ALGERIE 20 juillet 1995

Le meurtre de Cheikh Sahraoui

Quand Alger règle ses comptes à Barbès

Tout dans cette affaire, la brutalité, l’ambiguité, la confusion, la peur et la haine portent les symptômes du mal algérien

Un imam assassiné dans la salle de prières de sa mosquée, vieillard de quatre-vingt cinq ans foudroyé d’une décharge de fusil de chasse en pleine tête, un proche qui s’interpose et se fait exécuter de deux balles, dans le dos et la gorge, des policiers qui affirment aussitôt que l’enquête sera très difficile, deux camps ennemis qui se rejettent la responsabilité du meurtre, une communauté musulmane affolée qui accuse sans savoir, un flot immédiat de rumeurs...Tout dans cette affaire, la brutalité, l’ambiguité, la confusion, la peur et la haine portent les symptômes du mal algérien. Là-bas, en trois ans et demi, la violence a tué près de quarante mille persones, hommes, femmes, vieillards, enfants et fait plus deux milliards de dégats. Avec cet assassinat, c’est un tout petit éclat de l’Algérie d’aujourd’hui que l’on a reçu en plein visage. Ce qui choque ? L’assassinat d’un homme, vieux et religieux, bien sûr. Mais surtout, ce qu’il signifie, la transgression du tabou, la fin de l’interdit : "On ne règle pas ses comptes en France." Pour la première fois, on a franchi le cercle. Les faits, circonstances-indices-témoins, ne nous apprennent pas grand-chose. Mercredi 12 juillet, dans l’après-midi, juste à la fin de la prière de l’Assr, deux hommes d’une quarantaine d’années, armés d’un fusil de chasse et d’un révolver sans silencieux, pénètrent dans la mosquée de la rue Myrha, dans le XVIIIeme arrondissement. Ils ont surement déjà repéré les lieux, filent vers la salle de prières, tuent l’imam Abdelbaki Sahraoui et Ahmed Omar, 32 ans, un maitre-auxiliaire qui veut s’interposer. Dehors, les tueurs remontent en courant les petites rues de la Goutte d’Or, tirent en l’air pour s’ouvrir le chemin, se jettent sur Ford Orion noire arrêtée, bouscule la conductrice, une algérienne, qui témoignera de leur "arabe dialectal algérien", et disparaissent. L’attentat paraît bien préparé, professionel ; la fuite l’est beaucoup moins. Qui, en France, connait la victime, en dehors de la communauté musulmane ? Peu de monde. Témoins ces radios qui écorchent son nom en annonçant la nouvelle. "Cheikh Abdelbaki" comme on l’appelle à Alger est un curieux mélange de rigueur morale, de respect pour le système français qu’il connait bien et de fureur contre l’Occident dépravé. L’ancien sergent du régiment de tirailleurs algériens est parfois amer : "Les Français n’ont jamais compris les musulmans. Les croisandes sont là pour le prouver !" Arrivé en France en 1955, avec sa femme et ses sept enfants, il devient permanent de Force ouvrière, participe à la fondation du mouvement Tabligh, repart à l’indépendance pour Alger d’où la répression anti-islamiste le chasse en 1992. Ceux qui le connaissent bien (1) savent que, pour lui, en Algérie, "Il y a la junte et les combattants, c’est tout..Tous les Algériens qui ne sont ni des drogués, ni des délinquants sont des sympatisants du FIS." Et, à la tv, ils n’hésite pas à affirmer que derrière chaque assassinat en Algérie, il y a la main de la Sécurité Militaire. C’est un faux-modéré, qui a toujours une oreille attentive pour l’"Afghan" qui débarque à Paris dans une mosquée encombrée, pêle-mêle, de jeunes beurs, de vieillards respectables, d’anciens Ben-Bellistes, de vrais croyants et de vrais indics. Mais le Cheikh est un homme respecté. Même par les hommes du "GIA". Parce que "le Vieux", est un personnage historique qui a annoncé en 1989 la création du FIS, bien s’il sera plus tard exclus de son instance suprême, le Majlis Ech Choura. Parce qu’il soutient sans faille les lutte des "moudjhidin" algériens mais n’hésite pas à rudoyer les petits trabendistes, les délinquants et les dealers. C’est aussi, pour le pouvoir français, un interlocuteur identifié, qui ne rejette pas le dialogue avec Alger et refuse que l’on trouble l’ordre public en France. Charles Pasqua fait appel à ses bons offices dans l’affaire de l’enlèvement des agents consulaires français à Alger...une mauvais cadeau. En novembre dernier, "Le Vieux" se fait bousculer à Londres par de jeunes islamistes algériens. Le climat se durcit, le "GIA" n’a plus pour le Cheikh le même respect, la situation lui échappe..." Vers la fin, son seul souci était d’exister," confie un responsable islamiste. Reste qu’un opposant algérien a été tué à Paris. Et immédiatement les accusations fusent. D’un côté islamiste, on montre du doigt les agents de la Sécurité Militaire algérienne ; de l’autre côté, officiel algérien, on affirme qu’il s’agit d’un réglement de compte entre islamistes du FIS et du GIA. Et à dire vrai, les deux sont possibles. Plus quelques autres pistes. Prenons la thèse des services venus d’Algerie, ce qui a été catégoriquement démenti par son ambassadeur à Paris : "Je ne vois quelle gloriole ou quel trophée on pourrait avoir à travers l’assassinat d’un vieillard de 85 ans, apôtre du dialogue, dans une mosquée." Un coup d’oeil sur l’histoire nous rappelle l’assassinat d’autres opposants à l’étranger : Mohamed Khider en 1967 à Madrid ; Krim Belkacem, étranglé dans sa chambre d’hôtel à Dusseldorf et, le 7 avril 1987, Ali Mecili, avocat, ami et fidèle d’Aït-Ahmed. Cette fois, on arrêtera un suspect, Abdelmalek Amellou, proxénète, avant de l’expulser "en urgence abolue" sur ordre de Robert Pandraud, ministre chargé de la sécurité auprès de Charles Pasqua. "Si on se réfère au passé" dit l’historien Benjamin Stora, " plus le temps passe, plus l’enquête piétine et plus la thèse de l’assassinat d’Etat deviendra plausible". C’était il y a huit ans. Aujourd’hui, en Algérie, le principal ennemi est islamiste. Pour la deuxième fois en huit mois, le dialogue a échoué. Toujours pour les mêmes raisons. Le pouvoir demande aux responsables du FIS, dont Abassi Madani emprisonné ou en résidence surveillée depuis près de quatre ans, de lancer un appel inconditionnel à l’arrêt de la violence : une trêve, d’abord, avant la promesse d’une libération de responsables du FIS. Par une lettre datée du 19 juin, six dirigeants du FIS posent eux, comme préalable, la libération de tous les dirigeants avant une négociation qui incluerait les groupes armés. Dans le même temps, il reprend les points essentiels, dont le respect de la démocratie et de l’alternance, des acccords de Rome signés par les trois grands partis politiques algériens (FIS-FLN-FFS). A Alger, le pouvoir dénonce "l’intransigeance" du FIS : le dialogue est rompu. Sur le terrain, c’est la fin d’une certaine accalmie et le retour à une vague d’attentats, de voitures piégées et de meurtres. Coïncidence troublante : la lettre du FIS est du 19 juin et l’annonce de l’échec du dialogue date du 12 juillet, le jour de la mort du Cheikh Saharaoui. La deuxième thèse est celle de l’acte du "GIA". A l’appui, un communiqué -non authentifié- diffusé au début du mois de mai par un grand quotidien arabe, "Al-Hayat", où le GIA sommait sept dirigeants du FIS d’interrompre les négociations avec le pouvoir : "Ni dialogue, ni trêve, ni réconciliation, ni alliance avec les apostats !" Il menaçait les dirigeants du FIS en annonçant que leur élimination physique était désormais autorisée. Au passage, ceci implique qu’il y a bien une différence, voire une guerre meurtrière comme le rapporte la presse algérienne entre le GIA, radical et jusque boutisite et le FIS, prêt à un accord politique. Dans ce contexte, "Le Vieux", notable FIS, plutôt ouvert au dialogue et en relation avec les autorités françaises accusées de soutenir la junte à Alger, devient une cible privilégiée et facile. Deux versions contradictoires s’affrontent, sans compter les possibilités moins rationnelles de différends meurtrièrs dans le monde interlope de Barbès. Et mêmes les rumeurs ne parviennent pas à départager les deux thèses. On évoque un commando de cinq hommes, venus il y a un mois d’Alger, chargés d’exécuter d’abord Cheikh Saharaoui à Paris, Rabah Kebir en Allemagne et un autre responsable en Belgique..."Un commando envoyé par les services algériens, avec de faux-passeports et des moyens," affirment les uns ; "Pas du tout ! Un groupe d’islamistes venues mettre leurs menaces à exécution," répondent les autres ! "On ne saura probablement jamais la vérité," analyse un enquêteur. "Arrêter les tueurs est une chose difficile. Mais identifier les commanditaires..." Le plus important, bien au delà de l’enquête policière, est la signification exacte de cet attentat. Et, sur ce point, tous ceux qui connaissent le dossier algérien sont d’accord : quelques soient les auteurs, l’assassinat du Cheikh Abdelbaki Sahraoui est d’abord un triple avertissement. D’abord, aux dirigeants du FIS, notamment ceux installées à l’étranger ; ensuite, à toute l’opposition algérienne et, enfin, au gouvernement Français. Le message est clair : "On peut frapper qui on veut, où et quand on veut. Il n’y a plus de zone protégée. Plus de sanctuaire." Selon la version d’une action GIA, on pourrait sous-titrer le message : tous les partisans du dialogue sont condamnés et le gouvernement Français doit cesser de soutenir l’armée algérienne. L’hypothèse version actions-des-services voudrait dire : la rupture du dialogue équivaut à la mort des responsables du FIS et le gouvernement Français ne doit pas essayer de se désengager de la lutte contre les islamistes. Affaire compliquée ? Peut-être. Mais affaire prise très au sérieux par les policiers Français qui ont décidé immédiatement d’étendre leur protection à un certain nombre de personnalités, intellectuels, écrivains, responsables politiques...On demande à des opposants algériens exilés à l’étranger de ne pas venir en France pour l’instant ; on impose une protection rapprochée à des initiateurs des accords de Rome, de passage à Paris, on fait surveiller les appartements de ceux qui se sont trop souvent exprimés sur le dossier algérien. Quelque soit leur opinion. Et on n’a pas oublié que, l’année dernière déjà, des projets d’attentats contre des journalistes ont du être désamorcés. Le dossier algérien brûle les doigts. On le savait. L’"accalmie" due aux négociations entre le FIS et le pouvoir ; l’absence volontaire de bruit en France, sans rafle et sans débat, voulue par Charles Pasqua depuis l’automne dernier pour ne pas provoquer de vagues électorales...Tout cela n’a fait que masquer le problème. Ceux qui suivent le dossier "Algérie" s’attendaient depuis plusieurs mois, avant même la prise d’otage, d’Alger à Marseille, de l’ Airbus d’Air France, à un épisode tragique en territoire Français. Après la mort de Cheikh Saharaoui, deux syndicats de police, le SGP et la FASP, se sont inquiété "des menaces d’explosion que peut générer" cet acte. Des policiers qui, en privé, expliquent que la réponse adéquate n’est pas la répression mais de la définition d’une véritable politique face au problème algérien. Explosion ? Le terme est surement beaucoup trop fort. Mais on sait que certains coins de nos banlieues sont minée par la détresse et travaillées par les réseaux islamistes, qu’on a arrété des beurs Français dans l’attentat meurtrier de Marrakech contre des touristes, qu’on suspecte très fortement d’autres islamistes Français, envoyés au Pakistan, d’avoir ensuite mené des actions jusqu’en Algérie et que les réseaux d’armes passent qui traversent l’Europe vers Alger, ont constitué, au passage, plusieurs dépots en France. Dans le même temps, la polémique sur l’Algérie, entre "dialoguistes" et "éradicateurs" a évolué, faite de violence verbale, d’anathèmes et de clans farouchement opposés. Comme si un peu de la folie d’Algérie avait traversé "la mer blanche du milieu", la méditerranée. Si la situation continue à se détériorer, il paraît inéluctable que de nouvelles cibles soient visées : militants, opposants, intellectuels, Algériens et Francais. De tous bords. C’est aussi cela que nous enseigne l’assassinat de Cheikh Saharaoui.

Jean-Paul MARI.

(1) Il faut lire le livre très bien informé écrit par Nicolas Beau : "Paris, capitale arabe" Editions le Seuil.

20 juillet 1995

Par Jean-Paul Mari

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