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"/Ton temps est fini/Notre temps arrive/Pendant 42 ans tu nous a tenu en cage..."

Presse et poésie, Benghazi la rebelle libère sa parole

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"Quand la révolution a éclaté, j’avais le choix entre trois choses : devenir soldat, journaliste ou rester chez moi à dormir". Abdallah, vibrant d’enthousiasme, ajoute dans un anglais bancal : "Je suis journaliste !". Si l’insurrection contre Mouammar Kadhafi a fait parler les armes, elle a aussi libéré la parole dans un pays étouffé par 42 ans de dictature.

Par Jean-Pierre CAMPAGNE

BENGHAZI (Libye), 11 juin 2011 (AFP) - "Quand la révolution a éclaté, j’avais le choix entre trois choses : devenir soldat, journaliste ou rester chez moi à dormir". Abdallah, vibrant d’enthousiasme, ajoute dans un anglais bancal : "Je suis journaliste !". Si l’insurrection contre Mouammar Kadhafi a fait parler les armes, elle a aussi libéré la parole dans un pays étouffé par 42 ans de dictature.

Il sont des dizaines de jeunes Libyens comme Abdallah, garçons et filles, souvent étudiants mais aussi chômeurs, qui se sont découverts une vocation de journalistes ou de poètes en herbe, dès les premiers élans idéalistes de la rébellion mi-février. L’insurrection a ainsi suscité dans Benghazi, la "capitale" de la rébellion dans l’ancienne Cyrénaïque, une éclosion de nouveaux journaux et de prises de parole publiques, souvent sous la forme de poèmes déclamés sur la place de la Révolution.

Le journal d’Abdallah s’appelle "Tamort", ce qui signifie "Terre natale" en amazighe, la langue berbère. Chaque semaine, il sort six pages en arabe et deux en anglais.

Le dernier numéro honore la mémoire du Roi Idris Almadhe Al Sonose, renversé par le colonel Kadhafi en 1969, et propose aussi une interview du tout nouveau consul italien, envoyé par Rome auprès de la rébellion. Les questions sont directes, le travail plutôt bien fait, mais les journalistes amateurs oublient de donner le nom du consul, Guido de Sanctis...

"Nous fabriquons le journal chez moi, nous le bouclons le mardi pour qu’il paraisse le jeudi", explique Abdallah. Une parution le jeudi permet en effet de distribuer l’hebdomadaire après la grande prière du vendredi sur la place de la Révolution, haut lieu de l’insurrection tapissé de drapeaux libyens, français, britanniques et qataris, à l’ombre du vieux Palais de justice.

C’est le lieu idéal pour vendre les multiples publications qui ont fleuri dans la ville, toutes sous le même format et avec le même imprimeur. Prix : 500 dirhams, soit 20 centimes d’euros. Ici, sur des tapis poussiéreux, entourés de photos de jeunes hommes "martyrs" de la révolution, Benghazi prie, se recueille, crie sa joie révolutionnaire, sa haine de Kadhafi, et déclame ses poèmes. De l’enclave réservée aux femmes, monte une voix claire qui parle de liberté conquise, de sang versé, d’espoir enfin entrevu. C’est Fatma Abdallah, ancienne professeur d’arabe.

"J’écrivais de la poésie auparavant, j’avais arrêté. J’ai repris depuis la révolution", explique-t-elle. Son poème est écrit en arabe sur une feuille jaune d’agenda, qui affiche le mois de février, celui du début de la révolte. Ses mots parlent des martyrs, de son fils emprisonné et de Misrata, l’enclave rebelle à 200 km à l’est de Tripoli et dont les habitants assiégés par les forces pro-Kadhafi "nous envoient leur force".

Dans la lumière déclinante, d’autres femmes entourant Fatma disent écrire elles aussi des poèmes et déclamer ceux des autres. Dans leurs textes, Dieu, omniprésent, soutient la révolution, et leurs fils partis au front. Le journal Intefathat Al Ahrar publie plusieurs de ces poèmes dans sa dernière livraison.

L’un d’eux, signé par Eman Malek (nom d’auteur : "Coeur d’argent") dit : "Nous avons souffert trop longtemps/Mais nous ne supporterons pas plus longtemps/Car nous avons maintenant une voix/Quelque part une horloge décompte le temps/Ton temps est fini/Notre temps arrive/Pendant 42 ans tu nous a tenu en cage/Mais nous déployons maintenant nos ailes/Nous avons appris à voler".

jpc/fc/sab

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