien : "Je sais que, pour Assad, la pilule serait très dure à avaler. Mais notre sécurité passe par là." Uri Dromi replie sa carte en souriant : "cela fait beaucoup de problèmes à régler, n’est-ce pas ? Mais cela en vaut la peine. Aau bout du chemin, il y a la paix." Un temps. Et le personnage du tout pragmatique se craquèle un peu :" Vous savez. J’aimerais tellement que mon fils ne soit pas obligé de chasser des gosses palestiniens à coups de matraques dans les rues de Gaza."

ROUBA HOUSSARI 29 ANS.

""L’euphorie ! Quelle euphorie ? Qu’est-ce qu’il change, cet accord ? C’est une signature sur un papier où Israel se réconcilie avec l’OLP politique. C’est tout. Moi, je ne suis pas réconcilié avec Israel ! Je suis née ici, à Ramallah, je vis ici, je travaille comme journaliste pour un grand journal et je fais encore la queue au barrage pour aller à Gaza. Et Gaza, c’est à nous, pas à eux. Demain, je dois aller demander une autorisation de déplacement au gouverneur militaire. Il me faudra parlementer avec les soldats à l’entrée du batiment, aller expliquer ensuite à un militaire que je vais travailler là-bas. Je connais déjà les questions : Ou ? Quand ? Comment ? de quelle heure à quelle heure ?...Des heures et des heures de perdues. Humiliant ? Non. Le mot est faible. En mars, quand ils ont fermé les territoires, je ne pouvais même plus aller aux conférences de presse du gouvernement ! Alors, je serais euphorique le jour où mon emploi du temps ne sera plus dicté par une autorité militaire. Et quand les Israeliens et Palestiniens seront chacun chez soi ; quand je ne serais plus forcé d’avoir affaire à eux pour régler ma vie. Hier, il y a eu une manifestation ici, à Ramallah. L’armée a tiré : deux morts, quatorze blessés. A quand la fin de l’occupation ? En 1967, j’avais trois ans. Cette situation m’étrangle ! J’ai beau relire l’accord, il ne me dit pas combien de barrages je devrais passer pour aller à Jéricho ? Combien d’heures d’attente ? On va me fouiller ? Comme pour passer une frontière ? L’accord ouvre une porte, c’et vrai. Mais à quel prix ! L’OLP que Rabin a reconnu n’est pas celle qu’on a demandé qu’il reconnaisse pendant vingt-cinq années : "le seul et légitime défenseur du peuple palestinien". Y-a-t-il encore un peuple, une unité palestinienne ? Avec ceux éclatés à Gaza, à Jéricho, en Cisjordanie, ou réfugiés un peu partout ? Moi, je ne suis pas sûr qu’il y ait un jour un état palestinien. Jéricho est enfermé. Arafat n’est pas venu nous libérer, mais se joindre à nous sous l’occupation ! D’ailleurs, pourquoi les Israeliens nous donneraient-ils cet état ? Ils sont forts et nous sommes faibles. Il faudra encore beaucoup de lutte, de sang, de négociations. C’est vrai, Yasser Arafat a réussi à garder la cause palestinienne, à ne pas la vendre à un autre pays arabe ; il a fait cet accord dans le dos d’Assad en sachant que cela le rendrait fou de rage ; et il a du génie pour naviguer dans le monde diplomatique...Mais il s’est mis à genoux pour signer. Il n’y a pas de quoi s’en glorifier ! Je crains que le futur proche soit chaotique. Tu sais, les palestiniens de l’extérieur vont revenir, ils ont toujours vécu les armes à la main et, moi, je déteste les gens en armes, parce que ceux que j’ai toujours vu sont des soldats israeliens. Nous, nous avons vécu ici dans l’austérité, la difficulté à vivre, à se déplacer, à respirer. Comment vont réagir ces fonctionnaires de l’OLP habitués à un certain confort ? Tout m’inquiète. Oh ! Je ne pleure pas. J’attend la suite. Quand je vois les gens du Fatah tourner en klaxonant leur joie dans les rues de Ramallah, j’ai envie de leur dire de se mettre plutot à réfléchir à la construction d’une société civile d’un futur état. J’ai commencé à travailler sur le théme, "Médias et autorités palestiennes". Je veux une loi qui garantisse nos libertés. Pas une presse soumise aux caciques palestiniens ! Et que fera-t-on des fonctionnaires civils ? Quelle police ?...Rien n’est prêt ! Non, ce n’est pas une défaite. Tout mouvement vaut mieux que le status quo, ce blocage interminable. Il y a un mois, je disais : "l’Intifada, c’est fini ! Il faudra encore attendre vingt-cinq ans avant de se révolter." Plus rien ne m’intéressait. Je ne pensais qu’à survivre, en me créant un espace intérieur. Aujourd’hui, tout va très vite. Je suis en éveil, je veux tout voir, vivre l’évènement ici. Pas à Washington. Comme si un voile s’était déchiré. Au fond, autour de moi, apparement, rien n’a changé mais, à l’intèrieur, je réalise que tout bouge terriblement. Cet accord a changé ma vision du monde...Voilà, c’est dit ! Non mais, par exemple ! L’heure n’est à la psychanalyse ! [ Elle rit] Allez ! Maintenant, laisses-moi, j’ai une tonne de travail qui m’attend."""

décembre 1987

Par Jean-Paul Mari

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